Mardi 25 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

La littérature roumaine en France

:::: Par Matéi Visniec | paru le 08/01/2013

Visniec.jpg

Est-elle, la littérature roumaine en France, mal connue ou mal aimée ? Je me pose cette question depuis longtemps, depuis que je me suis installé moi-même en France, en 1987.

         Bien sûr, il y a quelques noms roumains incontournables que tout Français qui aime la littérature est censé connaître. On va se rappeler toujours que l'un des pères du théâtre de l'absurde, Eugène Ionesco, était à moitié roumain. Emil Cioran reste un philosophe qui intrigue toujours et que l'on cite beaucoup. Le milieu universitaire n'oublie pas le nom de Mircea Eliade, surtout un grand historien des religions, mais aussi l'auteur d'un certain nombre de nouvelles et de romans traduits en français. Ionesco, Cioran, Eliade représentent en quelque sorte un trio en or, pour certains indépassable… A-t-elle, la Roumanie, des voix plus brillantes que celles de Ionesco, de Cioran et d'Eliade, dont la célébrité remonte déjà aux années cinquante ?

         Eh bien, oui, malgré la célébrité de ce trio-là en France mais aussi dans beaucoup d'autres pays, la Roumanie a "produit" et a envoyé à l'étranger d'autres auteurs surprenants. Certains ont écrit en français et sont devenus auteurs français ou tout simplement francophones. Ceux qui aiment la poésie ont peut-être eu déjà une rencontre avec les textes inclassables de Ghérasim Luca. "Le plus grand poète français, parce que roumain", disait Gilles Deleuze. Il faut dire entre parenthèses que dans les années 20 et les années 30 un beau commando d'auteurs avant-gardistes a débarqué en France venant de Roumanie. Tristan Tzara, Ilarie Voronca, Issidor Issou, Benjamin Fondane font partie de ce groupe. Une autre époque a commencé  après la deuxième guerre mondiale quand toute une série d'auteurs a fui la Roumanie communiste pour chercher la liberté d'expression en France. Ils ont été très nombreux, mais je ne cite que Virgil Tanase, Paul Goma, Dumitru Tepeneag, Bujor Nedelcovici, Virgil Gheorghiu… Le dernier est aussi celui qui a eu le plus grand succès à un moment donné avec son roman La vingt-cinquième heure, porté aussi à l'écran avec Anthony Quinn dans le rôle principal.

         Mais on a dû attendre la chute du communisme pour que certains auteurs roumains puissent enfin s'affirmer en France sans être obligés de quitter physiquement leur pays. Mircea Cartarescu, Dan Lungu, Gabriela Adamesteanu, Florina Ilis, vivent toujours en Roumanie mais leurs romans sont beaucoup traduits à l'étranger. En 2006 la France a récompensé avec le Prix Médicis pour la littérature étrangère un auteur roumain qui vit à New-York, Norman Manea, pour un magnifique livre qui retrace l'histoire d'un déracinement, Le retour du hooligan. Une auteure née en Roumanie dont les œuvres sont beaucoup traduites en France est Herta Müller, lauréate du Prix Nobel pour la littérature en 2009. Certes, Herta Müller est plutôt allemande d'origine roumaine et elle a fui la Roumanie communiste en 1987 mais ses romans sont… tellement roumains ! En effet, elle évoque beaucoup,  avec une grande force de suggestion et avec une belle subtilité d'analyse, la période communiste. 

         Une nouvelle génération d'auteurs dramatiques venue de Roumanie et de Moldavie a réussi à attirer depuis une bonne dizaine d'années l'attention de certaines compagnies et maisons d'édition. Gianina Carbunariu est éditée chez Actes Sud-Papiers et Alexandra Badea chez Arche. D'autres noms roumains, Mihai Fusu, Nicoleta Esinencu, Alina Nelega, Saviana Stanescu, Dumitru Crudu figurent dans le catalogue des Éditions Espace d'un Instant (La Maison d'Europe et d'Orient). Quant à la poésie roumaine contemporaine, elle fleurit en France grâce à la complicité de toute une constellation de petits mais aussi de grands éditeurs de poésie. Si quelqu'un qui n'a jamais lu un poète roumain veut commencer enfin à vivre cette expérience forte, je lui recommande pour la mie en bouche deux noms : Ioan Es. Pop (avec le recueil Sans issue paru aux Editions L'Oreille du Loup) et Ion Muresan (Le mouvement sans cœur de l'image, Editions Belin). On pourrait continuer ensuite avec Ana Blandiana, Dinu Flamand, Linda Maria Baros, Magda Carneci, Sebastian Reichman, Valeriu Stancu… Impossible de donner ici la liste complète de poètes roumains édités en France, je me résume en disant que la poésie reste encore un genre littéraire extrêmement puissant en Roumanie. On se nourrit encore abondement de la poésie dans ce pays où tout le monde se rappelle qu'au moment de la chute du communisme, il y a 24 ans, c'est un poète, Mircea Dinescu, qui a annoncé à la télévision roumaine la fuite du dictateur.

         En parlant des auteurs roumains il faut absolument faire un tour du côté de l'essai, de la critique littéraire et du livre d'histoire. Depuis plus de vingt ans George Banu enrichit le domaine de l'essai théâtral français avec des œuvres d'une richesse singulière…  Son dernier ouvrage, Les voyages du comédien, paru dans la collection "Pratique du théâtre" des Éditions Gallimard peut se lire aussi comme un roman théâtral ou un livre de réflexion philosophique sur la création artistique contemporaine. Quant à un auteur comme Matei Cazacu, historien de profession, il régale depuis longtemps le public français avec ses recherches insolites et son regard inattendu sur des personnages comme Gilles de Rais ou Dracula.

         Il faut le dire : la littérature roumaine est mal connue et mal aimée en France parce que de nos jours toutes les littératures qui ne viennent pas de l'espace anglo-saxon risquent la marginalisation. En misant tout d'abord sur les traductions faites de l'anglais, la machine éditoriale fausse les pistes, uniformise les goûts et permet une sorte de colonisation des esprits avec les sous-produits de l'industrie de divertissement. Mais il y a aussi une volonté de combattre ce phénomène, ainsi que la fébrilité avec laquelle les maisons d'édition cherchent à publier  surtout les auteurs "bankables" et mondialisables", c'est-à-dire susceptibles de lancer sur le marché mondial un nouvel Harry Potter… En ce moment on écrit des livres magnifiques en Roumanie, en Pologne, en Hongrie, en Bulgarie, en Ukraine… C'est sûr, les maisons d'éditions françaises ou allemandes ou italiennes vont parier toujours plutôt sur une histoire qui se passe à Minnesota ou au Nouveau Mexique qu'à Bratislava ou à Bucarest. Heureusement que le public, lui, reste curieux et ouvert à la diversité. En 2013, la littérature roumaine est l'invitée d'honneur au Salon International du Livre de Paris. 27 auteurs roumains sont officiellement invités à cette occasion pour rencontrer le public français, et beaucoup d'autres seront présents à travers leurs livres sur les stands du Salon. Une belle occasion de continuer à découvrir une culture, celle roumaine, qui, au moment de sa genèse, s'est beaucoup nourrie de la littérature et de la pensée françaises.             

 

         Quelques itinéraires guidés pour découvrir la littérature roumaine

1. Pour ceux qui ne jurent que sur les Editions Gallimard : lisez Eugène Ionesco, Emil Cioran, Mircea Eliade, Panaït Istrati, Gabriela Adamesteanu et Horia Badescu. Ce sont des auteurs qui ont peu de choses en commun, mais ils ont tous bénéficié de l'attention de cette grande maison…

2. Pour ceux tentés par la découverte en dehors des noms déjà célèbres, mais dans un registre assez "classique" : lisez Camil Petrescu, auteur roumain incontournable d'entre les deux guerres ; son roman  Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre est disponible aux Éditions des Syrtes ; continuez avec le roman d'Eugen Barbu intitulé Le grand dépotoir, paru chez Denoël, et enchaînez avec Je suis une vieille coco de Dan Lungu, roman paru chez Jacqueline Chambon ; vous allez avoir ainsi, rien qu'en trois romans, un panorama du monde roumain entre 1930 et 2000, à travers un classique (Camil Petrescu), un auteur à moralité déplorable de l'époque communiste, mais pourtant une grande plume (Eugen Barbu), et un jeune auteur qui a commencé à s'affirmer après la chute du communisme (Dan Lungu).

3. Pour ceux qui veulent se faire surprendre, qui aiment la nouveauté stylistique, la littérature inclassable et les auteurs porteurs d'un grain de folie : lisez les poèmes de Gherasim Luca (Héro-limite, Editions Librairie José Corti), les romans de Mircea Cartarescu (surtout Orbitor paru chez Denoël) et la pièce Fack you Eu.Ro.Pa de Nicoleta Esinencu (Editions Espace d'un Instant).

4. Pour les mordus de l'avant-garde : il faut, il faut découvrir Urmuz, auteur des années 20 qui s'est suicidé en 1923 (Pages bizarres, Editions l'Âge d'Homme) ainsi que Max Blecher, un autre auteur maudit des années 40 (Aventure dans l'irréalité immédiate, Editions Maurice Nadeau).

5. Pour ceux qui ne jurent que sur les prix littéraires : lisez Norman Manea, Le retour du hooligan (Seuil) - Prix Médicis étranger en 2006, Florina Ilis, La croisade des enfants (Syrtes) - Prix du meilleurs livre étranger décerné par Le Courrier International en 2010 ; et pourquoi pas le théâtre de celui qui rédige ces lignes, Matéi Visniec (Actes Sud-Papiers, Lansman, Espace d'un Instant ) - Prix Européen de la SACD en 2009… un théâtre à la lisière de la poésie où l'expérience des limites concerne aussi bien les mots que les personnages ou les spectateurs…       

 6. Pour les passionnés de la réflexion philosophique : il y a, bien sûr, Cioran, mais je suggère aux esprits fouineurs de lire aussi les essais d'Andreï Plesu (Actualité des Anges, Editions Buchet-Chaster). Un infatigable philosophe de la science, Basarab Nicolescu mériterait aussi un peu d'attention (La transdisciplinarité, Edition du Rocher). Toujours dans cette catégorie je signale les essais sur l'art du spectacle de George Banu (écrivain et penseur prolifique, mais si on doit choisir un seul de ses titres, j'opterais pour Le rideau ou la fêlure du monde, Editions Adam-Biro).

7. N'oublions pas, enfin, les 27 auteurs roumains sélectionnés pour représenter cette année la littérature et la culture roumaines au Salon du Livre de Paris, entre le 22 et 25 mars. Plus du détails sur le site :  www.salondulivreparis.com.       

Deux mots, pour clôturer cet article, sur les traducteurs français qui sont les admirables "passeurs" de la littérature roumaine dans la langue de Molière. Je pourrais dire que les écrivains roumains ont de la chance : actuellement il y a tout un groupe de traducteurs, plusieurs générations confondues, qui traduit avec une énorme passion et avec beaucoup d'amour pour ce pays, la Roumanie dont la latinité et la vocation francophone, ainsi que la francophilie, sont parfois oubliées… Marie-France Ionesco, Laure Hinckel, Marily Le Nir, Odile Serre, Nicolas Cavaillès… voici seulement quelques noms parmi tous ceux à qui on doit depuis une vingtaine d'années la redécouvert des lettres roumaines en France.      


haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre