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Tchernobyl mon lapin

:::: Par Alexis Ragougneau | paru le 24/01/2013

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On se souvient du bon mot de Pierre Desproges au sujet de l’œuvre de Marguerite Duras : Hiroshima mon amour… Et pourquoi pas Auschwitz mon loulou ?... En pastichant le défunt monsieur Cyclopède, je serais aujourd’hui tenté d’écrire : Et pourquoi pas Fukushima ma bibiche ou Tchernobyl mon lapin ? Les deux plus grandes catastrophes nucléaires civiles de notre histoire ont fait en France l’objet d’une avalanche de livres, d’articles, de reportages, de bandes dessinées ; la Zone autour de la centrale ukrainienne est même devenue le décor d’un film d’horreur et d’un jeu vidéo. Si sa conscience quant à ces deux drames lointains parait relativement nette, la France semble en revanche affligée d’une curieuse presbytie : les 58 réacteurs en fonctionnement à l’intérieur même de ses frontières lui paraissent flous, voire inconsistants…

Le temps n’est pourtant pas si lointain où notre pays, à l’instar de la planète entière, retenait son souffle dans la crainte d’un cataclysme nucléaire. Qui n’a pas suivi heure par heure l’enchainement des événements – tremblement de terre, tsunami, pannes en cascades à la centrale de Fukushima-Daiichi, fusion des réacteurs, rejets massifs de matières irradiées dans l’environnement ? Mars 2011 c’était pour ainsi dire hier.

Il semblait impensable que la proximité de cet accident-là, conjuguée au sinistre 25ème anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, ne se télescope pas avec le grand déballage quinquennal de l’élection présidentielle – le seul qui mobilise encore en masse les électeurs – dans le pays le plus nucléarisé au monde par habitant. Et pourtant. Quelques escarmouches entre Martine Aubry et François Hollande lors des primaires socialistes à l’automne 2011, un enchainement d’approximations et de contre-vérités à la fin du débat télévisé d’entre-deux tours, et c’est à peu près tout. Eva Joly n’aura notamment pas su faire entendre son message, Europe Ecologie Les Verts et sa secrétaire nationale ayant préféré torpiller la campagne de leur candidate au profit d’un accord électoral et d’un poste ministériel.

Alors que reste-t-il des questions posées par Fukushima huit mois après la victoire de François Hollande ? Durant sa campagne, le désormais président s’était engagé à fermer la plus vieille centrale de France, Fessenheim, et à ramener progressivement la part du nucléaire dans le mix énergétique français de 75% à 50%. Et chacun de se demander à l’époque comment il comptait y parvenir en fermant deux réacteurs sur les 58 en activité. La fermeture de Fessenheim a bien été confirmée. Les écolos ont été priés d’applaudir. Quant à réduire le poids du nucléaire, il n’en est en revanche plus question. Ce chapitre-là du programme présidentiel semble avoir été enterré jusqu’à la prochaine élection, « en couche géologique profonde », à la manière d’un lot de fûts dangereux…

Pourtant l’ouverture d’un débat transparent et citoyen semble plus que jamais urgent et nécessaire dans un pays où les décisions en matière de stratégie énergétique ont toujours été prises au sommet de l’Etat sans aucune consultation démocratique du parlement ou des populations. Ainsi c’est un décret de décembre 1963 relatif aux installations nucléaires qui a rendu possible la construction des réacteurs français et de l’usine de retraitement de la Hague. En 1974, le plan Messmer généralise le recours à l’énergie nucléaire. La décision est prise directement au niveau gouvernemental et dans la plus grande opacité, l’Assemblée Nationale n’étant pas même consultée. Dans les années 2000, la relance de la filière et notamment la construction d’un réacteur de troisième génération obéit à un processus décisionnel désormais immuable : le décret autorisant EDF à construire l’EPR de Flamanville est publié juste avant la présidentielle de 2007. Dans les mois qui suivent, Nicolas Sarkozy lance le Grenelle de l’environnement mais exclut des débats la question du nucléaire.  En somme, pas une consultation citoyenne n’a eu lieu en 40 ans d’existence de la filière nucléaire française.  

Les accidents de Tchernobyl (qu’on se souvienne de la manière dont les autorités de l’époque avaient soutenu que le nuage toxique s’était arrêté aux frontières) et de Fukushima ont pourtant profondément modifié la donne, y compris dans notre pays. 84% des Français estiment aujourd’hui ne pas être suffisamment consultés sur le nucléaire et l’énergie. Plus des deux-tiers craignent en outre une catastrophe nucléaire sur leur territoire (sondage CSA de mars 2012). Sans compter que la peur et le sentiment de désinformation, pas plus que les nuages radioactifs, ne respectent les frontières. Le tout nucléaire prôné, mis en œuvre et sans cesse réaffirmé par la France depuis les années 70 concerne en réalité l’Europe entière. Les retombées radioactives d’un accident à l’EPR de Flamanville se feraient ressentir en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Autriche et en Espagne en moins de 48 heures. A l’étendue géographique des risques viennent s’ajouter les implications dans le temps : faut-il rappeler que la durée de vie du plutonium qui sera utilisé à Flamanville se compte en centaines de milliers d’années ? Les choix énergétiques faits par les locataires successifs de l’Elysée n’impliquent pas uniquement les citoyens européens d’aujourd’hui mais aussi ceux de demain. Devant l’incapacité de la filière nucléaire à trouver une solution autre que l’enfouissement des déchets les plus dangereux, c’est aussi les générations futures que nous privons d’une véritable liberté de choix.

Bien sûr, il est de bonne guerre que les entreprises de la filière nucléaire  s’emploient à préserver leurs intérêts en cultivant une certaine opacité, et ce depuis le début de leurs activités. Sait-on assez, par exemple, que l’OMS et l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) ont conclu un accord en 1959 qui lie les mains de l’Organisation Mondiale de la Santé pour tout ce qui relève de l’étude des effets néfastes de l’industrie nucléaire sur la santé ? – l’accord en question entrainant notamment une sous-évaluation systématique du bilan humain de la catastrophe de Tchernobyl. C’est un travail de communication et de relations publiques, c’est une bataille des mots que de verrouiller le débat démocratique en travestissant la réalité. On se souvient de l’hallucinante façon dont Anne Lauvergeon, alors patronne d’Areva, martela durant les événements de Fukushima que la catastrophe en train de se jouer n’était pas nucléaire mais « naturelle »...

On se demande en revanche pourquoi nos politiques fuient la logique démocratique avec une telle constance. Ont-ils à ce point peur du peuple qui les élit ? Est-ce uniquement une affaire de gros sous ? Ou bien pensent-ils que les citoyens français n’ont pas la maturité pour débattre de manière responsable de leur propre destin ? Au point de reprendre comme de véritables perroquets les arguments soufflés par la filière nucléaire sur le prix imbattable du kilowattheure français ou le niveau de sécurité sans équivalent des centrales hexagonales.

Depuis plus de quarante ans, un choix fondamental est retiré aux Français, et plus généralement aux Européens d’aujourd’hui et de demain. Mettre les populations devant le fait accompli n’est plus une solution. Les temps changent, l’engagement citoyen et les possibilités de mobilisation aussi. La France est dans le nucléaire jusqu’au cou ; le démantèlement, à mesure que le temps passe, s’annonce hors de prix ; la dépendance du point de vue des matières premières est totale ; l’investissement dans les énergies renouvelables porteuses de croissance et d’emploi terriblement en retard. Jusqu’où faut-il permettre cette fuite en avant ?

Un débat responsable est possible. Il a déjà eu lieu ailleurs, en Allemagne, en Italie, en Suisse. Faudra-il attendre la prochaine catastrophe nucléaire pour qu’il ait enfin lieu en France ? Et à Tchernobyl mon lapin et Fukushima ma bibiche, faudra-t-il ajouter Flamanville ma petite caille, Blayais ma cocotte, Dampierre mon canard ou Tricastin mon biquet ?

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haut de marwil HUGUET - posté le 15 01 2014

bravo Alexis !
Analyse pertinente que celle que tu fais.
La soif de pouvoir est l'explication que je donne au refus constant depuis un demi-siècle des hommes et femmes politiques d'accepter l'idée d'un débat public. Pour se faire élire, il faut éviter les sujets qui font peur, éviter aussi de fâcher les détenteurs de la monnaie... Que sais-je encore...
Pour ma part j'ai choisi, il y a trois ans de cela, de prendre position par les actes en quittant EDF pour un distributeur qui soutient l'énergie solaire et éolienne. Geste infime ? Oui c'est certain. Mais je n'en vois pas d'autre à l'heure actuelle pour forcer la main à l'Etat afin d'obtenir un vrai débat sur la réalité du danger nucléaire.
Amitiés
Marwil

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