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« Sul concetto di volto nel figlio di Dio », de Romeo Castellucci.

:::: Par Catherine Tullat | paru le 02/11/2011

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Au Théâtre de la Ville, donnent lieu à des événements graves.

J’approche du théâtre de la ville pour assister à la première de la pièce de Roméo Castellucci. J’ignore encore que des groupuscules intégristes, d’extrême droite, gonflés de haine et d’ignorance nous attendent. Quelle violence d’approcher d’un théâtre et de voir en premier plan des cars de CRS ! J’ai soudain un goût amer et je n’ai qu’une envie c’est de rebrousser chemin, mais nous sommes en démocratie et la liberté d’expression a un sens. Je décide d’affronter les cris de ces hommes et de ces femmes allongés par terre maintenus par les forces de l’ordre. Dans le hall, des boules puantes sont jetées.

Une solidarité évidente est perceptible dans le public. Les gens se sourient, se parlent, commentent et en sous-texte, on peut entendre : « on ne se laissera pas faire ». Nous entrons dans la salle, sous le regard majestueux d’un portrait du Christ, du peintre sicilien Antonello de Messine. Ce regard est apaisant.

Après une heure de retard, la pièce commence. Dans un décor clinique, un fils s’occupe, avant de partir travailler, de son père incontinent qui ne cesse de se souiller. Leurs échanges sont murmurés en italien, des bribes de mot sont audibles, mais c’est l’émotion qui se joue dans ce geste d’amour. Le malaise que suscite le spectacle n’est pas tant dans le nettoyage en boucle du derrière du père, par le fils, face public, que la dégradation physique de ce père qui ne cesse de culpabiliser. On en prend pleine face, la vieillesse, la dégradation, la mort, sous ce regard, au fond du plateau, qui assiste bienveillant à cette descente aux enfers. Ce n’est plus le christ qui nous regarde, mais un jeune homme, le fils de ce père qui se retient pour ne pas craquer. Oui, on a du mal à supporter et on n’a qu’une envie, c’est que cela s’arrête. A quoi bon nous infliger ces images. Il y a heureusement une distance qui permet à l’émotion de ne pas jouer sur l’identification. Une distance qui ne nous fait pas oublier qu’on assiste à un spectacle.

J’en avais presque oublié les CRS et les groupuscules « cathomaniaque « quand soudain, des bruits de fauteuil se ferment violemment. Une dizaine de personnes faisant sonner leur talon, mauvais présage et mauvais souvenir, descendent sur la scène.  Les revoilà. Ils montent sur scène, arrêtent le spectacle, tendent une banderole où est écrit « christianophobie ». je me méfie des mots se terminant avec phobie, « homophobie », « islamophobie » que d’indigence. Le public, s’indigne, crie « honte sur vous », « liberté d’expression » «  dégagez », siffle. Ces « cathomaniaques » se mettent à genoux, sortent des chapelets et se mettent à prier devant le portrait du christ destiné à être exposé et soumis à l’admiration, et non vénéré par des « cathomaniaques ». Qu’on ne s’y trompe pas !

Certaines personnes du public veulent s’interposer, mais Emmanuel Demarcy Mota sobrement et dignement, appelle au calme. Les CRS investissent le lieu, entourent le groupuscule toujours sous le regard de ce portrait de la renaissance aux proportions démesurées. Le rideau se ferme. Le public attend, le silence se fait progressivement sur le plateau. Le spectacle reprend, les comédiens acceptent de continuer, le public applaudit chaleureusement et se rassoit. Personne ne part. Belle leçon de solidarité devant tant d’intolérance et d’ignorance. La plupart de ces allumés n’ont pas vu le spectacle et inventent ce qu’ils aimeraient voir pour avoir des arguments, ils en manquent. Tout est prétexte à faire entendre leur voix, mais quelle voix ? Ils nous ont infligé une mise en scène pathétique et perturbé un spectacle en s’agenouillant devant une toile qu’ils contestent. Le ridicule ne tue pas, mais laisse perplexe.

En Italie, en Espagne, le spectacle n’est pas perturbé, pourtant ils sont beaucoup plus cathos. Ils savent sans aucun doute faire la différence entre une œuvre d’art et une provocation. Si même l’extrême droite dans ces pays ne s’y trompe pas alors que ces fachos français aillent faire un stage d’histoire de l’art.

Le malaise suscité par le spectacle est ce contraste entre les signes de souillure et de mort et la beauté d’un portrait de la renaissance sans pratiquement de texte. Est-ce sacrilège qu’un fils panse les plaies d’un père ? N’est-ce pas juste un  geste d’amour.  

Le spectacle est repris au 104 d’Aubervilliers jusqu’au 9 novembre.

 

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