Mardi 25 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Positionnement

:::: Par Eric Rouquette | paru le 08/10/2012

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                        Il y a quelques jours est tombé dans ma boîte mail un message du Pôle Emploi, me conviant à participer à une conférence / table ronde à l’attention des scénaristes de fiction TV. Je jetais un œil rapide sur ce que promettait cette conférence, modestement intitulée : Le positionnement du scénariste de fiction TV, ce qu’il faut savoir. Voilà qui donnait envie d’en savoir plus, en effet. De l’envie de raconter des histoires à la TV à la mise en œuvre de projets présentables à des producteurs de fiction TV, il y a du travail. Oui, certes, mais encore ? Pour que vos efforts aient toutes les chances d’être récompensés, la conférence suivie de questions / réponses vous apportent un aperçu de la réalité du métier et de mieux vous positionner dans vos futurs projets. C’est recopié mot pour mot, fautes de français comprises.

                        Je n’ai pas cherché sur le moment à comprendre ce que pouvait réellement signifier cette formulation : mieux vous positionner dans vos futurs projets. Les formulations bizarres, on y est presque habitués, ça passe vite, on n’a pas le temps de s’arrêter dessus, et encore moins de tiquer. Mais après coup, en relisant, après avoir furtivement pensé au rédacteur – ou à la rédactrice – qui avait pondu ce joli laïus (possiblement un ancien publicitaire pour qui le terme de positionnement peut parfaitement s’adapter à toutes les circonstances, tant que ça ne veut rien dire et que ça fait marketing), je m’interrogeais plus avant sur le sens caché de cette conférence. De prime abord, pour un auteur, apprendre à se positionner dans son projet d’écriture, soit ça reste abscons, soit ça ressemble à du foutage de gueule. Que veulent-ils me dire, au Pôle Emploi ? Veulent-ils m’inciter à me considérer moi-même comme un produit ? Et dès lors que j’accepterais d’en être un, comptent-ils vraiment me faire entrevoir la nature de mon positionnement en regard d’un autre produit, qui serait mon projet de fiction. Au risque de me voir sombrer dans la schizophrénie. Je laissais le message dans ma boîte, notait dans un coin de ma tête la date de cette fameuse conférence, et après tout, pour peu que je n’aie rien de spécial à faire ce jour-là, je n’excluais pas de m’y inscrire.

                        C’est ce que je fis, la veille du rendez-vous, en écrivant à la correspondante du Pôle Emploi, tout en précisant avec les meilleures précautions du monde : s’il reste de la place. La réponse intervint très vite : nous vous attendons. Apparemment, ça ne se bousculait pas chez les scénaristes. Et effectivement, le lendemain, dans un petit auditorium de la rue de Malte, je me retrouvais assis en compagnie d’une vingtaine de collègues potentiels qui comme moi devaient s’interroger sur leur propre positionnement. Des hommes majoritairement – l’écriture de fiction serait-elle une activité plutôt masculine ? – et quelques femmes, dont une figée au deuxième rang dans une expression tristounette, visage gris et fatigué (j’appris par la suite avec étonnement qu’elle était américaine, et la pensée m’effleura qu’une scénariste américaine qui n’a pas réussi à percer chez elle a de bonnes raisons d’être triste). A l’entrée de la salle, quatre ou cinq personnes devisaient en attendant que l’assemblée veuille bien s’agrandir ; j’en déduisis qu’il s’agissait des officiels, et que parmi eux se trouvaient sûrement les acteurs de la conférence. On dépassait déjà l’horaire prévue, et quelques retardataires arrivèrent, dont une jeune femme blonde aux yeux verts, qu’aussitôt je trouvais charmante et qui eut la bonne idée de venir s’asseoir à mes côtés. A peine installée, elle saluait des personnes placées derrière nous, puis engageait la conversation avec son voisin de droite, un type au crâne dégarni qu’elle paraissait déjà connaître. En fait, je m’aperçus que plusieurs des participants se connaissaient, ils s’étaient sans doute déjà croisés dans d’autres réunions de ce type, organisés à destination de scénaristes en mal de débouchés, et avides d’en apprendre toujours davantage sur la façon de se positionner dans leurs futurs projets. Je faisais partie des rares participants à ne connaître personne.

                        Enfin la conférence commença. Un homme d’une quarantaine d’années, au surpoids manifeste, se présenta non sans fierté comme étant l’ordonnateur des désormais indispensables parcours-pitch, sorte de forum de scénaristes qui, grâce à l’antenne Audiovisuel de Pôle Emploi, auraient après sélection la possibilité de défendre en cinq minutes leurs projets devant un parterre de producteurs, dont certains qui comptaient. Il en dit deux mots à destination des ignares comme moi qui n’avaient jamais entendu parler de ce programme, nous rappela que le dépôt des candidatures devait se faire avant le mercredi suivant – nous étions vendredi –, et surtout, surtout, qu’il ne servait à rien de proposer des projets d’unitaires, les chaînes n’en voulaient plus, l’air du temps c’était les séries, longues ou courtes, 3 ou 5 minutes, à la rigueur 4x52… A ce stade, je commençais déjà à me demander ce que je foutais là.

                        L’homme en surpoids ne tarda pas à nous présenter les vedettes de la matinée, en les désignant par leurs prénoms : Michèle, une petite rabougrie vêtue d’une robe noire, exerçait à Pôle Emploi. C’était elle qui qui avait mis sur pied la conférence. A ses côtés trônait déjà Marie-Sophie, qui s’annonça à nous comme étant agent de projets pour la télévision, en apparence une sommité du milieu de la fiction. Marie-Sophie était une femme ronde, au visage sympathique, mais en l’entendant d’emblée insister sur l’aspect bénévole de sa contribution, et s’auto-proclamer militante, je la trouvais tout de suite moins sympathique. Elle était censée nous mettre en garde contre les idées reçues sur le métier de scénariste, dont Michèle avait dressé une liste. Je compris alors que le question / réponse annoncé sur ma boite mail allait essentiellement se faire entre elles deux, dans un dialogue volontairement calqué sur le mode de la petite fille qui regarde avec de grands yeux sa maman pour savoir si la terre est ronde. Première idée reçue : Les français sont de moins bons scénaristes que les américains. Michelle plaçait déjà le niveau du débat. Oui et non, répondit après une savante circonvolution Marie-Sophie, avant de développer je ne sais quelle réponse où d’ailleurs elle-même se perdait en anecdotes personnelles. Vint ensuite une série de lieux communs édifiants sur la condition du scénariste de fiction, agrementée de puissantes réflexions telles que l’inévitable c’est votre choix, personne ne vous oblige à écrire. La conférence dura deux heures dans la même veine, et nous nous vîmes confirmer en vrac qu’il était toujours d’actualité de sonder les désirs de la ménagère de moins de 50 ans, qu’il fallait absolument avoir vu Un village français si l’on voulait sérieusement prétendre exercer ce métier, et qu’un bon scénariste devait savoir lâcher son projet et le confier à des scénaristes plus aguerris que lui pour le mener à bien. Il était bientôt midi, et quand arriva la question Un auteur écrit-il tous les jours ?, je me retins de démonter Michelle de sa chaise tournante. De toute façon, les participants n’avaient plus le temps de participer, la grille du Pôle Emploi allait fermer, et nous étions invités à nous retrouver sur le trottoir, pour ceux qui le désiraient. En me levant, je vis la jolie blonde me sourire, sans savoir si ce sourire était de connivence ou si, par le plus heureux des hasards, elle me trouvait aussi charmant que je ne la trouvais charmante.

                        Evidemment, aucun des invités n’en avait appris une miette sur cette fameuse question du positionnement du scénariste dans son projet de fiction. Je compris sur le trottoir qu’ils n’étaient de toute façon pas venus pour ça. Non, ce qu’ils voulaient, c’était plutôt se positionner vis-à-vis de Marie-Sophie. Elle était accaparée, la pauvre, chacune et chacun l’entretenant de son projet personnel, lui proposant l’envoi d’un synopsis, lui demandant in fine sa carte de visite, qu’elle distribua bon gré mal gré, en précisant toutefois qu’elle n’était pas venue pour ça. Elle crut bon d’ajouter que ce genre de sollicitations n’encourageaient pas les professionnels comme elle à sacrifier de leur précieux temps pour honorer de leur présence les réunions d’information du Pôle Emploi. Son militantisme venait visiblement d’en prendre un coup. Marie-Sophie n’avait pas l’ambition d’accompagner de nouveaux projets – elle en avait déjà bien assez sur les bras – elle voulait juste délivrer son message, nous intimer de ne pas nous décourager, de défendre nos scénarii coûte que coûte, d’écrire ce que nous avions envie d’écrire, mais attention, en respectant avant tout les desiderata de la profession : identifier les besoins, connaître les programmes, humer l’air du temps, pour mieux séduire producteurs et diffuseurs réunis dans le même sacro-saint dessein de satisfaire la sinistre ménagère. Marie-Sophie ne faisait que répéter ce qu’elle avait déjà martelé pendant la conférence, elle avait l’air d’y tenir, à son credo, et en fait d’encouragements, j’en arrivais à me demander si ces propos n’étaient pas plutôt destinés à nous saper le moral. Mais je restais là, gardant un œil sur la jolie blonde, et écoutant d’une oreille distraite les unes et les autres – j’étais le dernier homme, les autres s’étaient volatilisés – pérorer sur leur état de scénariste. Je restais car j’avais une seule question à poser, une question toute simple, à laquelle deux heures de conférence n’avaient pas répondu, une question pratique sur le nombre de pages que devait comporter le synopsis qu’il convenait de présenter à un producteur. Au bout d’une demi-heure, profitant d’un trou d’air dans ce tohu-bohu, j’obtins enfin ma réponse : un synopsis, c’est 3 ou 4 pages, pas plus, au-delà ils ne lisent pas, ils n’ont pas le temps. La jolie blonde était en train de partir, et je finis par en déduire que j’avais totalement perdu ma matinée.

 


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