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Au fil de La Seyne (suite n° 3)...

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 30/11/2011

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En attendant Gatti

Qu’est-ce qu’on fait ?... On attend Gatti.

Voilà ce que depuis plusieurs jours, on entend chuchoter dans les conversations, sur le port, au marché, dans les ruelles du vieux quartier, au pied des tours de la cité Berthe… Oui, on attend Gatti.

A vrai dire, La Seyne sur mer attend Gatti mais elle ne le sait pas encore…. Mais quand il sera là, les loulous des ruelles et de la cité, les laissés pour compte héritiers de la mutilation des chantiers, les chômeurs endémiques, tous sauront que c’est bien lui qu’ils attendaient… Quand  sur le seuil de la bibliothèque qui porte son nom, il leur dira « Au commencement était le verbe et le verbe était Dieu. Voulez-vous être Dieu avec moi ?... » C’est sûr que, dans un premier temps, ça va leur faire drôle… Mais quand, en ouvrant grand les portes, il leur dira de s’emparer des mots, que les mots nous racontent et que dans chaque mot il y a la vie… Ils n’auront plus de doute et ne regretteront pas d’avoir attendu si longtemps et la parole errante pourra enfin se poser entre les palmiers de la place Martel Esprit.

Quant au Saint Esprit, il a un nom… Il en a même deux ! Vladimir et Estragon ? Mieux que ça !… Trompette et Perpès! Trompette, Mère Courage tirant son chariot de Thespis où des milliers de livres sont emballés dans la toile peinte des décors et Perpès, Monsieur Loyal, bonimenteur philosophe à qui aucun des textes ne résiste (dès qu’ils le voient, ils se donnent tous !). De véritables passeurs !... Les textes des auteurs et poètes d’aujourd’hui, ils en ont chantés et célébrés des centaines et sans doute plus… A Cuers depuis près de dix ans mais aussi au coin des théâtres, des rues et des places, café nomade et service compris, avant que la ville de La Seyne ne leur ouvre la maison rose qui deviendra dans quelques jours la Bibliothèque Armand Gatti !  Que Dieu, qui n’existe pas mais qui a le sens des mots, en soit loué et La Seyne aussi !... Mais surtout que la mémoire n’aille pas lui flancher, à La Seyne!...

Il faut dire qu’à La Seyne sur Mer comme ailleurs les voies (les voix ?...) de la mémoire sont impénétrables… Je me réjouissais, qu’à l’emplacement des chantiers navals, un coin de no man’ land résiste encore à la pelouse trop verte d’une imposture de parc bouffeur de mémoire… Naïf passant égaré que je suis !...  Ici comme ailleurs, la terre ment ! Ou plutôt on la viole pour mieux la faire mentir. Et tant pis pour ceux qui en mourront une deuxième fois !... D’ici peu un casino devrait sortir de terre à quelques mètres de l’ancienne porte des chantiers navals, dernier symbole qui n’ait pas été rasé. Oui, vous avez bien lu, un casino. Non, pas un supermarché homonyme, non, un vrai casino ! Un établissement de luxe, avec tapis vert, roulette et machines à sous, un casino  quoi ! Le pire dans cette histoire, c’est qu’il est à parier que tout le monde est de bonne foi et que les élus croient dur comme fer que cette décision heureuse règlera tous les problèmes. Heureux enfants des cités qui ignorent encore l’avenir radieux de croupier ou de golden boy qui les attend !... A moins que ce ne soit un miroir aux alouettes sur lequel leurs derniers rêves se briseront…

Ils étaient heureux, l’autre jour les enfants de la cité ! Non, pas à cause du casino qui n’est encore pour eux qu’un nom commun de supérette. Non, ce jour-là, il y avait spectacle à l’Espace Tisot, centre culturel de la cité Berthe. Boualem m’avait dit : « Viens voir !.. » Mousse et Manu avaient ajouté : « Tu vas te régaler !.. » Ils avaient raison, je me suis régalé ! La compagnie « Balle rouge » était venue de Tours pour présenter un spectacle de théâtre d’objet : « La balle rouge »… Juste une balle rouge et deux sortes de « frites » rectangulaires en mousse et la magie peut commencer à opérer !… Les formes géométriques vont prendre vie et c’est la vie qui va se jouer devant nous… La rencontre, le désir, l’amour, la maison, la naissance d’un enfant, son éveil à la vie, puis la séparation, le divorce, la maison qui se déchire… Si aucun mot n’est prononcé sur scène, le spectacle a trouvé un langage d’une rare clarté jubilatoire qui enchante le public. Si les jeunes enfants émerveillés n’en perdaient pas une miette en manifestant leur enthousiasme, je peux vous dire qu’au fond de la salle, les vieux enfants dans mon genre frissonnaient d’émotion, le sourire un peu embué…C’est un spectacle qui tient aussi de l’opéra. Sur scène Jacques Trupin au bandonéon écrit en contrepoint la superbe musique du spectacle pendant que les invisibles Frank Jublot et Denis Garénaux donnent la vie à leurs personnages de mousses qui nous ressemblent tant… A la fin, la balle rouge, symbole de vie, se met à grossir… Un enfant monte sur scène et tel un petit prince avec sa planète, essaie de l’étreindre… Puis la balle s’échappe et part dans la salle, portée par une multitude de mains d’enfants pleines d’espérance…

Ragaillardi par ce moment de grâce, je partis me perdre sur les routes des collines en direction de Châteauvallon... Ce qui n’est pas très difficile tant ce coin de Var est urbanisé à outrance… Depuis plusieurs semaines, je me suis souvent interrogé sur cette sensation curieuse d’emprisonnement qui ne manque pas de me saisir régulièrement. Cette impression d’être parfois une mouche prise au piège dans un bocal… En prenant doucement de la hauteur sur les routes escarpées des collines, il m’a semblé percevoir une amorce d’explication... D’un côté le ciel d’un bleu acier (où l’on aimerait percevoir parfois un nuage de tendresse) surplombant le miroir d’une mer un peu en rade, il faut bien le dire… De l’autre, au dessus des collines, une haute et aride muraille de pierre qui bloque toute perspective… C’est sur cette langue de terre sans issue que s’est construite l’agglomération toulonnaise. D’où son passé historique de place forte stratégique mais peut-être aussi son passé récent de camp retranché dans des égarements extrêmes ou mafieux.  Certes ces temps sont, heureusement, bel et bien révolus mais il est des poussières radioactives avec lesquelles on ne sera jamais trop vigilant…

Après m’être perdu plusieurs fois je finis par trouver le chemin de Châteauvallon tout en prenant une hauteur salutaire… La nuit commençait à tomber sur la pinède sur laquelle soufflait déjà l’esprit mêlé au vent du soir, car s’il est un lieu inspiré, c’est bien celui-là… Dès l’arrivée sur l’esplanade, le choc est intense. L’harmonie du lieu est exemplaire et lorsqu’on débouche sur le théâtre extérieur, le frisson est assuré. Frère de Delphe ou d’Epidaure, l’hémicycle surplombe le monde… Derrière la scène, un rideau d’arbre, telle une toile qui se déchire par lambeaux, laisse apparaître au loin un mur de ciel, de mer, de lumière et de béton comme pour rappeler que le théâtre, au-delà de la sublimation, ne quitte jamais ce monde des yeux… Ici, chaque pierre scellée est la pierre d’un spectacle et chaque pierre raconte l’histoire d’une aventure théâtrale de près de quarante ans, une aventure contemporaine, une aventure d’aujourd’hui et qui va encore se jouer ce soir…

Ce soir, nous sommes fin novembre, le spectacle se déroule dans le théâtre intérieur. La salle est d’ailleurs transformée en arène de cirque puisqu’elle accueille le spectacle de Joël Pommerat « Ma chambre froide ». Beaucoup ont déjà vu ce spectacle créé la saison dernière à l’Odéon. Moi, j’ai le plaisir de le découvrir… Plaisir de voir un réel travail d’homme de théâtre qui trace son sillon et avance dans son écriture avec une équipe autour de lui. Plaisir de voir un théâtre qui interroge le monde, notre monde. Ses personnages confrontés à des choix trop lourds pour eux pourraient êtres cousins de la famille Deschiens ou de « Louise Michel » et « Mamouth » de Kervern et Delépine. Mais ici l’interrogation va plus loin et la misère morale se décline par toutes ses facettes en mêlant un peu de la tendresse absurde de Tchékhov au souffle distancé de Brecht… Le travail des comédiens, l’air de rien, est remarquable.

Il a bien fallu se décider à redescendre pour se perdre encore un peu, de déviations en ronds-points, de bretelles autoroutières en zones hyper-commerciales… Mais j’ai fini par retrouver la direction de la Seyne guidé dans la nuit par les tours de la cité Berthe… A son approche, je crus deviner une lueur au sommet de la plus haute tour. On aurait dit… Mais oui, une balle rouge !... Une balle rouge qui danse là-haut… Et voilà qu’une étrange silhouette commence à escalader la tour !… Est-ce une hallucination ?... Non, il y a bien quelqu’un qui grimpe… Qui grimpe posément, régulièrement, prenant son temps… Mais à qui appartient cette ombre chinoise qui joue les King Kong ?... Mais, bon sang mais c’est bien sûr !... Armand Gatti ! Et le voilà là-haut !... Perché au sommet de la tour, qui commence à jongler avec la balle rouge… Et soudain, de toutes parts, une nuée de balles rouges lancées par les enfants de la cité vient se joindre, dans un même jeu, à la balle rouge de Gatti !  Et Gatti jongle avec les enfants… Et les enfants jonglent avec Gatti… Et les balles rouge deviennent des mots rouges qui éclairent le ciel noir de la cité dans un immense feu d’artifice… Puis, après l’explosion de joie du bouquet final, toutes les balles viennent se fondre en une grosse balle rouge… Alors Gatti shoote impeccablement dans la balle rouge qui traverse le ciel de  la ville pour aller se poser délicatement, là-bas, sur la ligne encore sombre de la mer. Le ciel ne devrait plus tarder à s’éclaircir...

 - Comment appelle-t-on cela, Monsieur Gatti ?...                                                                                                            

- Cela s’appelle l’aurore !...

 

www.orpheon-theatre.org

www.ballerouge.com

www.chateauvallon.com

 

 

 

 


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