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Les baskets du Père Noël

:::: Par Benoît Fourchard | paru le 28/11/2011

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Tu vois le mec là-bas ? Celui qui regarde la vitrine. L’élégant avec son chapeau et ses gants en cuir. Alors lui, je ne veux lui parler sous aucun prétexte.

            Ce qui sous-entend débrouille-toi comme tu veux mais tiens-le à distance. Bon, avec son sourire en coin et son air de conspirateur, j’ai l’impression d’être en mission, et après tout, j’aime bien ça les missions.

            Cependant.

J’aimerais lui poser une question : comment pourrait-on le reconnaître ? À ses baskets peut-être ? Oui, peut-être. Pourtant je lui ai dit, pas plus tard qu’hier soir, papa tu devrais mettre des pompes plus neutres. Pour moi, le doute s’est immiscé dès la moyenne section de maternelle. Ce type à barbe blanche, hotte et manteau rouge, des Nike aux pieds, je me suis dit là non y a un truc qui cloche. Bref, pour lui, à part les basquets, je ne vois pas comment quelqu’un pourrait l’identifier. Parce que c’est un perfectionniste. Chaque matin, devant le miroir, il s’applique à coller le postiche avec soin, comme au cinéma, postiche qu’il s’est offert, à ses frais, jugeant les accessoires fournis par le magasin pas du tout à la hauteur de l’enjeu. Et chaque matin, je décline gentiment son offre de m’accompagner à l’école, prétextant qu’à bientôt dix ans, je pouvais me débrouiller seule. Il est tellement jusqu’auboutiste qu’à Auchan l’année dernière il s’est carrément laissé pousser bouc et fine moustache. Et gominé les cheveux. Il s’est même créé une voix différente, celle du micro comme il disait, afin d’entrer dans un autre personnage, impossible de savoir que c’était lui en tout cas. Son but réel, c’est peut-être ça: que surtout, jamais personne ne le reconnaisse. Et rien que pour ça, moi je le trouve très fort. Un genre d’Arsène Lupin. Au fond de lui, je sais qu’il n’est pas super enthousiasmé par ce genre de trucs et que c’est avant tout pour moi qu’il multiplie les efforts. Pour que je sois quand même fière. Et puis, concrètement, pour que j’ai toujours quelque chose dans mon assiette.

Il y a deux ans, il pensait avoir décroché la timbale : un rôle essentiel, dans une pièce de théâtre mise en scène par un type important. Un four. Houla on s’est encore fait éreinter par la critique disait-il chaque jour en rigolant. Le spectacle s’est arrêté au bout d’une semaine.

Parfois, le soir, dans la pièce principale de l’appartement qui nous sert de salon, et de chambre bureau pour lui, je le guette, il est soucieux, je le sais, je le vois. Quand je suis à l’école, il court les castings, encore une de ses expressions préférées, il dit qu’il est le Poulidor de l’audition, je n’ose pas lui demander qui c’est ce Poulidor, surtout quand il ajoute tu sais ma fille, Poulidor, aujourd’hui, tout le monde s’en souvient.

Il fanfaronne, pour me faire rire, toujours. À table, dans notre cuisine minus, il prend un air précieux et me transforme les saucisses lentilles en caviar foie gras et la limonade en champagne. Millésimé. Ou encore, il me double en direct Buster Keaton, Jerry Lewis ou De Funès, et là, c’est à pisser de rire.

Souvent, je lui demande pourquoi il ne se retrouve pas une petite fiancée. Moi, une gentille belle-mère, je ne serais pas contre, surtout si elle est gentille justement, et qu’elle me le laisse de temps en temps. Mais je t’ai, toi, il me répond, et là, je vois bien que son œil s’assombrit, et qu’il pense à ma mère, puis il ajoute, constatant ma désapprobation, oui bon c’est d’accord c’est promis. Quand tu seras majeure. Et vaccinée. Et il part de son rire tonitruant.

            J’ai froid aux pieds. Un vent de panique souffle sur le boulevard. C’est qu’on est la veille du jour J, à presque H moins un de la fermeture.

Au milieu des parapluies et des gens pressés mal lunés encombrés de cadeaux, je pense à la petite filles aux allumettes. Peut-être à cause de mes mains engourdies. Ou de la musique diffusée sur le trottoir par le magasin, au cas où l’on aurait oublié l’événement imminent. Pourtant, même s’il reste plus d’une heure à tirer, je préfère encore être là plutôt que toute seule à l’appartement.

            Le type au chapeau a toujours le nez collé à la vitrine. La buée qui sort de sa bouche floute le décor. De sa main gantée cuir il essuie la vitrine en faisant des petits va-et-vient avec ses doigts. On dirait un essuie-glace. Je le surveille de près. Mon père s’est retourné de l’autre côté. Il est toujours là ? oui oui je lui réponds, mais t’inquiète je l’ai à l’oeil et puis je te jure on ne peut pas te reconnaître, tu sais bien que si, tu sais bien que j’ai beau multiplier les couches de déguisement, on finit toujours par me reconnaître, tu sais bien.

Bon, c’est vrai, il n’a pas tort.

Noël au BHV Noël au BHV, venez venez, venez entrez, les petits les aînés, tout ce que vous souhaitez tout ce dont vous rêvez, tout tout tout vous dénicherez, dans nos rayons du BHV, c’est incroyable la conviction qu’il est capable de déployer, je me demande s’il n’en fait tout de même pas un peu trop. C’est parce que je suis là. Il veu briller dans mes yeux. Il a toujours été comme ça, au plus loin que je remonte dans ma mémoire. Parfois je lui dis tu sais papa tu n’as pas besoin d’en faire des tonnes je t’aime comme tu es je suis plus un bébé etc, alors il se calme, cinq minutes, parfois dix, et c’est reparti de plus belle, faut qu’ça brille faut qu’ça parade faut qu’ça envoie. Je le laisse faire je le regarde et je souris.

Merde. Le type élégant a bougé. Il se retourne vers nous. Son regard s’arrête net sur le capuchon rouge de mon père. Oh alors ça ! fait sa bouche. À moi de jouer. Je m’approche de lui. Des passants passent, à côté de moi, toujours plus nombreux. Chargés stressés pressés. Un flot contradictoire. Je tente de me frayer un passage. Je lutte mais je suis trop petite, j’essaie de crier, personne ne m’entend, le type profite du courant et s’approche de mon père, je tends le bras, trop tard, il pose sa main sur l’épaule du père Noël, c’est foutu.

Ça alors, Phiphi !

Il déteste qu’on l’appelle Phiphi. Phiphi, c’était du temps du conservatoire. Depuis, il s’est choisi un pseudo, Fabio. Nettement plus classe. Mais tout aussi inutile. Une observation que j’ai toujours gardée pour moi. Il se retourne vers le type. Malgré les mouvements tumultueux de la foule, je parviens jusqu’à lui, glisse ma main dans la sienne, solidaire, et plante mon regard dans celui de l’homme, arrogante comme je sais l’être.

Phiphi alors ça c’est marrant qu’est-ce que tu deviens ? Il en a d’autres des questions à la con du même genre ? Phiphi, c’est vraiment marrant qu’on se rencontre parce que justement on parlait de toi, pas plus tard qu’hier, avec Noëmie Sylvie et Jean-Pierre, oui, on s’est retrouvés tous ensemble sur le tournage du prochain Muller, toute la bande, comme autrefois, et complètement par hasard, t’avoueras la vie quand même, et entre deux prises, bien sûr on a parlé de toi, tu penses, on se demandait ce que tu devenais, un film très engagé d’ailleurs, qui parle de tous les sans : sans abri sans papier sans emploi, tous les damnés de la terre, d’ailleurs Muller hésite, pour le titre, les damnés il pensait, ha ha, déjà pris, dommage, ha ha, en tout cas, moi je suis content de pouvoir affirmer haut et fort certaines de mes convictions, c’est important, très important, surtout aujourd’hui, où tout part à vau-l’eau, on a besoin de s’engager, et puis on ne peut pas rester indifférent à toute cette misère tu crois pas ? et à travers le cinéma, comme je le fais en ce moment avec ce personnage, on peut se servir de notre aura d’artiste pour faire passer des idées, non ? Tu ne crois pas ? Qu’est-ce t’en penses ? Ça sert à ça aussi être un artiste. Remarque, toi, tu as toujours été très engagé, déjà quand tu faisais le clown à l’hôpital d’enfants, alors ça fallait le faire, moi c’est un truc que je n’aurais jamais pu, et là, encore aujourd’hui, quand je te vois, prêt à tout pour défendre notre métier, pour qu’il continue d’exister, par tous les moyens, et pour faire tes heures, pour l’intermittence, bien sûr, je me doute, d’un autre côté, faut pas croire, on en est tous là, hein, c’est pas toi qui pourrais me dire le contraire, l’angoisse permanente, l’attente à côté du téléphone, la trouille du lendemain, l’envie d’être aimé, la peur d’être oublié, tu vois bien ce que je veux dire quoi, tu vois bien.

Oui oui je vois.

Il ne dit rien de plus et sourit. Un peu bêtement.

Il voudrait se justifier dire que c’est du provisoire parler de ses projets mentir un petit peu. Mais les mots restent coincés.

Autour de nous la foule se déplace, telle une lame de fond. Je serre fort la main de mon père et me tiens au plus près de lui. Le type élégant s’accroche au bras du père noël, comme une moule à son rocher. Je continue à le fixer. Il ne m’a toujours pas remarquée. Une pluie fine et glaciale commence à tomber. Heureusement il a son chapeau.

Et puis tu le sais bien, rien n’est jamais gagné, je ne t’apprends rien, il faut toujours être là, présent, partout, exister, se trouver dans les bons endroits aux bons moments, les premières les cocktails les ouvertures de saisons, choisir les bons interlocuteurs, les influents les décideurs les directeurs les producteurs, faire parler de soi se faire attendre se faire désirer, parler se montrer se glisser dans les bonnes conversations, s’immiscer sans s’imposer, mine de rien, devenir indispensable, ah la la j’te jure quelle plaie. Bon c’est pas le tout mais faut que je trouve un cadeau pour Marie-Ange, tu la connais, pour elle Noël c’est Noël, tu sais ce que c’est Noël hein ? ha ha ! non j’déconne, bon faut vraiment que j’y aille, surtout que comme d’habitude je m’y prends au dernier moment, enfin cette année, j’ai des raisons, depuis la rentrée, que dis-je, depuis Avignon cet été j’ai pas arrêté, pas une minute de répit, j’enchaîne j’enchaîne, et en janvier j’attaque les répétitions du prochain Chéront, je suis content je n’avais travaillé avec lui, mais bon il a une exigence faut voir, un bourreau de travail, c’est Dominique qui m’en a parlé, elle le connaît bien. C’est ta fille ?

Là, un blanc. Heu oui répond juste mon père.

Comment elle s’appelle déjà ? Juliette c’est ça ?

Marie-Thérèse monsieur.

Ha ha. Elle est mignonne.

En fait c’est Louise dit mon père.

Ah oui, Louise, c’est vrai maintenant je me souviens, d’ailleurs il était marrant ton faire-part. Un beau prénom ça Louise. Quelque chose d’intemporel. Elle a le sens de l’humour en tout cas. Et de la répartie. Comme son père ha ha. Mais qu’est-ce qu’elle ressemble à sa mère dis-donc c’est frappant. Nous aussi avec Marie-Ange, on a un gosse, un garçon, Antonin, sept ans, on peut dire que ça nous a changé la vie. Du coup Marie-Ange a mis un peu un frein à sa carrière, mais bon, c’est un choix, et puis tant que moi j’assure, on s’en sort, on a même réussi à s’acheter un appart, dans la 20ème, il y a quinze ans c’était pas gagné tu te souviens, mais bon que veux-tu ou grandit, on s’embourgeoise ha ha. Tiens ce serait sympa de se faire une petite bouffe tous ensemble un de ces quatre, comme au temps du cons’, tu te rappelles ? Quelle rigolade hein. Non en fait t’as raison, on se marrait pas tous les jours, mais bon quand même ça nous a bien servi, quand je vois les collègues qui n’ont pas suivi le parcours classique, obligés de se créer des réseaux tout ça, on peut dire qu’ils rament eux, bien plus que nous, non parce que nous au moins on a eu les contacts, les agents les metteurs en scène les directeurs de casting, tiens, à propos, moi, je ne devrais pas en parler mais bon à toi je peux bien le dire, j’ai un début de projet pour l’année prochaine, si ça marche ça va être top, aux Etats-Unis figure-toi, tu te souviens comme on fantasmait, Scorsese Kubrick Spielberg Tarrentino, non j’te jure si ça se fait ça va être le pied. Bon Phiphi c’est pas que je m’ennuie avec toi, je suis même super content de t’avoir revu mais je dois vraiment trouver un truc pour Marie-Ange, tu la connais Marie-Ange, ça ferme à quelle heure ton magasin ? faut que je me magne non ? Alors ok pour un dîner un de ces soirs ? Tiens-moi au courant de ton actu, un mail de temps en temps ça mange pas de pain et à moins d’une tournée, ou ce tournage aux states, si ça se présente promis juré je viens te voir jouer. Allez ciao Phiphi.

Il y a Tino Rossi qui bégaie dans la sono, Quand tu descendras du c… Quand tu descendras du c… Quand tu descendras du c…

La pluie se transforme en neige.

Mon père ne dit rien. La foule circule en tourbillon autour de nous, tel un torrent impétueux évitant un rocher. J’ai ma main dans la sienne, mon autre bras enroulé autour du sien, c’est ma bouée des gros temps, perdue au milieu de l’océan.

Ma bouée rouge, avec des baskets blanches et jaunes. 

 


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