Samedi 15 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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La transparence bleue de la MĂ©moire

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 02/10/2011

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Nous terminions, une semaine de repos, près d’un petit port de Vendée où le bleu du ciel et de l’océan (et tant pis pour le cliché !) avaient été le seul témoin d’un moment de vacance (sans s !) pour se retrouver et se ressourcer un peu…

Scrutant la vieille carte Michelin afin de trouver le meilleur chemin de traverse pour un retour à l’unisson, j’aperçois, un peu avant Saumur, le nom de Montreuil-Bellay…

Montreuil-Bellay !… Aussitôt, le choc de l’information entendue et lue juste un an auparavant me revient violemment en mémoire… Le camp d’internement de Montreuil-Bellay où avaient été enfermés plusieurs milliers de Tziganes durant la période de l’occupation venait d’être classé Monument Historique. Plusieurs articles s’étaient félicités que la mémoire revienne enfin en ce lieu pour autre chose que pour son château fièrement dressé sur son éperon rocheux.

Ce camp avait été le premier camp ouvert pour y parquer «  Tous les individus sans domicile fixe, nomades et forains ayant le type romani ». Les premiers y arrivèrent en 1941. Ils y seront plus de mille en 1942. Au total près de 4000 y séjourneront dans des conditions de sous-alimentation et d’absence d’hygiène épouvantables. La mort frappera fort chez les personnes âgés et les jeunes enfants. Raffinement suprême, alors que la région sera déjà libérée depuis plusieurs mois, les Tziganes ne retrouveront la liberté qu’en 1945. Certains devront même attendre 1946 !... Sous l’autorité du préfet le camp était exclusivement gardé par des gendarmes français puis par des volontaires du STO…

Sinistre et cynique ironie de l’histoire, ou plutôt de l’actualité, en ce même mois d’août 2010, notre président de la république avait décidé l’expulsion de 300 « camps sauvages de Roms » !...

Nous ressentons la nécessité de nous arrêter à Montreuil-Bellay sur le chemin du retour.  A l’approche de la ville, nous guettons les indications annonçant le camp et le Mémorial, mais aucun panneau, même en centre ville, ne vient répondre à notre attente. Les rues sont désertes et définitivement muettes sous un soleil chaud et indifférent de fin d’été. Une seule solution : l’office du tourisme qui, tout comme le château est  indiqué, lui, par de nombreux panneaux. Une jeune femme souriante semble nous attendre au milieu des dépliants vantant les grottes enchantées et merveilleux châteaux des alentours.

Lorsqu’au rituel « Que puis-je pour vous ?» nous exprimons le désir de visiter le mémorial du camp d’internement des Tziganes, un étrange phénomène se produit. Nous avons l’impression d’entendre le silence envahir la salle de l’office du tourisme… Un silence de plus de soixante ans oppressant et angoissant… Le sourire de la jeune femme est toujours là mais comme figé dans un arrêt sur image d’incompréhension. Son regard bleu devient peu à peu transparent et le temps reste suspendu un long moment… Pour échapper à la tétanie ambiante, je me risque à renouveler ma question, qui reste à nouveau sans réponse… Je finis par demander si ma question pose un problème. Le regard semble se perdre définitivement et je n’y vois plus que du bleu… Enfin, alors que nous ne l’attendions  plus, la voix timide et lointaine nous dit : « Vous voulez voir la plaque des Tziganes ?... » J’ai peur de ne pas comprendre… «  Il n’y a pas de Mémorial, il n’y a qu’une plaque ! ». Il fallait s’y résoudre, le mémorial n’avait existé que dans mon imagination candide. La plaque, elle, existait bel et bien mais… C’était loin !… « Loin, au-delà des limites du plan touristique de la ville. Il fallait passer sous la gare, continuer par la zone industrielle, puis quand il n’y avait plus rien… C’était par là !... »  J’eus encore la témérité désespérée de demander le livre ou la plaquette, qui ne pouvaient pas ne pas exister mais le mutisme des yeux bleus sembla virer au gris acier pour accompagner un signe négatif de la tête. Ainsi, il n’y avait rien !... Rien que du silence et de l’oubli volontaire et organisé. Il était temps d’émerger de notre candeur…

Munis de ces précieux renseignements nous partons nous perdre dans les environs… Et nous nous sommes perdus un long moment de faubourg en faubourgs déserts écrasés de chaleur !... Les rues étaient toujours vides mais nous avions compris qu’il était totalement inutile et improductif d’aller demander un tel renseignement à la boulangerie du coin ou à la station service Intermarché à la sortie de la bourgade…

Après plusieurs vains allers-retours sur une route à circulation intense qui semblait pourtant pouvoir nous mener vers le but de nos recherches, ma femme qui,  jouait de son mieux les co-pilotes, s’écrie : « J’ai cru voir un escalier dans un champ !... ». Certes la température et la situation devenaient propices aux mirages mais tout de même… Nous faisons demi-tour et, non sans mal, parvenons à nous garer sur une amorce de chemin sans se faire écharper par les camions roulant à tombeau ouvert.

Nous étions en lisière d’un immense champ cerné de barbelés battu par le vent brûlant qui venait de se lever. Deux chevaux nous regardaient. Tels les descendants des fidèles compagnons des Manouches pourchassés, ils semblaient nous dire que nous étions arrivés. Ils étaient les improbables gardiens d’un lieu irrémédiablement désert, symbole d’une Mémoire niée et oubliée de tous… Au bord de la route, scellée sur une haute pierre noire, une plaque rappelle que dans ce lieu des hommes et des femmes furent enfermés, souffrirent et moururent.

Nous apprendrons plus tard que cette plaque est le fait de l’acharnement d’un seul homme, « un instituteur de campagne » du nom de Jacques Sigot qui seul contre les moulins à vents de l’oubli administratif et électoraliste, de la mauvaise conscience et de la haine ordinaire a réussi à arracher le classement de ce lieu à l’oubli consensuel de nos indifférences. Grâces lui soit rendues !

Malheureusement pour lire la plaque, il faut prendre le risque certain de se faire écraser par un camion ou de franchir les barbelés. Nous choisissons la deuxième solution… Sous les seules fondations existantes, une cave malodorante. Nous apprendrons depuis qu’elle servait de prison… C’est alors que nous découvrons dans cet immense pré, comme autant de météorites tombés d’un autre monde oublié, des escalier de ciment de cinq ou six marches ne menant nulle part… Nous comprenons qu’ils donnaient accès aux dizaines de baraques sur pilotis détruites depuis pour effacer toutes traces. Les marches de l’oubli semblent monter à l’assaut du ciel bleu démesurément vide et « tout le reste est silence… »

Avant de quitter les limites de l’agglomération, sur une grande affiche, un château arrogant se dresse sur fond de ciel bleu : « Montreuil-Bellay ville d’histoire et de mémoire »… Nous n’avons plus la force de réagir mais la nausée nous gagne. Trop de bleu décidément même s’il commence à pâlir… Le soleil ne va pas tarder à baisser et l’horizon se laisse gagner par le rose… Il est vrai qu’un peu de rose, ça ne ferait pas de mal !...

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