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La vie d’Abdel

:::: Par Eric Rouquette | paru le 18/10/2013

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Une fois déposée sa coupe de champagne vide sur une table, et après un dernier regard sur son passé, la jeune femme à la robe bleue sort de cette galerie d’art lilloise, tourne un coin de rue et s’éloigne de nous, de dos, d’un pas aussi sûr qu’il était chancelant quelques temps plus tôt. Elle s’en va, et le jeune homme qui sort à son tour de la galerie pour la retenir prend le mauvais chemin. S’il avait pris le bon, la jeune femme à la robe bleue aurait répondu à son appel, elle se serait retournée et avec lui serait restée dans la même histoire. Elle n’aurait pu tourner la page qu’elle se doit de tourner, pour passer librement aux chapitres suivants de sa vie. Mais heureusement elle ne se retourne pas.

C’est la dernière image de « La vie d’Adèle – chapitres 1 et 2 », et dans l’œuvre de l’homme qui l’a écrit et réalisé, il témoigne aussi du passage à un autre temps, peut-être un autre chapitre de la vie d’Abdellatif Kechiche. Ce n’est pas le film de la maturité – qu’est-ce que la maturité pour un artiste ? – c’est bel et bien le film du passage, celui d’un cinéma occupé par l’impuissance et la fatalité, parfois même par un désespérant surplace, vers un cinéma qui s’inscrit dans un mouvement, celui de la vie, celui d’un amour, un amour certes fini mais qui ouvre sur ceux qui suivront, et qui seront riches de ce vécu d’amour-là.

Fatalité jusqu’ici, oui, jusqu’à cette Vie d’Adèle, lumineuse et presque apaisée. Fatalité pour Jallel, le sans-papier de « La faute à Voltaire » qui au moment où il ne le redoute plus, tombe sur un contrôle de routine qui le renverra brutalement dans son pays natal. Fatalité encore pour la jeunesse de « L’esquive », qui voit se broyer un premier mot d’amour sur la carrosserie d’une bagnole volée, bras violemment maintenus derrière le dos par la police, là encore, avant que Krimo ne cesse de répondre aux appels de Lydia. Renoncement, ratage, gâchis, tête enfoncée dans sa condition et ses origines (et les deux), quand encore à la fin de « La graine et le mulet », Slimane s’épuise à courir en vain derrière les gamins qui lui ont volé  son scooter, et qui rigolent, sans se douter que c’est d’eux-mêmes qu’ils rigolent, car le vieil homme qui voulait ouvrir son restaurant de couscous finira par s’écrouler sur le trottoir, à bout de force et à bout d’espoir. Quant à la « Venus noire », elle mourra aussi, épuisée par les humiliations, mais ça fait bien longtemps qu’on sait qu’elle ne s’en sortira pas, et son agonie nous donne à penser que dans le cinéma de Kechiche, on finirait toujours par ne plus croire en rien.

Et puis voilà Adèle, qu’on pourrait rapprocher de la Suzanne de Pialat dans « A nos amours », passage commun de l’adolescence à l’âge de femme. Mais contrairement à Suzanne, Adèle croit en l’amour, elle. C’est de l’amour qu’elle veut, elle s’y jette, elle le croque à plein corps, jusque dans la souffrance. La Suzanne de 1983 ne veut pas souffir, son père le lui dit dans le bus qui l’amène à l’aéroport, « tu a vingt ans et tu ne crois pas à l’amour ». Autre temps, autre génération peut-être ; Suzanne joue du bout des lèvres une scène d’ « On ne badine pas avec l’amour », quand trente ans plus tard Adèle dévore avec passion « La vie de Marianne », et décide d’enseigner parce qu’elle veut transmettre, scènes d’école d’ailleurs toujours magnifiquement filmées chez Kechiche. Alors Abdel serait lui-même le cinéaste de la transmission, en racontant désormais ceux qui aiment et que la vie n’écrase pas, en se racontant peut-être aussi à travers eux. S’il y a deux premiers chapitres à « La vie d’Adèle », on peut souhaiter voir les suivants. Une suite. D’autres moments dramatiques aussi, et surtout, mais dans une continuité qui n’indique pas d’arrêt, et qui témoigne avec justesse du déroulement de la vie. Celle d’Adèle et des autres.

 

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