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La vérité dans l’espace publique : Le cas de Wikileaks - Italie

:::: Par Vincenzo Sorrentino | paru le 01/07/2013

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“Écrit en français pour les lecteurs de BAT par Vincenzo Sorrentino”

Durant ces dernières années, on a beaucoup parlé de Wikileaks. On a souvent eu des évaluations fort opposées. Enthousiasme, d’une part, et forte préoccupation de l’autre. Pour ce qui concerne cette dernière réaction, on peut rappeler que la publication de documentations diplomatiques secrètes par Wikileaks a été définie par Hillary Clinton comme une attaque à l’entière communauté internationale et par Franco Frattini, le ministre italien des Affaires étrangères, comme le 11 septembre de la diplomatie. Qui a raison ? Peut-être ni les uns ni les autres. Wikileaks met en jeu une question cruciale dans la vie des pays démocratiques, à savoir celle des conséquences de la connaissance publique de vérités qui avaient été cachées par le pouvoir politique, des vérités qui regardent souvent des pratiques illégales ou des véritables crimes. La question est très complexe et ne se laisse pas réduire aux simplifications causées par les fortes passions politiques.

Wikileaks joue une importante fonction civile, car il fait connaître à l’opinion publique mondiale des documents qui révèlent le systématique recours au secret et au mensonge pour cacher des intérêts privés et des crimes. Une correcte information du public est essentielle en démocratie. Dans un système de communication globalisé cette information, même si elle concerne les affaires d’un seul pays, alimente, grâce à des sources qui souvent dépassent les frontières des États nationaux et qui font appel à un réseau de contrôle, la capacité  de mobilisation de l’opinion publique d’autres pays. Les promoteurs de Wikileaks insistent justement sur cet aspect (What is Wikileaks?, wikileaks.org/About.html, 1.3). L’activité de Wikileaks nous pousse à réfléchir sur un autre important phénomène: comme l’a souligné Umberto Eco, les mêmes technologies télématiques qui, d’une part, rendent possibles la réalisation d’activités de surveillance systématique et  la création d’énormes archives de données réservées, rendent d’autre part les systèmes de contrôle et de protection vulnérables, car elles les exposent à l’action de hackers ou à la révélation de documents réservés par des sources intérieures qui peuvent rester anonymes plus aisément que dans le passé.

Cependant le projet de Wikileaks, pour ce qu’on peut lire dans son «about», que je partage sous plusieurs aspect, me paraît caractérisé par une sorte d’optimisme pour ce qui concerne les effets politiques et éthiques de la connaissance de la «vérité pure et simple (unvarnished truth)» par l’opinion publique. Il y a des passages du texte qu’on peut lire sur le site de Wikileaks qui sont très intéressants. L’ «about» affirme que l’information libre favorise la transparence et que «cette transparence va créer une société meilleure pour tous» : un  plus fort contrôle public mène à une diminution de la corruption et à un renforcement de la démocratie, non seulement dans le gouvernement mais aussi dans l’entreprise et les autres organisations sociales (What is Wikileaks?, 1.3). On peut aussi lire qu’une open governance est le meilleur moyen pour promouvoir une good governance (What is Wikileaks?, 3.2). Naturellement,  à partir de cette perspective, la question de la transparence à l’intérieur de l’organisation de Wikileaks est centrale. Mais ce n’est pas sur cet aspect que je veux mettre l’accent. La question est plutôt celle des conséquences politiques et éthiques de la révélation publique de la vérité.

Les promoteurs de Wikileaks basent leur action sur la prémisse que le contrôle public pousse ceux qui exercent le pouvoir à considérer les implications éthiques de leur actions: par exemple, les gouvernants ne recourraient pas, avec des pratiques secrètes, à la corruption ou à l’oppression s’ils savaient devoir être démasqués (What is Wikileaks?, 3.2). Le projet de Wikileaks est centré sur le principe selon lequel la transparence mène ceux qui exercent le pouvoir à se conduire de façon plus éthique. Dans l’ «about» on lit que le pouvoir des faits manifestes donne aux citoyens la possibilité de livrer les gouvernants corrompus à la justice et que la révélation de documentation réservée mènera à l’écroulement des gouvernements qui cachent la vérité à leurs citoyens (What is Wikileaks?, 3.2 et 3.3). Il est significatif que Julian Assange ait manifesté sa conviction que la publication de plusieurs documents secrets sur les guerres en Irak et en Afghanistan aurait eu un effet frappant: selon le témoignage de Daniel Domscheit-Berg dans Inside Wikileaks, il croyait que cette révélation aurait amené à la fin de la première guerre; pour ce qui concerne la seconde, Assange déclare, dans une interview donnée à Der Spiegel, que la publication des documents aurait provoqué, dans l’opinion publique, un changement de perspective pas seulement sur la guerre en Afghanistan, mais sur toutes les guerres modernes (voir www.spiegel.de).

Or, malheureusement, la question n’est pas si simple. Je crois que la transparence et la connaissance publique de la vérité peuvent avoir un effet de démocratisation et de moralisation de la politique seulement dans un contexte social qui soit sensible aux vérités révélées et dans lequel il y a une culture des droits et un Etat de droit fort et enraciné. On doit constater qu’une partie de l’opinion publique, souvent majoritaire, se montre habituée à l’existence d’un pouvoir politique qui opère en secret. Ça nous mène au problème de la «neutralisation» de la vérité. Une vérité qui a été rendue publique peut, pourtant, n’avoir pas l’effet qu’avaient prévu ceux qui l’ont révélée. Parfois il y a des facteurs sociaux et culturels qui neutralisent les vérités qui se font jour dans la sphère publique, c’est-à-dire qui les font tomber dans le vide, les rendent impuissantes, inefficaces, qui séparent la connaissance de la vérité de sa force de frappe, à savoir de sa capacité à ébranler les citoyens et les pousser à contrarier la réalisation des finalités poursuivies par le recours à l’exercice secret du pouvoir. Ceci est possible parce que l’impact d’une vérité révélée est relatif par rapport au contexte dans lequel elle est connue par le public, au système de coordonnées, aux stéréotypes, qui précédent et orientent l’attitude du public vis à vis des informations qu’il connaît. Les facteurs de neutralisation de la vérité peuvent être nombreux et différents suivant les diverses époques et sociétés. Dans cette perspective, en ce qui concerne la politique contemporaine, les idéologies, la réduction de la vérité à l’opinion ou les théories de conspirations ont joué un rôle déterminant.

Prenons le cas de l’idéologie. Après l’écroulement de l’Urss, on a parlé de la fin de la dernière grande idéologie, le communisme. Mais à partir des années 80 s’est diffusée une idéologie invasive, devenue avec le temps hégémonique, tant à droite qu’à gauche: le néolibéralisme. Comme l’a montré Hannah Arendt, la principale caractéristique des idéologies est leur mépris pour la réalité factuelle: elles vident les faits, qui sont ordonnés, et souvent fabriqués, en vue de la construction d’une sorte de monde fictif. Pour mesurer le succès de ce projet, les faits que les individus connaissent prennent leur valeur uniquement par rapport à l’apparat idéologique: les faits qui sont en contraste avec cet apparat sont considérés comme insignifiants ou hors de la réalité. Ça peut avoir des effets sociaux très graves, comme le montre l’hégémonie du néolibéralisme qui a neutralisé, aux yeux de presque la totalité de l’opinion publique mondiale, des vérités qui ont été souvent dénoncées par les secteurs minoritaires de la culture critique, concernant les conséquences catastrophiques des mesures de privatisation, dérégulation et de financiarisation de l’économie, qui sont à la racine de la désastreuse crise que nous vivons.

Ce phénomène de la neutralisation de la vérité nous permet de comprendre pourquoi des faits qui, dans des catégories importantes de l’opinion publique d’un pays, apparaissent si importants au point de causer une forte réaction politique, peuvent au contraire tomber dans l’indifférence, ou même être tolérés par la plus grande partie des citoyens d’un autre pays. Malheureusement, la simple connaissance par le public de vérités qui avaient été cachées par le pouvoir politique peut se révéler sans aucun réel effet politique et n’avoir aucune influence sur  la lutte pour le renforcement de la démocratie et de la moralisation de la politique selon des paramètres comme ceux qui sont aux racines du projet de Wikileaks qui est centré sur le respect de la légalité et de la liberté des citoyens (What is Wikileaks?, 1.1 et 3.2).

En conséquence, pour la plus grande efficacité politique des activités de dénonciation publique de l’exercice secret et mensonger du pouvoir, comme celles qui sont conduites par Wikileaks ou par des organisations similaires, il faut toujours considérer le complexe horizon dans lequel ces activités sont conduites, en évitant de croire que la simple connaissance de vérités dissimulées par le pouvoir puisse avoir en soi un fort impact politique et éthique sur l’opinion publique. La dénonciation de la vérité est un instrument indispensable pour chercher à contraster les pouvoirs invisibles et à améliorer nos démocraties, mais malheureusement souvent elle n’est pas suffisante, comme démontre le fait qu’une partie de l’opinion publique se montre indifférente aux scandales et aux faits dénoncés, même à ceux qui sont les plus graves. Encore une fois, c’est le niveau de l’enracinement des valeurs démocratiques et de la culture des droits dans le terrain social d’un pays qui est déterminant. Naturellement, je pense à ce qui se passe en Italie, mais je crois que c’est valable aussi, à différents niveaux, pour les autres grandes démocraties.

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