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Quelques mots sur « Occupy Gezi » et le Premier Ministre turc

:::: Par Sedef Ecer | paru le 12/06/2013

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Je rentre d’Istanbul. Si je n’y étais pas allée, je n’aurais pas compris. Je n’aurais pas ressenti « l’esprit de Gezi » si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, en dépit des milliers de photos et de vidéos que j’épie obsessionnellement sur Facebook et Twitter depuis le 30 mai.

Ce parc abrite des milliers « d’habitants » depuis quinze jours. On y trouve bien évidemment des tentes, mais aussi une infirmerie, une longue table où des volontaires distribuent gratuitement de la nourriture, des ateliers artistiques, une bibliothèque, un forum pour discuter de choses et d’autres (où j’ai vu un cours de mathématiques et une discussion sur l’urbanisme). Des jeunes nettoient, briquent, trient les poubelles en permanence, puis rentrent chez eux pour se laver et dormir pendant que d’autres prennent la place. On y accueille un professeur qui est venu pour faire réviser ses élèves, on y joue au volley, on y réveille le voisin pour qu’il ne loupe pas son examen, on se prête des livres, on y fait du yoga et de la musique. Une fille voilée boit de l’eau dans la bouteille d’une transsexuelle, une fan de Justin Bieber danse sur un chant kurde, des supporters d’équipes de foot ennemis échangent des maillots. Quand le gouvernement coupe la 3G, ce sont les commerçants qui leur donnent leur code WIFI pour qu’ils puissent continuer de twitter.

La plupart de ces jeunes ne s’était jamais intéressée à la politique, n’avait jamais scandé un slogan. Ils ont appris en une nuit comment se protéger des blindés, comment respirer avec un masque de plongée lors d’une attaque de lacrymo, comment aider les blessés, comment construire des barricades, comment « rendre » les bombes aux policiers avec des gants de jardiniers. Ils se moquent d’eux-mêmes disant que ce sont des « Clark Kent » devenus « Superman » en une nuit.

Il y a beaucoup d’anecdotes émouvantes, drôles et belles sur cette vie communautaire mais l’une d’entre elles a son importance: Dans ce parc, il y a aussi de jeunes musulmans croyants. Lors de la fête religieuse du jeudi soir, ceux-là ont demandé aux autres de modérer la consommation d’alcool et leur demande a été respectée. Le lendemain, quand ils ont voulu faire leur prière de vendredi, d’autres jeunes en shorts et tongs ont fait un cercle autour de cette mini-mosquée improvisée en plein air pour que les croyants ne soient pas dérangés.

Voilà comment ces jeunes-là, dans leur combat commun, ont spontanément trouvé le sens du « vivre ensemble dans l’espace public », sans avoir besoin de philosopher sur la définition du laïcisme. C’était tout simple, c’était du bon sens. Ils n’avaient pas besoin d’une loi qui réglemente l’alcool ou d’un Premier Ministre qui leur explique la morale. C’était juste un air de révolution qui était passée par là avec son vocabulaire, ses slogans, ses règles, ses espoirs.

Voilà à peu près, ce que j’ai vu là-bas.

Et voilà ce qu’a riposté le Premier Ministre :

Il a donné, dès le premier jour, l’ordre d’attaquer avec une sauvagerie inouïe, des jeunes qui ressemblent plus à des jeunes bobos d’ici qu’à des terroristes.

Il essaie d’attiser les haines disant que les manifestants (qui fuyaient la police) sont entrés dans une mosquée avec des chaussures et qu’il va le prouver par des images le vendredi. (Pourquoi attendre « le jour saint », alors qu’il a fait sa déclaration le mardi ?)

Il appelle son électorat (« l’autre cinquante pour cent » comme il dit) à s’assembler à seulement quelques kilomètres du parc le week-end prochain.

Et il refuse tout dialogue avec un mouvement qui est aujourd’hui sans conteste, devenu national.

Par le passé, Recep Tayyip Erdogan nous avait bien montré sa mégalomanie :

Il parle de lui à la troisième personne. Il veut construire « la plus grande mosquée du monde qui sera vue de partout dans la ville » sur une colline alors qu’il n’y aucune habitation autour.

Il s’improvise à la fois urbaniste (il décide seul du réaménagement d'une place), architecte (des plans de construction), gynécologue (de la pilule du lendemain et de la durée légale pour l'avortement), de Sheik-ul Islam (des fatwas) et même « life-coach » de tout un peuple (des modes de vie).

Quant à moi, auteure dramatique franco-turque, j’y vois forcément un roi digne de Shakespeare :

Un personnage qui se voit comme le leader de toute une région. Un personnage qui veut laisser derrière lui des chantiers pharaoniques mais aussi un projet de proximité : Un « shopping mall » et une mosquée dans chaque quartier, comme s’il disait au peuple « consomme et prie en permanence ».

Un personnage qui ne peut pas se contenter des pouvoirs d’un simple premier ministre. Un personnage qui se veut à la fois Sultan, Khalife et Prophète.

Un personnage qui veut son mausolée dans la plus grande mosquée du monde.

La dramaturgie Shakespearienne est si solide, qu’avec de tels personnages, on peut créer à la fois des comédies et des tragédies. L’avenir nous le dira.

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haut de Carole Fréchette - posté le 13 06 2013

Merci, Sedef, pour ce portrait "live" de "Occupy Gezi". Quand on n'a que les images de la télé et d'Internet, on ne comprend que la surface des choses. On ne sait pas vraiment qui sont ces gens, comment ils vivent tout ça. Tu leur donnes une existence. Merci pour cela! J'ai bien pensé à toi ces derniers jours. Je vais continuer à suivre de loin, gardant en tête l'ambiance que tu décris.

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