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La crise, les élites et le capitalisme

:::: Par Vincenzo Sorrentino | paru le 10/06/2013

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"Écrit en français pour les lecteurs de BAT par Vincenzo Sorrentino"

La crise qu’on traverse n’est pas seulement une crise économique, mais est une crise de notre système social qui soulève des questions sur la nature et les conséquences du capitalisme, sur le rôle de la politique nationale et internationale, sur la tenue des droits, et donc sur les perspectives de la démocratie dans le monde globalisé. Je pense que la compréhension de ce qui se passe ne peut pas être séparée de la mise en question des idées (et souvent des idéologies) qui sont devenues dans les dernières décennies des lieux communs qui ont eu une fonction, en même temps, constitutive et herméneutique, car ils ont eu un rôle très important soit dans la genèse de la crise, soit dans la discussion publique des problèmes qu’elle a provoqués. A mon avis, sur l’interprétation de la crise se joue aujourd’hui une bataille cruciale: du résultat qui en sortira dépendra l’individualisation des stratégies pour sortir de la crise et leur éventuelle acceptation de la part de l’opinion publique. Malheureusement les premiers signaux ne sont pas réconfortants.

Les désastres environnementaux sont une métaphore de ce qui se passe dans l’économie mondiale: les marchés, comme les fleuves, renversent les chaussées, parce que pendant des années des choix politiques faux et myopes ont détruit tout ce qui, avant, était capable d’en limiter l’action destructive. La crise économique et l’énorme pouvoir des marchés, qui semblent désormais donner aux démocraties occidentales leurs programmes politiques, sont aussi, et principalement, le résultat des politiques néolibérales qui ont favorisé la financiarisation sans freins de l’économie ; en d’autre termes sont la conséquence de choix, souvent cachées, par des secteurs importants de la classe politique, strictement liés aux dirigeants de grandes entreprises et institutions financières. Naturellement il ne faut pas croire aux théories du complot. Pourtant, il faut être conscient des responsabilités des classes dirigeantes en relation avec la croissance d’un système financier qui a vu la drastique réduction de la transparence politique et du pouvoir de contrôle, de la part des citoyens, du pouvoir politique, qui s’est encore plus subordonné aux impératifs du système économique. Au centre de l’agenda politique et de la communication publique il y a désormais l’action et les attentes des marchés.

Si la politique a eu un rôle déterminant dans la naissance du « monstre », il est légitime de se demander si elle peut l’arrêter. Mais il faut aussi se demander s’il est réaliste de penser que nous faire sortir de la crise puisse être le fait de la même classe dirigeante qui à contribué à créer ce monstre. Je crois qu’un changement pourra venir éventuellement (mais en tout cas difficilement), seulement grâce à de forts mouvements sociaux d’en bas qui poussent vers des politiques profondément différentes de celles qui ont été dominantes jusqu’ aujourd’hui et vers un changement de la classe dirigeante. Il est peu probable, à mon avis, que ces mouvements puissent avoir comme protagonistes les générations qui ont favorisé, ou qui n’ont pas empêché, les processus qui nous ont amenés au point où nous sommes. La crise soulève aussi une importante question générationnelle : tout fait penser qu’une éventuelle mobilisation de la société civile puisse naître seulement par l’initiative des nouvelles générations. Ces derniers temps on a déjà eu des signaux en cette direction.

Les luttes d’en bas ont joué un rôle déterminant pour l’affirmation de la culture des droits de nature démocratique. La vitalité de cette culture dépend tout d’abord du niveau de vigilance civile et de la participation des citoyens. Là où les deux sont faibles, l’exercice réel du pouvoir peut plus facilement se cacher dans la politique secrète et éroder les droits des citoyens. Ce n’est pas par hasard si l’actuel système financier - qui a grandi en bonne partie dans l’ombre et qui est toujours plus détaché du contrôle publique – s’est consolidé pendant des années  qui ont connus une croissance de l’apathie civique. C’est pour cette raison que probablement seulement la pression de forts mouvement d’en bas pourra ouvrir l’espace pour une inversion de route. Naomi Klein, en souhaitant la naissance de mouvements qui auront la force d’exiger des réponses de la part des élites, cite Studs Terkel : « l’espérance n’est jamais descendu d’en haut, elle est toujours  poussée d’en bas ».

Il me semble, enfin, nécessaire de réfléchir sur le rapport entre la crise actuelle et la logique même du capitalisme. On a souvent, et pour des années, présenté la globalisation comme un processus qu’on ne peut pas arrêter. A cette vision est lié une conception de l’économie conçue comme une dimension autonome dans un sens radical, c'est-à-dire auto-générative et auto-suffisante, en rapport desquelles les autres dimensions de la vie sociale doivent se rendre flexibles. C’est le triomphe de la réification des rapports sociaux qui sont à la base de la production capitaliste. Ce mythe de la globalisation et des marchés n’est pas une simple « fantaisie », car il correspond plutôt à la logique profonde du capitalisme, en tant que système économique voué à la production illimitée, à la croissance sans limite. Konrad Lorenz à écrit que l’économie mondiale est caractérisée par une grave dislocation du sens de la réalité qui l’empêche de percevoir ce qu’un petit écolier pourrait comprendre, c'est-à-dire qu’une croissance illimitée à l’intérieur d’un espace limité est impossible. Est-ce que la crise a quelque chose à faire avec cet obsédant impératif de la croissance illimitée de la production ? La crise est due simplement aux dysfonctionnements d’un certain modèle de capitalisme ou plutôt à la logique même du capitalisme ?

Je crois que la radicalité de la crise soulève des questions radicales, et que c’est  seulement si on a la lucidité et la force d’affronter ces questions qu’il sera possible peut-être de comprendre les raisons profondes de ce qui est en train de se passer et de mettre au point des interventions réellement efficaces.

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