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Air Farce One n°2

:::: Par Philippe Touzet | paru le 16/05/2012

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Le dernier jour

 

Palais de l’Elysée. Le président et son conseiller. Le dernier jour.

Le conseiller – Il est l’heure, monsieur le président.

Le président – Pas tout à fait…

Le conseiller – Vous avez une nouvelle montre, monsieur le président ?

Le président – Non, c’est un vieux modèle, une Solex…

Le conseiller – Elle est très belle.

Le président – Elle indique l’heure.

Le conseiller – C’est remarquable.

Le président – Dis-moi Antoine… Je peux t’appeler Antoine ?

Le conseiller – J’en serais ravi, monsieur le président, mais en fait, je m’appelle Arthur.

Le président – Arthur ?

Le conseiller – Oui, monsieur le président.

Le président – T’es sûr ?

Le conseiller – Dans le doute, nous pouvons appeler ma mère.

Le président –  Alors ça, j’en reviens pas…T’as une mère?

Le conseiller – Depuis quarante-deux ans, monsieur le président…

Le président – Tu m’en parles jamais !

Le conseiller – L’occasion ne s’est jamais présentée…

Le président – T’as une femme, des enfants ?

Le conseiller – Oui, monsieur le président.

Le président – Et t’es content ?

Le conseiller – Euh oui… Monsieur le président.

Le président – Moi aussi, j’ai tout ça mais je m’en fous complètement.

Le conseiller – Je sais, monsieur le président.

Le président – C’était uniquement pour les photos…

Le conseiller – Elles étaient très réussies.

Le président – Le temps que ça prenait pour avoir un sourire, un geste tendre, un regard complice…Et puis c’est pas facile de faire semblant de lire un livre, de se promener avec un chien, de faire le gars qui s’intéresse à la grossesse de sa femme ! Je vais te dire Arthur, j’en ai vraiment chié… Et tout ça pour ça !

Le conseiller – Monsieur le président s’est bien battu.

Le président – Mais pas assez, j’aurais pu faire plus ! J’aurais dû faire des photos, des reportages où je suis en train de rigoler avec mes potes les ouvriers…

Le conseiller – Vous l’avez fait, monsieur le président…

Le président – Ah…Alors, j’aurais dû aller dans les cités pour dire que j’allais régler tous les problèmes !

Le conseiller – Vous l’avez fait, monsieur le président…

Le président – Ça aussi…Alors encore plus fort, je vais à pied au marché du coin avec mon caddie et je prends chez le boucher pour un kilo de bœuf, de préférence du collier, et je paye tout seul avec ma carte bleue sans que personne ne m’aide et après je traverse la route, encore tout seul, et je vais chez le marchand de fruits et légumes et je prends des carottes, deux oignons, une belle gousse d’ail et cette fois-ci je paye en liquide et je ne laisse pas de monnaie pour le personnel, je reste concentré, je mets les petites pièces dans le porte-monnaie que m’a offert ma mère pour Noël ! Et si par hasard, je rencontre un journaliste qui habite dans le quartier, je lui dis que je vais mitonner un bon bœuf bourguignon pour le repas du dimanche ! 

Le conseiller – Je suis désolé, monsieur le président, mais…

Le président – Je l’ai déjà fait.

Le conseiller – Oui.

Le président – Et il était bon ?

Le conseiller – Quoi donc, monsieur le président ?

Le président – Le bœuf bourguignon.

Le conseiller – C'est-à-dire…Comment vous dire…

Le président – Je plaisante.

Le conseiller – Vous m’avez fait peur.

Le président – Dis-moi Alfred, est-ce que j’ai été un bon président ?

Le conseiller – Vous avez été extraordinaire, hors du commun, un visionnaire, un réformateur, le plus grand des présidents.

Le président – Vous avez voté pour moi ?

Le conseiller – Mais… Bien sûr, monsieur le président.

Le président – Et pourtant, j’ai perdu….

Le conseiller – C’est injuste.

Le président – Et avec toi, j’ai été un bon président ?

Le conseiller – Vous avez été extraordinaire, hors du commun, un visionnaire, un réformateur, le plus grand des présidents à partir du moment où je ne vous contredisais pas.

Le président – J’ai toujours raison.

Le conseiller – Oui, monsieur le président.

Le président – Et tu vas faire quoi, après ?

Le conseiller – Je vais siéger dans divers conseils d’administration.

Le président – Et t’en as pas marre, des fois, de faire du fric en faisant des trucs qui t’intéressent pas, qui te font chier, dont tu te fous complètement, qui t’amène rien au niveau personnel, en tant qu’être humain en quête perpétuelle de savoir et de spiritualité…

Le conseiller – C’est vrai que parfois, c’est dur psychologiquement…

Le président – Ah tu vois, moi c’est pareil…

Le conseiller – Tout cet argent… Pour rien…Quand je suis en proie au doute sur la signification de mon existence, je prends le métro à six heures du soir et ça va de suite beaucoup mieux, c’est radical.

Le président – Moi, c’est la télé, c’est fou ce que ça me fait du bien de regarder la télé…

Le conseiller – Il est l’heure, monsieur le président.

Le président – Et moi, qu’est-ce que je vais faire après ?

Le conseiller – Dans l’immédiat, vous allez rentrer chez vous.

Le président – Mais c’est ici, chez moi !

Le conseiller – Non, monsieur le président…Ici, vous êtes locataire. Vous allez rentrer chez vous… Avec votre femme et vos enfants.

Le président – J’ai pas mérité ça… Mais toi, tu viens avec moi ?

Le conseiller – Non, monsieur le président. Mais chez vous, vous allez retrouver votre chien.

Le président – J’ai un chien ?

Le conseiller – Un Labrador.

Le président – Ça change tout…

Le conseiller – La République va mettre à votre disposition un bureau de 32 mètres carré avec vue sur l’immeuble d’en face, une secrétaire à deux ans de la retraite et trois officiers de sécurité… Un pour aller à la boulangerie, l’autre pour le PMU et le troisième, nous venons d’en parler, le troisième c’est  pour sortir le chien.

Le président – Mais on pourra toujours m’appeler monsieur le président ?

Le conseiller – Oui, monsieur le président.

Le président – Et j’aurai encore un peu de pouvoir ?

Le conseiller – Non.

Le président – Un tout petit peu ?

Le conseiller – J’ai dit non.

Le président – Un tout petit, petit peu ?

Le conseiller – Le président nous attend.

Le président – Mais c’est moi…

Le conseiller – Vous devez sortir par cette porte.

Le président – C’est pas possible…

Le conseiller – C’est tout à fait possible, monsieur le président…Vous posez votre main sur le loquet, vous exercez une légère pression vers le bas et la porte s’ouvre…Non pas celle-là, monsieur le président, ça c’est la porte qui donne sur le parc.

Le président – Au revoir, Albert.

Le conseiller – Au revoir, monsieur…Le président.

 

Fin

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