Lundi 21 janvier 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

L'instant politique...

Civilisation supérieure

:::: Par Yves Cusset | paru le 14/02/2012

cusset.jpg

Quand vous doutez le matin en vous levant de la valeur de l'existence, que vous avez la vive impression d'être quantité négligeable dans un monde trop ancien, que votre moral des ménages est encore affecté par le souvenir de la dégradation de la note de la France, alors rien n'est plus doux que de découvrir à sa table l'ami du petit déjeuner, l'ami Luc Ferry. C'est exactement ce qui m'est arrivé hier matin quand j'ai entendu par l'intermédiaire de la radio portative qui trône sur la table de la cuisine la belle voix philosophique et posée de Saint Luc qui m'a rappelé que j'appartenais assurément à une civilisation supérieure, caractérisée avant tout par deux traits qui vous font aussitôt retrouver la fierté perdue : la culture de l'autonomie et la splendeur de l'humain. Voilà qui aide à affronter la journée, boudiou !
Le problème est que je ne suis pas tout à fait sûr d'avoir bien compris le raisonnement pourtant apparemment limpide du roi philosophe, infiniment plus indétrônable que le roi d'Abyssinie. L'alternative suivante sert d'axe à l'ensemble du raisonnement : soit l'on est universaliste, soit l'on est relativiste. Etre relativiste, c'est forcément très vilain, c'est dire que toutes les cultures et tous les régimes politiques se valent, que Staline ou de Gaulle c'est bonnet blanc et blanc bonnet, c'est refuser de voir l'évidente supériorité de Don Giovanni sur les tambours des Nambikwaras, c'est tomber dans la haine de soi anti-occidentale d'un Claude Levi-Strauss, le parangon du relativisme. Moi je pensais bêtement que le relativisme était une position philosophique soutenable qui consistait, non pas à tout faire passer par le filtre de l'équivalence universelle (cela est le propre du système marchand défendu par le capitalisme, qui n'est pas un relativisme mais un universalisme, Luc), mais bien plutôt à ne pas envisager les cultures et productions civilisationnelles du point de vue d'une échelle de mesure et d'une hiérarchie, se référant en dernière instance à quelque chose comme un absolu, à ne pas envisager l'histoire du point de vue d'un progrès linéaire défini par l'accomplissement d'un but supérieur. L'ennemi du relativisme n'est pas telle ou telle civilisation, mais l'absolu.
Le relativisme, c'est aussi la possibilité, plutôt que de comparer les cultures, de les considérer comme des productions autonomes, et non autarciques, susceptibles d'entrer en relation les unes avec les autres, si tant est que place est faite à la traduction, au dialogue et à l'interpénétration, et qu'aucune en conséquence ne prétend par avance occuper une position supérieure ou dominante. C'est cette humilité de la traduction qui intéressait Lévi Strauss, dont le relativisme ne vise qu'une chose : la critique de l'ethnocentrisme, cette assurance aveugle que sa propre culture est supérieure aux autres et que cela justifie que lui soit confiée une mission messianique d'universelle diffusion. Le raisonnement de Luc est si boiteux qu'il ne peut pas se passer de sa béquille : l'épouvantail du relativisme, qui permet ensuite de confondre allègrement l'universalisme avec la hiérarchisation et la mise en compétition des cultures, autrement dit avec la supériorité de la civilisation occidentale.
Car je n'ai rien entendu d'autre dans les propos de Luc Ferry – mais il est vrai que le matin j'ai souvent les oreilles un peu bouchées -  que la volonté d'être arbitre dans une prétendue compétition des cultures, où la seule existence de Mozart et Vermeer deviendrait immédiatement l'indice de notre supériorité sur les tribus amazoniennes, sans qu'il soit même besoin de parler de leurs croyances archaïques, de leur mépris de la condition féminine et de leur incapacité flagrante à faire preuve d'autonomie intellectuelle, que chacun peut aisément observer dès qu'il passe un peu de temps au fin fond de la forêt amazonienne.
Voilà un universalisme accueillant, qui fait preuve de décentrement et d'ouverture. Et foin aussi de l'horrible relativisme de Pierre Bourdieu qui montre combien la référence à la culture classique peut servir incidemment à légitimer une position dominante dans le champ social et culturel.  Car  tout le monde n'a pas accès à cette splendeur de l'humain qu'incarne Luc jusque dans la douceur de sa voix feutrée, rappelant les intérieurs bourgeois des résidences secondaires de Saint Briac. Ni à la culture de l'autonomie, qui permet à Luc d'être enfin totalement détaché, au contraire du vulgaire, de l'appât du gain et de l'intérêt pour la gloriole.  Luc Ferry a été, en un temps très ancien où il donnait encore les cours pour lesquels il recevait un salaire, professeur de philosophie, il devrait être désormais inspecteur, inspecteur culturel, chargé de décerner les prix dans la compétition interculturelle, qui seraient alors remis par Claude Guéant. On pourrait même inventer un prix Luc Ferry de l'autonomie et de la splendeur, sponsorisé par L'Oréal.
Je ne suis donc pas sorti totalement rasséréné de ce moment radiophonique pourtant plein de promesses, j'ai même commencé la journée avec le sentiment coupable d'être un vilain relativiste incapable de m'ouvrir à l'universelle splendeur de l'humain qu'incarne l'Europe, à l'exclusion de toutes les autres cultures. Cela m'a permis en fin de compte de découvrir deux grandes caractéristiques communes entre Luc Ferry et la civilisation occidentale : l'humilité et la réserve.               

haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre