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Attention chiens méchants !

:::: Par Marc Fayet | paru le 25/01/2012

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Avis aux convictions sensibles, aux défenseurs de la liberté d’expression, aux partisans de tous les contres pouvoirs, aux porteurs d’idées tellement politiquement incorrectes qu’ils s’étonnent parfois, avec les frissons qui vont avec, de se sentir si seuls et si exemplaires dans leurs combats. Je leur prédis qu’il n’est jamais loin le jour où tout bien considéré et malgré leur vigilance, ils se retrouveront totalement intégrés dans le système rigoureusement maîtrisé de la grande machine politique et financière qui calibre savamment  sa part de pour et de contre dans un semblant de débat défendant l’indépendance et la pluralité. Il ne suffit pour en toucher le début de la réflexion que d’aller assister à une projection des « Nouveaux chiens de garde » documentaire plus qu’audacieux de Gilles Ballastre et Yannick Kergoat qui nous proposent une démonstration non exhaustive de ce qu’est la réalité du rapport entre le pouvoir et les médias. Il y a dans ce film, pour ceux qui en doutaient  et ils seront hélas encore nombreux même après l’avoir vu, une volonté de démonter notre belle construction intellectuelle persuadée qu’ici en France on ne pourra jamais toucher à sa force contestataire ni à son libre arbitre. Nous voyons dans un défilé édifiant, bon nombre de représentants de la finance, de la politique et des médias se donner rendez-vous une fois par mois dans un lieu excessivement huppé où ils viennent,  nous dit-on,  échanger  sur de grands problèmes de société ( De leurs sociétés serait plus juste).  Les fins de  ces réunions nous paraissent floues tant la concentration de tout ce qui fait la pensée et la fortune Française ressemble à s’y méprendre à un dîner d’une troupe de théâtre où Iago trinquerait avec Othello , discutant de concert le bout de gras avec Richard III qui ne manquerait pas d’embrasser comme du bon pain le Duc de Buckingham tandis que Lady Macbeth rirait de bon cœur en compagnie de Duncan et de ses enfants pendant qu’en retrait, s’emparant de la note, c’est Shakespeare qui régalerait son petit monde, tous fiers et ravis de la bonne représentation qu’ils ont offert aux spectateurs médusés.

Jamais le spectacle médiatique et politique n’a pu être aussi bien représenté avec ses têtes d’affiches où Jacques Attali en est un des principaux protagonistes. Ce stakhanoviste de la présence télévisuelle qui grâce à son exceptionnelle intelligence est capable d’honorer plusieurs dizaines de passages par an à la télévision  presque sans se répéter, est devenu sans le savoir et grâce à son silence un certain soir, la représentation même de la manipulation manifeste dont nous sommes victimes malgré nous. Il me suffit seulement de vous narrer comment Il fut cocasse de le voir récemment lors de l’émission de Frédéric Taddeï alors que celui-ci recevait justement un des réalisateurs du documentaire, lequel  pour être en accord avec son intégrité absolue, acceptait de présenter son film à l’animateur tout en ayant refusé au préalable de participer à quelque débat que ce soit.

N’y voyez là aucune faiblesse ni aucune fuite de sa part, il me paraît absolument indispensable lorsqu’on s’attaque si frontalement à un système clos et redoutablement organisé, dont la télévision est l’outil principal, de le faire franchement et ne jamais se faire engloutir dans un pseudo débat forcément perdant car tous les représentants du pouvoir ont pour eux une maîtrise virtuose de la dialectique et celle du dernier mot, qui mettrait à terre tout représentant sincère d’un sentiment simple et noble comme la recherche de la justice et de la vérité.

Voici donc notre Jacques Attali, brocardé gentiment dans le documentaire,  sur le plateau de « Ce soir ou jamais» et à qui on n’aura pourtant pas caché la présence du réalisateur, qu’on aura informé même de sa décision de ne pas participer au débat, le voici s’opposant ostensiblement et ce malgré la demande de l’animateur, à développer son sentiment sur le film sous prétexte que le réalisateur refuse l’affrontement.

Voilà concrètement où se situe l’absence de liberté de pensée car le réalisateur du documentaire (sortis en salle exclusivement ) accueillis en ce lieu télévisuel, est en camp forcément ennemi, sur le terrain miné monopolisé par ces  « experts »  multicartes qui sont, quoi qu’on en dise, les guides de la pensée unique à plusieurs visages dont ils tiennent quelques ficelles sous l’œil bienveillant du pouvoir. Le réalisateur laissait pourtant aux invités, grâce à sa non intervention, la possibilité de démonter le film et il n’en fut strictement rien, à part peut-être Bruno Gaccio qu’on peut croire légèrement  affranchi et qui sans développer a fait part de sa jouissive adhésion à la vue du documentaire, mais sans plus. Serais-ce la preuve que la démonstration est implacable ?  Pire encore ! Que tenter de défendre ou mépriser le film reviendrait à se mettre à découvert dans ce castelet télévisuel dont ils sont tous des marionnettes ? Quoi qu’il en soit voici notre grand penseur  à la maîtrise verbale indiscutable, faire acte de rébellion. Il est là sous les caméras arborant une moue très boudeuse, comme un enfant capricieux et têtu qu’on aurait vexé, la tête baissée, le regard noir et vengeur, le mot rare et préférant le silence… Mais dont on pouvait presque écrire ses pensées comme : « Je sais que c’est moi le plus fort à ce jeu du débat, j’en aurais fait qu’une bouchée de ce petit journaleux!  Mais puisqu’on a changé les règles sans me demander mon avis, eh ben je fais la tête!… En tous les cas j’ai quand même gagné parce que je suis à la télé et l’autre bientôt, il y sera plus… »

J’avoue que j’ai eu là un rare plaisir, celui de voir ce qu’était la vérité du spectacle médiatico politico financier… Une cour d’enfants qui parfois se racontent qu’ils sont dans les plaines du Far-West écrabouillant des indiens, ou dans l’espace s’imaginant Jedi désintégrant les Sith.  Mais il arrive parfois qu’ils se heurtent à un os, l’autre enfant, celui qui ne veut être ni le Cow Boy, ni l’indien ni le Sith ni le Jedi, qui, sans être un rebelle, veut  juste être lui-même et dire que tout ça en somme, c’est du pipeau.

 Mais la stupeur passée, après avoir moqué ce représentant de l’anti jeu, une fois la sonnette retentie, tous rejoignent leur place entre quatre murs où leurs désirs d’évasion ne resteront qu’un nuage flottant seul au milieu d’une cour désertée, lieu de toutes les aventures que personne ne vivra jamais.

La liberté vraie n’existe pas ou alors elle est encore à inventer.  Nous sommes dans une bulle à l’instar de ce « Truman show » film inoubliable de Peter Weir dont on ne sortirait jamais. Il nous reste peut-être à imaginer comment ce serait dehors et le faire si fortement que d’autres, à la longue, finiraient par nous croire. C’est peut-être notre seul dernier privilège à nous, auteurs de théâtres, que ni la télévision, ni le pouvoir, ni la finance ne viennent troubler, nous laissant parfois dans un mépris tel…  Que c’est peut-être notre dernière chance de rester libres.

 

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