Jeudi 21 mars 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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L'instant politique...

Récifs

:::: Par Philippe Crubézy | paru le 16/12/2011

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Deux tréteaux, une lampe à pétrole pour éclairage...

L’homme :

Le vide. Devant nous le vide.

Enfin quand je dis nous, je pense moi. Je.

Je me regarde dans la glace, je ne vois rien.

Je me sers à boire, souvent du rhum, l’alcool n’a pas de goût. Même s’il est très fort.

J’ouvre la fenêtre, je ne sens rien de l’air qui devrait être froid.

C’est décembre, non ? Où est la neige ? Le son de la neige ?

J’ai souvent vu neiger sur l’eau ; c’est un peu comme ça en plus que la nuit tombe très vite. C’est la vie amortie sur l’eau. Et c’est sombre.

La neige sur l’eau. Le flocon se pose et il est bu.

... Sloop.

Excusez-moi, quelle était la question ?

La fonctionnaire [1]:

C’est votre loyer que vous ne pouvez plus payer ?

L’homme :

Mon loyer ? Deux mille huit. C’est cher ?

Mon loyer, mon électricité.

Je peux dire mon, c’est à nous l’électricité ? On peut dire que c’est à nous pour s’éclairer ?

La fonctionnaire :

En un sens, oui. C’est un bien commun. Encore.

L’homme :

Et chacun paie sa part selon ce qu’il consomme. A chacun son watt, c’est ça ? Comme dans la marine, à chacun son quart.

J’ai fait mon service dans la marine et j’y suis resté un bon moment après.

La fonctionnaire :

Oui, c’est assez démocratique.

L’homme :

La marine ? Non, pas tellement. Vous pouvez pas toujours choisir qui vous encule.

La fonctionnaire :

...

L’homme :

Vous voulez que je répète ?

La fonctionnaire :

Vous parliez de watts qu’il fallait payer.

L’homme :

Oui. Alors, depuis deux mois, je ne dois plus rien. Tombe la neige, sonne l’heure, je ne dois plus rien.

C’est ça aussi, la vie amortie. A Mortie, qui c’est Mortie ?

Il rit faiblement.

Pas ma femme en tout cas. Ha ha, ma femme... Sloop.

Il rit faiblement.

J’ai parlé de moi en disant nous, tout à l’heure. Strange.

C’est que ça se fissure.

...

Et j’aurais sans doute du me laver les mains avant de vous recevoir. Tout de même, je ne sens pas mauvais, vous me le diriez ?

La fonctionnaire :

Mais non. Pas du tout.

L’homme :

Quoi, pas du tout ?

Je ne voudrais surtout pas vous donnez mauvaise conscience.

La fonctionnaire :

Vous voulez dire que vous ne recevez plus l’électricité depuis deux mois quand vous dîtes que vous ne devez plus rien depuis deux mois ?

L’homme :

L’électricité ? De nos jours c’est indispensable.

Vous savez j’aime beaucoup la lumière des lampes halogènes. C’est vraiment moderne avec les

Oh ! le nom... Ça monte et ça descend comme on veut... Comme les lampadaires.

La fonctionnaire :

Les variateurs ?

L’homme :

Variateurs. Les variateurs. Avec les variateurs, on éclaire comme on veut. Et c’est toujours une lumière douce. Physiquement douce même quand elle forte. Formidable, cette lumière. Cassante et caressante.

N’avez-vous jamais pensé qu’une caresse puisse être halogène ?

...

Vous trouvez que je parle bien ? Ça vous chiffonne.

La fonctionnaire :

...

L’homme :

...

Oui, je m’y essaie et je défends avec acharnement le subjonctif... Je pense que c’est important pour moi. Au moins politiquement.

Y a d’la fissure aussi dans le langage et ça barre vite fait si on fait pas gaffe. Une phrase mal faite, ça vous dénote autant que des baskets sans lacets. C’est surtout là qu’il faut se méfier... alors, je m’y essaie. Je tourne les phrases le plus que j’peux mais des fois je dérape quand même. Alors ça donne

enculé... connasse... couille molle... peine à jouir... mangepine

La fonctionnaire :

...

L’homme :

Vous vous êtes dèjà éraflé le coude sur un mur en crépi ? Ça me fait la même sensation.

Brulûre.

Le monologue entraîne ça, sûrement. Le monologue c’est quand on parle tout seul et qu’est-ce qui pousse au monologue ?

...

C’est une question.

La fonctionnaire :

Le silence, la solitude ?

L’homme :

Vouais, c’est possible.

C’est à dire que sur la mer,

excusez-moi vous avez le temps ?

La fonctionnaire :

Euh... oui. Oui oui oui.

L’homme :

Merci.

C’est à dire que sur la mer, même au pire du très mouillé, du très salé, vous n’êtes jamais seul. Physiquement, vous êtes comme entouré.

La flotte dans la gueule, les poissons volants, le ciel, des fois vous voyez le doigt de Dieu à travers les nuages, une autre fois c’est le bout de la couronne de Neptune que vous apercevez entre deux vagues, un bananier, un cargo... une fille à poil...

C’est pas des blagues. Mais ici...

... C’est rien que de la pierre. On est mouillé et on s’y cogne.

La fonctionnaire :

On vous a coupé l’électricité ?

L’homme :

La vérité ?

Je pense qu’on aurait bien aimé me la couper. Je suis un intuitif, vous savez. Si les échecs

les échecs... vous êtes sûr que vous avez le temps ?

Si les échecs n’étaient pas aussi compliqués, je serais certainement un grand joueur, une espèce

notez bien « une » espèce

une espèce de grand champion. Ou un grand marin qui sait quand le temps va changer juste parce qu’un petit bout de brise de rien du tout est venu lui caresser le menton

Parer à virer les gars et ne mollissons pas !

Il rit faiblement.

Peux fumer ?

Important l’intuition. Souvent l’intuition joue son rôle sur la mer. Savoir ce qui va se passer dans l’heure qui suit, si enfin le vent va se lever et vous arracher de cette mer

qui stagne, merde !

de ce velours.

Vous n’avez jamais vu le soleil se refléter sur le velours turquoise de l’Océan Indien ?

Vous avez lu les aventures du Capitaine Hornblower ?

Ce sont de vraies questions que je vous pose.

La fonctionnaire :

Je suis d’origine bretonne. Finistère.

L’homme :

C’est super.

Bon ben, souvent là-bas le vent se décide avec la nuit. La lune, sûrement.

Mais imaginez un instant votre deux-ponts encalminé, scotché comme qui dirait, j’avance pas je recule pas veux rien savoir, et l’ennemi tout autour

tout autour de l’azur.

...

Et que je t’aiguise mon sabre.

...

Je pense qu’on aurait bien aimé me la couper, l’éléctrac. Oui, je pense.

C’est la vérité.

Alors, j’ai dit.

A moi, j’ai dit.

Pas à ma femme. Ma femme, pfuitt, ça ne me fait plus rire.

Je vais les prendre de vitesse. En toute démocratie. Puisque qu’on paye, HOULA !

Houlà ! la fissure. Z’avez vu la fissure, entendu plutôt ? Puisque qu’on. Ça va vite, hein ?

Puisqu’on paye selon ce qu’on coûte, ne coûtons plus rien et nous ne payerons plus rien

payerons, paierons, les deux doivent être possibles.

Non ?

La fonctionnaire :

Vous vivez dans le noir ?

L’homme :

Non ?

La fonctionnaire :

Ecoutez... sans doute.

Sans doute, nous pouvons faire quelque chose... pour vous. C’est à dire.

Quels sont vos revenus ? Actuellement, je veux dire. J’imagine que vous ne payez pas d’impôts ?

Il existe toujours une solution, nous pouvons certainement trouver un arrangement. Vous dites un loyer de 2800 francs.

L’homme :

...

La fonctionnaire :

Je n’arrive pas à saisir. EDF vous a coupé l’électricité ?

L’homme :

Je me tiens propre, je tiens mon langage propre.

Je fais attention.

La fonctionnaire :

Pour ne plus payer, vous n’utilisez plus l’électricité, c’est ça ?

L’homme :

Je fais attention.

La fonctionnaire :

Bien, d’accord.

Je vous demanderais simplement de remplir ce formulaire.

L’homme :

...

Formulaire ? Non.

Vous ne comprenez pas.

Dans le brouillard, je vous l’accorde, mais trois fois le jour, je fais le point

au soleil ou aux étoiles

je calcule ma position au poil près et moi je sais qu’elle n’est pas formulable.

Vous ne me croirez certainement pas mais ce n’est jamais la même. Ça bouge. Il y a toujours comme une légère dérive. Insensible à qui ne ferait pas attention mais qui n’échappe pas au lieutenant Bush

et pourtant Dieu sait qu’il est mauvais en trigonométrie, Bush !

Peux rien mettre sur vos formulaires, pas assez de cases. Ou trop.

Le navire évite sur son erre et avant peu le vent nous drossera sur les falaises.

Vous ne sentez pas que ça bouge sous vos pieds ? Vous n’avez pas envie de vomir ? Le matin, en descendant de votre couchette ?

Vous, une fille[2] du Finistère.

La fonctionnaire :

Mes origines ne peuvent pas entrer en ligne de compte. Ce serait la porte ouverte.

L’homme :

Je vous demande pardon, je m’excuse de vous faire perdre votre temps.

La fonctionnaire :

Mais non, pas du tout.

L’homme :

Quoi, pas du tout ?

La fonctionnaire :

Allons-y doucement. J’ai besoin de savoir votre histoire. Vous me racontez et moi je note.

L’homme :

Sur combien ?

La fonctionnaire :

...   Elle rit.

Non, vous avez raison. L’humour, c’est important. La dérision, n’est-ce pas ? Le cinéma anglais fait ça très bien.

...

Ce système est totalement bloqué. Croyez-moi, si je pouvais... Aérer... Faire des trous.

Des fois, c’est tellement dur.

L’homme :

Non, pas dur. Liquide. Qu’on n’arrête pas et qui mouille les chaussures.

L’histoire, c’est ça.

Retard de loyer. Plusieurs mois. Ressources taries. Un peu âgé. Juste un peu trop. Economise sur tout. Economise sur le reste. Marié. Trois enfants. Femme, pffuitt. Langage au bord. Envie de fumer. Enfants pas ingrats mais distraits. Papiers bleus. Envie de baiser aussi. J’étais cadre. Sur un mur.

Un mur pas droit, faut croire. En fin de droits depuis... depuis...

Depuis.

La fonctionnaire :

Oui, depuis quand ? C’est important.

L’homme :

...

Sloop.

La fonctionnaire :

Oui, d’accord.

L’homme :

Vous me faîtes chier.

 


[1] La fonctionnaire peut tout à fait être Le fonctionnaire

[2] Variante masculine : « Vous, un gars du Finistère »

 

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