Mercredi 22 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Seizième de finale

:::: Par Philippe Crubézy | paru le 16/11/2011

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à Serge Blanco.

Un vestiaire sportif. Quinze hommes exténués après le match plus l’entraîneur. La vapeur d’eau, les douches, les portemanteaux, les bancs, les bouteilles de flotte. Bruits des crampons sur le ciment. Fofana, numéro 15 en déroute, pleure...

LECOEUR :

            J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie, les gars. J’ai vu des défaites

            beaucoup

            des victoires, quelques unes. J’ai vu des matchs nuls et même des matchs que personne n’aurait cru possible.

            J’ai vu en vrai l’insaisissable, au Pays de Galles un jour de pluie comme aujourd’hui. Vous avez sans doute entendu parler de Gareth Edwards ? Lui et ses copains portaient un maillot de la même couleur que le votre.

            Rouge de la honte de l’adversaire.

            Tant j’en ai vu, les gars... Du moche et du sublime...

            Mais moi, dans ma grande naïveté, je croyais que dans « amateur », il y avait amour. L’amateur, le jour du Seigneur et le plaisir de jouer, dans ma tête tout ça s’était lié. Je pensais que celui qui a fait l’effort de se lever le dimanche matin, de venir à neuf heures au stade avec ce qui caille en ce moment, le gars qui plutôt que d’amener les gamins au square met les crampons pour jouer un seizième finale dans la boue

            même en coupe interdépartementale

            celui-là, je pensais qu’il avait envie de jouer au ballon.

Il explose

            De tenter sa chance ! Au moins une fois !

            ...

            Et personne n’ira prendre Fofana dans ses bras ?

MORIN : (depuis les douches)

            Bordel de merde M’sieur Lecoeur, y a déjà plus d’eau chaude !

LECOEUR :

            Parce que t’as besoin de te laver, Morin ? J’ai pas remarqué que tu t’étais sali beaucoup. Pour ça, il aurait fallu que tu plaques un peu plus.

MORIN :

            J’vous jure, M’sieur Lecoeur, y z’étaient pas pour nous.

LECOEUR :

            Et toi, t’es pour qui à tamponner les courants d’air ? Morin, c’est Mon Oncle trois-quart centre.

            Allez rince-toi bien la couenne des fois que tu sentes la sueur y en a une qui risque de pas aimer ça et de te refuser des choses.

ITURBIDE :

            Qui ? Quel oncle ?

LECOEUR :

(A Iturbide) Iturbide, n’aggrave pas ton cas.

(A Morin sous les douches) Hé ! Tati ! la prochaine fois, t’enlèveras quand même ton pardessus !

ITURBIDE : (à Clavelou)

            J’comprends rien à c’qui raconte, son oncle ou sa tante ?

LECOEUR :

            Et personne n’ira prendre Fofana dans ses bras ?

            Pleure pas, gamin.

            Les enfants tant que vous n’aurez pas compris que le cuir est ovale comme la terre est ronde et que c’est pour ça qu’il faut toujours croire

            même si ça va trop vite, trop fort, même si tout est opaque devant vous, même si le jeu de l’adversaire vous brûle et qu’ils vous semblent être trente et même trente All Black, et que vous allez vous retrouver à la rue avec cinquante points dans la musette,

            il faut toujours croire en la poésie de ce jeu.

            Allô ! je répète : ce jeu

            et dans jeu, j’ai toujours cru qu’il y avait nous

ITURBIDE :

            Qui ?

LECOEUR :

            Nous ! Vous !

            Un collectif. Collectif, tu comprends tête de piaf ? Pas être tout seul sur le pré et y mettre la tête là où d’autres mettraient pas le pied, numéro cinq de mes fesses.

MORIN :
            Ça y est l’eau chaude est revenue. C’est gros père qui a fait quelque chose ? (Il se met à chanter)

            « Ma belle Thérèse

            Viens voir ton numéro treize 

            C’est un beau balaise»

Deux, trois joueurs finissent de se déshabiller et rejoignent Morin sous les douches.

LECOEUR : pour lui-même.

            Un jeu. Encore faut-il avoir envie de jouer. A ce jeu.

Il va s’asseoir à côté de Fofana qui se mouche dans son maillot.

            Y t’ont fait mal sur la chandelle ?

FOFANA :

            Ils m’ont fait du mal, oui. Blanco est loin.

LECOEUR :

            A Biarritz.

Les joueurs engagent doucement une partition. Rythme des crampons tapés sur le ciment ou entrechoqués les uns contre les autres, claquement des mains sur les cuisses ou les bras, murmures, pieds qui claquent dans les flaques des douches. C’est la mélopée un peu triste d’une petite armée d’amateurs en déroute.

Pendant qu’il parle avec Lecoeur, Fofana participe à la musique.

            Laisse courir la douleur, petit. Regarde-la des tribunes rebondir sur l’herbe. De toute façon, c’est une autre époque.

            Donner, recevoir. Le don de soi, l’offrande de la passe au partenaire, le sacrifice ou le châtiment... tout ça...

FOFANA :

            Y z’étaient trop gros. J’ai eu peur. J’espère que ça s’est pas vu des tribunes.

LECOEUR :

            Tout se voit sur un terrain.

FOFANA :

            Les enfants étaient là, surtout le grand, je l’ai inscrit chez les minimes.

            ...

            J’ai jamais vu un 14 aussi rapide. C’était comme un train.

LECOEUR :

            T’as rien vu gamin. Tes couilles ont bien senti qu’il se passait quelque chose aujourd’hui mais toi, tu n’as rien vu.

FOFANA :

            On n’était pas solidaires.

CLAVELOU :

            On a oublié les fondamentaux.

LECOEUR :

            Darrouy, c’était un train. Underwood, c’est un train et Estève on l’appelait T.G.V. Mais lui, ton 14, c’est autre chose. Quelque chose qui a à voir avec l’époque

            quelque chose en plus de la rapidité ou de la puissance.

            Pas la rage. Après la rage. Le désespoir, peut-être...

            Et ce gars joue à St Quentin en Yvelines, t’imagines ?

CLAVELOU :

            Vous croyez qu’ils ont des primes, M’sieur Lecoeur ?

LECOEUR :

            Je sais pas, Pierrot. Ce que je sais

            ...

            Il y a longtemps j’ai vu l’insaisissable et aujourd’hui j’ai vu l’invraisemblable. C’est pas mieux.

            Pleure pas, gamin.

FOFANA :

            Les fondamentaux, m’sieur Lecoeur, les fondamentaux.

LECOEUR :

            Vouais... les fondamentaux...

Ils se taisent. La mélopée continue.

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