Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 10/10/2011

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Jan Karski (Mon nom est une fiction) d’après le roman de Yannick Haenel
Mise en scène et adaptation : Arthur Nauzyciel, CDN Orléans

« L’extermination des juifs d’Europe n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité »… Pour beaucoup le livre de Yannick Haenel « Jan Karski », paru à l’automne 2009 (éd. Gallimard et Folio) fut un choc à double détente. Il y reprenait l’histoire de cet homme, en 1942, résistant polonais qui après avoir été introduit clandestinement dans le Ghetto de Varsovie et avoir vu ce qu’aucun homme ne pensait pouvoir voir, eut pour mission d’aller raconter aux alliés ce qu’il avait vu dans l’espoir qu’ils interviennent rapidement et mettent fin au massacre. On sait qu’il n’en a rien été.

Le livre est composé de trois parties. Dans la première Yannick Haenel raconte la séquence du film Shoah où Claude Lanzmann filme Jan Karski qui, face à la caméra, raconte son histoire parfois submergé par l’émotion. Dans la seconde, il condense le récit autobiographique du livre écrit par Jan Karski à la fin de la guerre, « Story of a secret state » (en français « Mon témoignage devant le monde »). La troisième partie est une fiction. A partir d’éléments concrets de sa vie, il invente un monologue intérieur de Jan Karski. Avec ce livre Yannick Haenel fait franchir une étape au travail que les créateurs et les écrivains peuvent faire aujourd’hui sur la Mémoire. Ce regard à trois dimensions est une magnifique idée. La même histoire, le même questionnement intense raconté trois fois, sous trois angles différents : à travers le regard de la caméra, celui du témoin sur lui-même et enfin celui du créateur, de l’auteur de fiction. A ce zoom en trois temps s’ajoute la mise à distance : le regard d’ensemble de l’écrivain sur l’histoire en train de s’écrire. « Qui témoigne pour le témoin ?» demande Paul Celan. Yannick Haenel tente ici d’amorcer une réponse.

Le livre connut vite un vrai succès publique et critique avant qu’une polémique ne se déclenche. Claude Lanzmann et Annette Wievorka, des personnalités que l’on admire pour l’ampleur et la qualité de leur œuvre, refusèrent d’admettre la part de créativité dont la Mémoire aura de plus en plus besoin pour rester vivante. Cette attitude à contre courant est loin de la largesse d’esprit et de la hauteur de vue d’un Jorge Semprun qui, lui, a su ouvrir la voie à plus d’un créateur.

Justement, telle une réponse aux vaines polémiques, il y eut un créateur qui recevant le livre de Yannick Haenel décida de s’en emparer immédiatement et de le porter à la scène, il s’appelle Arthur Nauzyciel. Et c’est ainsi que le roman en trois temps de Yannick Haenel va prendre une dimension supplémentaire par la triple rencontre Karski / Haenel / Nauzyciel…Dès le départ, Arthur Nauzyciel place son travail sous le signe de la transmission. Quand il n’y aura plus de parole vivante (celle des témoins) il faudra trouver d’autres moyens. Comment les outils du théâtre peuvent-ils prendre part à cette transmission ?... Le théâtre peut-il prendre le relais de la Mémoire ?… Peut-il y avoir réparation par le théâtre ?...

D’entrée de jeu, il donne pour titre au spectacle : « Jan Karski (mon nom est une fiction) » pour montrer sous quels auspices il souhaite se placer. Il fut créé au dernier festival d’Avignon avec un beau succès. La création eut lieu au théâtre municipal qui est aussi un opéra. Un lieu en parfaite résonnance avec la conception dramaturgique et scénographique du spectacle.

Yannick Haenel avait souhaité, non pas écrire un livre sur la Shoah mais accorder une vie nouvelle à Jan Karski en lui redonnant la parole. Cette parole que les Alliés n’avaient pas voulu entendre… A la parole, Arthur Nauzyciel va ajouter la dimension du corps dans une vision chorégraphique et tragique.

Au début du spectacle, émergeant d’un long vacarme obsédant de wagons roulant dans le noir infini, Jan Karski est seul en scène, assis dans un fauteuil années 70, près d’une caméra sur pied qui symbolise la caméra de Lanzmann dans le film « Shoah ». Ou plutôt, Arthur Nauzyciel dit le texte d’Haenel qui raconte Karski témoignant devant la caméra. Mais les miroirs se difractent à l’infini car Nauzyciel est aussi le metteur en scène du spectacle et l’acteur qui, tout en le tenant à distance, incarne Jan Karski… Karski / Nauzyciel est seul… Seul face au monde qui n’entend pas et face aux spectateurs…L’acteur est d’une rare humanité et l’homme est nu dans sa solitude atroce face au monde qui est sourd… Lorsque le face à face devient trop dur, il nous tourne le dos, en ombre chinoise, face au gros plan du regard de la statue de la liberté qui fait face à la salle. On sait qu’il soutient son regard, même si la statue refuse de baisser les yeux. Car les statues n’ont pas de honte, c’est bien connu, même quand elles incarnent les démocraties autistes… Et dans le silence sidéral Karski bute, reprend, raconte, raconte… Il raconte l’innommable visite clandestine dans le Ghetto et la mission qui lui est donnée par des gens qui vont mourir, d’aller alerter les alliés sur cette situation sans précédent dans l’histoire. La destruction méthodique et systématique des juifs d’Europe… Il raconte et raconte… son échec ! Car personne ne voudra prendre ses paroles en compte… Alors, Karski / Nauzyciel se rassoit calmement, sort de son sac une paire de chaussures vernis et il danse !... Il fait un numéro de claquettes. Car que faire d’autre que de danser sur le volcan ?... « La prochaine fois, je vous le danserai », aurait pu dire Karski… Et puis, les claquettes qui étaient aussi le nom que les Déportés donnaient à leurs socques à semelle de bois, étaient parfaitement appropriées pour une danse de mort…

Pour la deuxième partie, le spectateur est seul face à un écran blanc éblouissant qui force les yeux à cligner. Est-ce la lumière qui force à cligner ou est-ce le terrible récit de Jan Karski que nous confie la voix de Marthe Keller ? Ne serait-ce pas également l’accommodation du regard qui cherche à comprendre les errances de la caméra sur un plan de ville qui apparaît peu à peu ?... Il faut se rendre à l’évidence, ce plan est celui de la ville de Varsovie et les détours sans fin et vertigineux de ce trait bleu que semble dessiner la caméra, sont ceux du Ghetto nié par l’humanité. Le récit est insoutenable et les yeux font mal. Alors parfois on les ferme quelques instants et l’on se dit, comme  pris en faute, que nous sommes en train de faire la même chose que le monde il y a soixante dix ans…

Quand le rideau se lève sur la troisième partie, on cesse un instant de respirer, submergés par l’immensité théâtrale d’un foyer d’opéra (en fait la reproduction de celui de Varsovie, à deux pas du Ghetto). Dans la lumière froide, un homme qui paraît petit sous l’immensité du lieu est là, prostré sur une banquette. Au loin, dans la salle imaginaire, un ténor chante à pleine voix son grand air «  Je crois entendre encore…. », et l’homme toujours seul dont Yannick Haenel réinvente les pensées, croit, lui aussi, entendre encore avec nous, dans une plainte infinie, les cris du ghetto et les baillements silencieux de Roosevelt… Sous le regard d’Arthur Nauzyciel, le Jan Karski du comédien Laurent Poitreneaux est subjuguant et bouleversant. L’homme nu est maintenant blessé à tout jamais. Il bouge à peine et dans l’esquisse du moindre mouvement du corps  on sent le poids de souffrances qui impose un irrémédiable ralenti jusqu’à la chute finale. Mais la voix intérieure est là, telle une flamme qui refuse de s’éteindre et c’est ce souffle qui nous percute à tout jamais… Car au bout de cet immense chemin, Karski a compris qu’il y avait « quelque chose d’intransmissible dans ce message, quelque chose que l’on ne pouvait pas entendre, et qui peut-être ne sera jamais entendu »… « Les hommes n’agissent que dans leur intérêt; et précisément il n’était dans l’intérêt de personne de sauver les juifs d’Europe, si bien que personne ne les a sauvés »… Et alors qu’il semble ne plus y avoir rien à faire que de « vomir le fait d’être en vie », une danseuse que l’on avait vu  passer dans un regard attentif, revient… Son premier geste doucement se brise et s’affaisse et l’on voit Karski tenter, une seconde, de le rattraper avant de renoncer… Les mots muets magnifiquement exprimés par la danse d’Alexandra Gilbert résonnent au cœur de la tragédie, montrant à quel point la Mémoire s’imprime, indélébile, dans notre corps, tout en laissant monter en nous « un début de lueur… ». Une lueur qui nous permettra peut-être, comme pour Jan Karski « de recommencer à vivre »…

Après la représentation, dans une disponibilité qui force l’admiration, les interprètes reviennent s’asseoir au devant de la scène dans un nouveau dialogue avec le public. Il faut ici saluer le travail de fond du centre d’art dramatique d’Orléans et dire que les représentations s’inscrivent dans «  un mois Jan Karski » qui, de rencontres en débats, de théâtre en cinéma et en expositions, de l’université en librairies, continue, au travers d’un dialogue démultiplié, de nous interroger de façon exemplaire. D’ailleurs, autour du théâtre, dans le souffle des feuilles roussies des platanes qui commencent à prendre leur envol pour une dernière danse, je suis sûr d’avoir entendu bruisser le nom de Jan Karski !...

Ce très beau spectacle sera représenté en régions et à Paris tout au long de la saison à venir.

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