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Ce que sait la main

:::: Par Fabrice Agret | paru le 06/10/2011

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CE QUE SAIT LA MAIN – LA CULTURE DE L’ARTISANAT

Richard SENNET – Ed Albin Michel 2008

Dans son ouvrage « Ce que sait  la main », le sociologue américain Richard Sennet nous offre une réflexion passionnante et d’une grande érudition sur la culture de l’artisanat.

Notre société souffre des frontières entre la tête et les mains, la pratique et la théorie, l’artisan et l’artiste. L’auteur veut remettre en valeur le savoir-faire de l’artisan, moteur d’une société où primeraient l’intérêt général et la coopération.

Il s’appuie sur la philosophie pragmatiste pour nous proposer une définition de l’artisanat beaucoup plus large que celle de « travail manuel spécialisé ». Pour lui, le programmateur informatique, l’artiste et même le simple parent ou le citoyen font preuve d’artisanat. Ainsi pensé, l’artisanat désigne la tendance de tout homme à soigner son travail et implique une lente acquisition de talents où l’essentiel est de se concentrer sur sa tâche plutôt que sur soi-même.

Pour soutenir cette réflexion, il s’appuie sur l’étude des tailleurs de pierre de la Rome antique, sur les verriers du Moyen-âge, les presses du Paris des Lumières, le Londres industriel, les expériences des informaticiens, des médecins, du musicien ou du cuisinier.

Quelle organisation du  travail aujourd’hui ?

Dans notre société, tout est fragmenté. Les entreprises se focalisent sur le court terme, préfèrent embaucher des jeunes, l’expérience est dévalorisée, le collaborateur est en concurrence avec la Chine ou l’Inde. Et le manque de loyauté d’une entreprise se paie par la perte d’engagement en retour. Pour R. Sennet, toute organisation qui met en compétition et récompense les individus qui font mieux que les autres incite ces mêmes individus à thésauriser de l’information.  Ce qui est préjudiciable à la qualité du travail.

Par exemple, dans le téléphone mobile, chez Motorola, chacun déposait des solutions techniques sur une « étagère ». Libre aux autres de se servir s’ils en avaient besoin. On ne cherchait pas à résoudre le problème tout de suite. Alors que chez Ericsson, le problème était divisé en parties, il y avait un échange d’informations par bureau plutôt qu’une communauté d’interprétation. Ce modèle a conduit à l’échec d’Ericsson face à Motorola.

De même en informatique, on peut  opposer le  modèle « cathédrale » où un groupe fermé de programmateurs développe le code et le met à disposition de tous et le modèle « bazar » où  tout le monde peut participer à la production du code via Internet.

Passant sans cesse du monde du travail actuel, à l’artisanat et à l’artiste, l’auteur nous invite à étendre notre réflexion : « On peut établir un même constat dans un orchestre » nous suggère-t-il.  « Quelle est la place du soliste par rapport à l’orchestre ? »

Au source du monde du travail, l’artisanat.

En Grèce, l’artisan était désigné par le mot démiourgos (démios = public et ergon = ouvrage).

Cela montre bien le lien qu’ils faisaient entre compétence et communauté.

Au Moyen-âge, il existait des Guildes avec le maître, les compagnons et les apprentis. Tous vivaient sous le même toit avec la famille du maître. L’apprentissage durait 7 ans.

L’apprenti copiait le maître, le compagnon devant faire preuve en plus d’une compétence de gestionnaire.  Le savoir passait de génération en génération. Le compagnonnage apportait la mobilité source de dynamisme.

Aujourd’hui, certaines entreprises copient l’atelier avec des groupes de travail où le face-à-face est possible.

Le maître seul, l’artisan devient artiste.

A la Renaissance des artistes émergent depuis la communauté des artisans.

Alors que l’artisan est tourné vers la communauté, l’artiste est tourné vers lui-même. Il privilégie sa subjectivité. Il revendique l’originalité de son travail. Sa prospérité dépend de sa capacité à se faire un nom, une « marque ».

Les guildes du Moyen-âge ne soulignaient pas tant les différences entre ateliers dans une même ville. L’innovation au Moyen-âge était lente et collective. On prouvait sa valeur au travers de rituels collectifs. On célébrait les normes des pères fondateurs.

L’innovation des artistes, elle, a un prix : dépendance et humiliation. En effet, face au désaccord de certains clients, l’artiste n’a pas de communauté pour le défendre. Il ne peut répondre que « vous ne me comprenez pas ». Souvent des factures ne sont pas payées par le commanditaire. De Mozart au Corbusier les démêlées avec les décideurs sont nombreuses.

De nos jours encore, qui est apte à juger l’originalité ? Le créateur ou le commanditaire ?

Enraciné dans la philosophie de la Renaissance, l’homme devient son propre créateur.

Il y a opposition donc entre l’art de l’artiste et le métier de l’artisan.

L’argent est dominant dans l’art, collectif dans le métier.

Le temps est soudain dans le premier, lent dans le second.

Enfin, l’artiste est moins autonome, plus vulnérable face au pouvoir que le corps des artisans.

L’atelier était un espace social qui créait du lien. Aujourd’hui, le management encourage le dernier des ouvriers à travailler « créativement », à faire montre d’originalité. Dans le passé, cela était la recette assurée de la détresse.

Le savoir devient difficile à transmettre.

Avec l’évolution de l’artisanat vers l’artiste, pourquoi le savoir devient-il difficile à transférer ? se demande R. Sennet. Pourquoi devient-il un secret personnel ? Bien sûr, l’artiste paye des assistants, mais il n’est pas obligé de les former.

Quant Stradivarius est mort, son atelier a périclité. Ses fils n’ont pas pu hériter de  la créativité exceptionnelle du père. Car chez Stradivarius tout tournait autour de son talent. Il s’occupait de tout, traitait des milliers de bribes d’informations qui n’avaient pas le même sens pour les apprentis qui ne traitaient qu’une partie. Il aurait fallu harceler le maître pour le forcer à expliquer la masse d’indices et de gestes assimilés en silence.

Mais la parole est un outil imparfait pour transmettre son savoir-faire. L’Encyclopédie de Diderot est là pour nous le rappeler.

L’autorité du maître vient du fait qu’il voit ce que les autres ne voient pas et sait ce que les autres ne savent pas. Il a l’intuition des problèmes à venir ou des impasses. Son autorité se manifeste dans le silence. L’originalité du maître inhibe.

Faut-il revenir alors à un atelier du Moyen-âge avec un apprentissage lent du savoir ou privilégier la fulgurance du génie créateur ? Faut-il sacrifier les violons de Stradivarius au nom d’un atelier plus démocratique ?

En l’absence d’une communauté professionnelle ou d’une guilde, comment l’expert peut-il se montrer sociable ? Comment peut-il éviter la rigidité et l’isolement.

D’après Richard Sennet, l’expert non sociable a des rapports compliqués qui génèrent de la rancœur, de la méfiance, de l’humiliation. Il développe une comparaison envieuse qui nourrit la concurrence.

L’expert sociable lui, vit moins dans l’obsession de se justifier. Il est plus ouvert aux singularités de ses interlocuteurs, il est disponible, se réfère moins au passé. Il donne des conseils et des explications, se pose en mentor. Il parle dans une langue comprise de tous là où Stradivarius a la conviction que son expertise est ineffable.

Faisant un détour par les livres de cuisine, l’auteur nous indique que cette langue comprise de tous se manifeste selon divers modes.

Dans certains ouvrages, on se focalisera sur les produits et les actions. Dans d’autres, on usera d’analogies (couper un tendon, c’est comme couper un bout de ficelle) et on exprimera ce qui émotionnellement traverse l’apprenant avant qu’il ait acquis des habitudes. Enfin, dans d’autres encore, on replacera la recette dans son contexte culturel.

L’homme en concurrence avec la machine.

Au XIXème, avec la Révolution industrielle, la machine devient omniprésente. L’artisan apparaît comme un ennemi de cette mécanisation. Face à la rigoureuse machine, les variations, lacunes et irrégularités dans le travail de l’ouvrier apparaissent alors comme une vision romantique, une résistance au capitalisme ou aux machines.

Lorsque la machine devient un prolongement du travailleur, le problème se pose tout autant. Avec la conception assistée par ordinateur, l’architecte perd le tâtonnement du dessin et donc la connaissance du terrain. Il devient un témoin passif. Le tactile, le relationnel et l’incomplet sont des expériences physiques qui surviennent au cours du dessin.

Comment penser comme un bon artisan en faisant bon usage de la technologie ?

Pour Richard Sennet, l’objet façonné par la machine est une proposition sur la façon dont on pourrait faire la chose, un  modèle idéal.  Ce modèle devrait devenir un stimulus plutôt qu’un commandement pour l’artisan. Ce dernier ne devrait pas chercher à rivaliser avec la machine en imitant la perfection, mais devrait affirmer son individualité qui donne un caractère distinctif à son travail.

L’auteur se demande : Qu’est-ce qu’un travail de qualité ? Bien faire une chose ou faire en sorte qu’elle marche bien ?

Et poursuit sa réflexion en nous présentant le perfectionniste comme en concurrence avec lui-même. Le perfectionniste compare ce qu’il est avec ce qu’il devrait être. Il craint le jugement des autres.

Or, en travaillant sur les erreurs et les entraves, l’artisan plus humble arrive à une forme positive du perfectionnisme. L’objet produit n’est pas aseptisé, mais porte les traces de son histoire, des difficultés rencontrées et surmontées, du dialogue entre la forme souhaitée et la résistance des matériaux.

Comme dans la verrerie, l’irrégularité, la singularité apportent un caractère.

Par une route autre que le génie artistique de la Renaissance, l’artisan peut donc affirmer l’individualité. Mais pour cela, il doit accepter l’imperfection en lui-même.

Conscience matérielle.

Dans le théâtre archaïque, spectateurs et acteurs se mêlaient. Puis, au temps d’Aristote, les acteurs et danseurs sont devenus une caste à part. Les spectateurs se sont mis à cultiver leurs propres talents. En tant que critique, ils se sont interrogés sur ce que les personnages ne comprenaient pas eux-mêmes. La compréhension était dissociée du faire. L’artisan, engagé dans un dialogue perpétuel avec le matériau, ne souffre pas de cette rupture.

D’après le psychologue Daniel Levitin, il faut 10000 heures pour devenir un expert (compositeur, romancier, basketteur, professionnel du crime, etc.) soit 3 heures par jour pendant 10 ans. Cela correspond à la formation d’un sportif ou aux sept ans de formation d’un apprenti dans un atelier médiéval. Le temps que la compétence devienne un savoir tacite.

Il s’agit pour l’artisan d’acquérir une continuité entre son corps et l’objet façonné.

Lorsqu’on frappe un clou avec un marteau, on ressent le clou frappé par le manche dans la main. Notre conscience est dans l’objet pas dans notre moi ou notre corps. Nous sommes devenus la chose à laquelle nous travaillons.

Dans l’ancienne cuisine chinoise, le cuisinier doit commencer par apprendre à trancher un grain de riz bouilli nous dit Zhuangzi. Il conseille de ne pas se conduire en guerrier dans sa cuisine. Aborder les matériaux en adversaire, agressivement, est contre-productif.

On peut ainsi s’interroger sur la stratégie militaire américaine d’aujourd’hui construite sur le concept « de choc et d’effroi ». Le diplomate et politologue Joseph Nye propose lui, « la puissance douce » - coopération avec le  faible, force contenue, relâchement après l’attaque. Dépasser la force aveugle contre-productive.

Le leurre de l’inspiration, les vertus de la répétition

Si la compétence de l’artisan se construit sur une perception intime du matériau, elle s’oppose aussi au leurre de l’inspiration. Car la compétence se forge par un apprentissage répétitif.

La routine n’est pas forcément abrutissante, nous rappelle R. Sennet. Avec l’expérience, la capacité à supporter la répétition s’accroît. L’artisan découvre même l’importance du rythme, du changement de tempo et il acquiert une technique d’anticipation. Faire et refaire devient ainsi stimulant si l’on met en valeur l’importance de l’anticipation dans le geste.

Cette anticipation, c’est celle du chef d’orchestre qui guide les musiciens avant la note, celle du footballeur qui perçoit le jeu avant son adversaire.

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Au travers de cet ouvrage, riche et dense, on comprend qu’au cours de l’histoire, la théorie s’est éloignée de la pratique. L’artisan a perdu le lien de l’atelier médiéval, il a perdu en autonomie par rapport à la société. Le transfert technologique s’est brouillé. La machine a pris le pas sur l’humanité.

Pour bien travailler, Richard Sennet nous dit qu’il faut se libérer de la relation moyens-fin et mettre en valeur l’expérience, les vertus de la pratique et de la répétition. L’artisan a la faculté de localiser les problèmes par sa relation sensitive à l’objet, de questionner la matière et d’ouvrir vers des solutions. Une approche du progrès par tâtonnement.

De quoi réfléchir sur notre société, nos modes d’apprentissage, de production ou de gouvernance. Les capacités que nos corps possèdent à façonner des objets sont les mêmes qui entrent en jeu dans les relations sociales.

 

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