Mardi 25 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Loin de Gaza/L'été en automne

:::: Par Michel Beretti | paru le 31/12/2014

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Loin de Gaza parle, par le biais d’un dialogue fictif dont le sujet est une peinture du 18e siècle, du visible et de l’invisible, de ce que nous voyons et de ce que nous ne voyons pas.

Le tableau de Jacques André Joseph Aved (1702-1766) représentant la comédienne Jeanne Marie Dupré jouant au Théâtre-Français le rôle de Didon à l’instant de son suicide (Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, Didon, Acte V, Scène IV), la plupart du temps invisible pour le public, est entreposé dans la réserve d’un musée, à l’exception de prêts ou d’expositions temporaires.

Ce tableau de 1m30 sur 1m01, protégé par une feuille de papier bulles translucide, fait face, debout et sans cadre, à la porte de la réserve, une petite pièce au rez-de-chaussée du Musée de la Crèche, annexe du Musée d’Art et d’Histoire de Chaumont-en-Champagne (Haute-Marne), installé dans un hôtel particulier, rue des frères Mistarlet.

 

Loin de Gaza, principe : dans une salle de musée, de préférence vide et sans œuvre, un homme parle au téléphone avec une correspondante lointaine, une femme palestinienne de Gaza qui lui a demandé de décrire ce tableau qu’on ne voit pas.

La qualité de la communication, rediffusée juste pour qu’elle soit audible par le public, n’est pas toujours très bonne.

La présence physique de l’homme n’est pas indispensable. Le dialogue peut faire l’objet d’un enregistrement diffusé dans une salle du musée, dans lequel les deux plans sont distingués dans la profondeur sonore.

A la fin du dialogue, est projetée une vidéo de 23 secondes montrant le dévoilement du tableau.

 

Loin de Gaza a été présenté pour la première fois le 12 novembre 2014 au Musée d’Art et d’Histoire de Chaumont-en-Champagne dans le cadre de « L’Eté en Automne » organisé par le Facteur-Théâtre de Didier Lelong, par Douce Mirabaud (Leila) et Michel Beretti.

Technique son et vidéo : Jean-Claude Prosper, Freddy Douhard (Théâtre du Nouveau Relax, direction Philippe Cumer)

Remerciements à Raphaëlle Carreau, conservatrice du Musée, qui a ouvert ses collections et a mis son érudition au service des auteurs en résidence, à Chantal, Didier et Thierry, gardiens du musée, ainsi qu’à Barra’a Mohamed à Gaza et à Jean-Pierre Thiercelin pour sa complicité.

 

– …

– On a été coupés… Non, on ne peut pas la voir. Elle reste dans une petite pièce sans fenêtre. L’obscurité de cette petite pièce la préserve de l’ardeur du soleil qui abîmerait la pâleur de son teint. Elle doit rester dans la pénombre. Personne ne lui rend visite ; personne ne la voit. Elle attend…

– Comme moi.

– … comme en réserve du monde extérieur. Quand on ouvre la porte de cette petite pièce dans laquelle elle se tient enfermée, on ne la voit pas tout de suite.

– Comment tu as pu la voir, alors ? Comment tu as pu savoir qu’elle t’attendait ?

– Je ne savais pas qu’elle était là. J’ai juste demandé ce qu’il y avait dans cette petite pièce, derrière la porte fermée à clé…

– Elle est enfermée ?

– Evidemment.

– Comme moi.

– Tu ne peux pas comparer. Je n’aurais pas su qu’elle était là si je n’avais pas été curieux. Le gardien m’a ouvert ; un néon s’est allumé, et j’ai vu ses yeux à travers le voile qui la cache.

– Elle porte aussi un voile ?

– Une protection.

– C’est ce qu’on dit toujours. Une protection contre le regard des hommes. Et toi, je te connais, tu as voulu soulever le voile. Qu’est-ce qu’elle porte sous le voile ?

– De la main gauche, elle dévoile un sein nu.

– Je la déteste, votre façon sournoise d’obliger vos femmes à exhiber leur corps, toute cette viande sur l’étal de votre boucherie. Et de la droite, elle fait quoi ?

– Bon, on ne va pas recommencer…

– Parle-moi de ses yeux.

– Elle lève les yeux au ciel.

– Elle prie ?

– Non.

– Moi, lever les yeux au ciel, je le fais encore par habitude. Les étoiles scintillaient. Lorsque vint minuit, les vraies étoiles furent séparées des autres, celles qui éclairent le ciel en jaune ; à minuit les anges du supplice fondirent sur nous ; leur épée flamboyante annonça la voix assourdissante de la bombe ; puis la fumée monta jusqu’au ciel, obscurcissant tout, emportant le souvenir des morts qui s’éparpillaient sur la ville pour que nous respirions tous le même nuage de douleurs. Je me rejetai tout au fond de la pièce, et quand je lève les yeux au ciel à présent, je regarde le plafond dont je connais, comme elle dans sa petite pièce sans fenêtre, les moindres taches et les plus petites fissures. C’est comment, Chaumont ?

– Je ne voudrais pas que tu sois déçue.

– Pourquoi ? Pourquoi je serais déçue puisque je ne peux pas voir ? Décris-moi Chaumont.

– C’est une petite ville…

– Plus petite que Paris ?

– Oui.

– Ne réponds pas par des monosyllabes ! Parle-moi de Chaumont puisque tu es à Chaumont. Tu sais bien que je ne peux pas sortir de cette prison d’un million et demi de prisonniers. J’ai besoin de tes mots sur les choses que je ne peux pas voir pour les imaginer.

– C’est une ville moyenne… Une ville à la campagne… Je crois que je m’y ennuierais vite…

– L’ennui, c’est un luxe.

– Je suis dans une cave, une prison… Attends, écoute !… Avant c’était une prison… Maintenant c’est un musée… Oui, c’est une drôle d’idée d’avoir mis le musée dans une ancienne prison.

– Tu es avec elle ? A cet instant, là, tu es avec elle ?

– Non, elle est dans sa petite pièce obscure… Au-dehors il y a des arbres… Il y a encore des feuilles sur les arbres, bien que ce soit l’automne…

– (Emerveillée) C’est vrai ? Il y a des feuilles ? Chez nous, le souffle des anges du supplice les a toutes arrachées…

– Elle porte la robe d’une reine, une écharpe moirée, de lourds bijoux qui racontent qu’elle vient de l’Orient.

– L’Orient de vos rêves. Elle est belle ? Ses seins sont comment ? Est-ce qu’ils sont plus beaux que les miens ?

– Tu sais bien que je n’ai jamais vu tes seins.

– Mais tu t’efforces d’imaginer à quoi ils ressemblent.

– Je ne voulais pas que tu sois mal vue parce que j’aurais regardé tes seins.

– Qui te dit que je suis bien vue ? Tu n’as qu’à me regarder autrement.

– Arrête de jouer sur les mots. Je ne peux pas voir tes seins, je ne peux pas te voir, mais les destructions, les ruines, les gravats, il y a des choses qu’il faut voir.

– Qu’est-ce que ça change ?

– …

– A quoi penses-tu ? A elle ?

– A toi.

– Tu penses à moi et pourtant tu ne me vois pas. Alors, ses seins ?

– Que veux-tu que je te dise ? Ses seins sont ronds, un peu écartés l’un de l’autre… Le mamelon est petit, juste un peu dressé…

– Assez. Les obus, ici, on a l’habitude, mais des seins nus, non.

– Je ne fais que la décrire, puisque tu me le demandes. C’est de mémoire que je t’en parle. Je n’ai pu la voir qu’une fois.

– Tu vas la revoir ?

– Tu es jalouse ?

– Dépêche-toi. Je n’ai bientôt plus de batterie. Ils ont encore coupé l’électricité.

– Au-dessus de son sein nu, une blessure d’où suintent quelques gouttes de sang. Elle tient un stylet qui glisse de sa main droite, elle défaille, s’appuie du coude sur une colonne que recouvre une riche étoffe de pourpre et d’or. Elle vient de se porter un coup de ce stylet dans la poitrine.

– « Qui désespère de la miséricorde de Dieu, sinon les égarés ? » Elle sera jetée au feu. Elle s’est suicidée ? Elle a de la chance de pouvoir choisir sa mort. Je ne sais pas si, quand et comment je mourrai, déchiquetée, brûlée, ou enterrée sous les ruines.  Qu’est-ce qu’elle fait à Chaumont ?

– On ne sait pas. On a juste retrouvé…

(qui entend le froissement du papier) Qu’est-ce que tu fais ?

– Ses gants. Ils sont dans du papier de soie… On a retrouvé ses gants ici, à Chaumont…

(ironique, incrédule) Ses gants ?

– Ici, à Chaumont, on fabriquait des gants, des articles de luxe qu’on vendait jusqu’en Amérique…

– Je vais te raconter une histoire, elle est très courte : de l’enfant que je voyais jouer, il ne reste qu’un ballon dans la rue. A chacun ses reliques. J’espère que tu peux encore sentir son parfum.

– Tu veux que je te raconte autre chose ?

– Dis-moi pourquoi elle s’est tuée.

– Elle a été abandonnée par l’homme qu’elle aimait. Quand il est arrivé dans son pays, c’était un réfugié. Les siens avaient presque tous été massacrés ; il errait de pays en pays, lui et les survivants de son peuple sans terre.

– Et les survivants ont volé leur pays à ceux qui étaient là, ils les ont chassés de leurs maisons et de leurs champs, ils les ont parqués, exclus de la vie, massacrés, oubliant qu’ils l’avaient été eux-mêmes.

– Non. Elle les a accueillis. Elle et lui, le chef des réfugiés, se sont aimés. Mais il l’a quittée pour aller fonder un nouveau pays.

– Pourquoi il avait besoin d’en fonder un nouveau s’il avait déjà volé un pays ?

– Elle voulait que leurs deux peuples n’en fassent plus qu’un.

– Il n’y a que dans les contes de fées qu’on voit ça. L’Apocalypse, tu l’as vue, les immeubles éventrés, tu les as vus, les quartiers abandonnés par ceux qui fuyaient les bombes, les gravats, tu les as vus !

– Trop vus. Trop d’images pour ne plus rien voir du tout.

– Et toi, tu me parles d’une… que personne ne peut voir et qui est enfermée dans une pièce obscure ! Mais elles s’accumulent, les pierres du malheur, bientôt elles seront jetées.

– C’est toi qui as voulu que je te parle d’elle.

– Continue. J’aime votre langue, j’aime parler ta langue avec toi. Même pour parler d’une… que je ne verrai peut-être jamais. Même pour parler de Chaumont où tu t’ennuies. Ils nous coupent le courant quand ils veulent nous punir. Nous sommes des marionnettes qu’ils agitent comme ils veulent. Ils écoutent toutes nos conversations. Ça me rend furieuse qu’ils soient entre toi et moi. Parfois j’ai envie de dire au téléphone que je vais me faire sauter au check-point d’Erez. Je ne suis pas une extrémiste, je n’appartiens pas à un parti, je n’y connais rien en politique, je suis seulement une femme qui veut vivre ! Tu connais son nom ? Son vrai nom ?

– Mademoiselle de Seine, ou Madame Quinault-Dufresne, ou Catherine-Marie-Jeanne Dupré. Comme tu voudras. Elle a pris un nom de guerre.

– Ça veut dire quoi ? Pourquoi la guerre l’aurait obligée à changer de nom ? Pourquoi elle s’est suicidée ?

– Pas elle. Non, quand elle se suicide, c’est au théâtre. Elle joue un rôle. Didon abandonnée.

– Comme moi.

– C’est le rôle dans lequel elle a triomphé au Théâtre Français, à Paris, en 1734.

– En combien ?

– 1734.

– Quand est-ce que tu reviens ?

– Je te manque ?

– On ne parle pas de ces choses comme ça ici. Quand est-ce que tu reviens ?

– Bientôt.

– Quand ?

– Tu sais bien qu’il faut attendre l’autorisation.

– Tu l’auras quand, l’autorisation ? Tu m’as abandonnée.

– Mais non.

La guerre on va l’oublier comme chaque guerre. Et on nous oubliera. C’est quand la guerre s’arrête qu’on nous oublie. Abandonnés. Une guerre, il y en a une tous les deux ans, on a tellement l’habitude ! La vie continue. La guerre aussi…

– Leïla ?…

– …

 

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