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L’enfant Jésus se blessant à sa couronne d’épine/L'été en automne

:::: Par Natacha de Pontcharra | paru le 31/12/2014

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Un homme et une femme, tous les deux vêtus de blouses de ménage, l’un avec un balai à la main, l’autre avec une pelle. Ils rassemblent un petit groupe de visiteurs devant le tableau « l’enfant Jésus se blessant à sa couronne d’épine ».

 

JEAN-MARIE : C’était ici, j’avais 13 ans. Je reviens du foot. Je porte un jogging, un tee shirt, rouge, sale, une casquette. A l’époque ma mère fait des ménages au musée.

 

JOSEPHA : Entre autres… Au musée entre autre, à l’époque elle faisait aussi la mairie tu m’as dit, et l’école communale quelque fois.

 

JEAN-MARIE : Oui Josepha. Mais le musée c’est sur le chemin du foot, alors ce jour là après le match je la rejoins ici pour qu’ on rentre ensemble à la maison.

Tu t’es bien amusé ? Elle me demande. Tu t’es bien amusé ?

Là, moi, je croise le visage de ce gosse à quelques mètres devant,(il montre le tableau) en robe rose, une posture de vieux sous une peau d’enfant, qui trace d’une épine son avenir.

Radieux ?

 

JOSEPHA -Tu t’es bien amusé Jean-Marie ?

 

JEAN-MARIE - Je lui réponds, Oui. Beaucoup.

 

JOSEPHA: C’est bien, mon chéri elle a répondu sa mère. Mais en fait il a menti, hein Jean-Marie ?

 

JEAN-MARIE : Oui, c’est le jour où je mens à ma mère pour la première fois. Pour qu’elle me réponde comme à l’habitude C’est bien.

Alors que / Parce que j’ai fait perdre mon équipe, après le match, les garçons m’on traité de fille et  jeté torse nu dans un buisson de ronces et d’orties. Ils m’ont ordonné de tourner et de me retourner trois fois sur moi-même, avant de me laisser partir. Sous mon tee-shirt ça me brûle, je saigne, je ne dis rien. J’ai le cœur comme un poing. J’ai mal.

Mais comme l’enfant, (il montre le tableau) pour ma mère, ma douleur explose à mon visage dans une douceur de rose.

Ou je fais tout comme. Un miroir. Voilà.

 

JOSEPHA: Et ça c’est le début. Et les années passent. Jean-Marie revient régulièrement au musée retrouver le tableau. Il s’installe devant pendant des heures.

 

JEAN-MARIE : Ca me fait du bien.

Chaque fois que je me retrouve devant lui la sensation remonte: au ventre et dans le dos les minuscules entailles se réveillent, brûlantes. Les accrocs, les attaques, les gifles de mépris d’une enfance courbée, mais mon visage explose une douceur de rose.

Au ciel, comme aux autres, j’affiche / plus qu’une indifférence à la douleur, une joie. Il m’apprend ça le petit (il montre le tableau). A me battre sans me luter. Chaque fois que j’ai mal je viens là, sourire avec lui.

 

JOSEPHA : Jean-Marie il aime la peinture. Le silence. Il sait pas se battre.

Les années passent, Jean-Marie grandit, arrête le collège, fait une formation d’installateur d’alarmes. Raconte.

 

JEAN-MARIE : J’apprends les trucs, installer des lignes, et rompre les circuits. Les sonneries, les lampes, connecter, déconnecter. C’est comme ça qu’ici…

 

JOSEPHA : … le 13 juillet il y a 15 ans,

 

JEAN-MARIE : … le 13 juillet il y a 15 ans, je me suis laissé enfermer à la fin des visites pour voler « L’enfant Jésus se blessant à sa couronne d’épine », ça n’a pas été difficile, Je l’ai  ramené chez moi, je ne pouvais pas m’en passer. Voilà. Et personne n’a su que c’était moi.

 

JOSEPHA: Sa mère elle savait rien, Jean-Marie a jamais rien dit à personne, Jean-Marie aimait le silence.

 

JEAN-MARIE : Je ne sais pas si c’est moi qui aimais le silence. Ou si c’est le monde qui me taisait, avant que je le trouve, lui.

 

JOSEPHA : Faut que tu racontes Jean-Marie.

 

JEAN-MARIE : Une fois rentré, j’étais fou de joie d’avoir le tableau, à moi. Comme d’avoir un enfant je crois, un trésor. Quelqu’un qui m’accompagne.

Nous on a pas eu d’enfant.

 

JOSEPHA

C’est pas le sujet Jean-Marie.

 

JEAN-MARIE J’étais fou de joie, mais la peur est arrivée presque en même temps. Se sentir responsable. Qu’Il fallait bien s’en occuper. Pas qu’il s’abîme. Protéger le cadre de la dureté du sol, les couleurs de la poussière. C’est fragile la peinture. Je l’ai langé dans du papier bulle, une couverture de laine, et glissé sous mon lit. Souvent je dormais sur le ventre pour l’entendre dans le noir être à moi.

Plus tard je me suis marié avec Josepha, c’est devenu compliqué. Comment expliquer cet enfant.

 

JOSEPHA : On s’est marié, il m’a rien dit. Il a du lui trouver une autre cachette.

 

JEAN-MARIE : Le fond d’une armoire que j’ai démonté. Fallait le sortir de temps en temps, sans qu’elle le voit, pour le faire respirer, c’est important pour les pigments, c’est presque vivant les pigments.

Quand Josepha était absente, je fermais les volets, je le posais sur un chevalet et je lui parlais.

Et puis une année, arrivèrent les plaies,  en 2004 j’ai eu la peur de ma vie, on s’est fait cambrioler, tu te souviens Josepha, ils ont pris la chaine hifi, c’était pas si grave, mais moi je suis plus jamais redevenu tranquille. J’ai quitté mon boulot pour rester à la maison. Je déprimais. La peur au ventre qu’on puise me l’ôter. Qu’il lui arrive quelque chose.

 J’ai plus voulu de cette maison là mal protégée, et c’est parti pour l’exode, déménagement sur déménagement mais c’était pire, une maison infestée de termites, qui mangeaient tout, j’osais plus le sortir de sa housse, et j’imaginais qu’il étouffait, et un an plus tard nous voilà donc rejeté sur la route, pour une maison humide construite au bord d’une rivière, la catastrophe, tous les petits clous à l’arrière ont changé de couleurs à cause de l’oxydation, des taches vertes mangeaient les fleurs, j’ai commencé à me battre contre le temps. On a encore déménagé.

 

JOSEPHA : Et puis encore déménagé, J’en avais marre de bouger tout le temps, de cet homme qui avait peur de tout, qui veillait le chauffage de la maison comme le lait sur le feu, qui barricadait les fenêtres et les cheminées, qui passait des heures debout contre l’armoire à écouter le cœur du bois. Je comprenais rien. Parce que la menace venait de partout, ça pouvait être l’incendie, ça pouvait être l’inondation, ça pouvait être le froid, ça pouvait être l’enlèvement, ça pouvait être le vent. Alors je l’ai menacé de partir, de le quitter.

Et juste avant que je prenne la porte, à noël dernier, il me l’a posé sur la table, déballé de son papier bulle. L’enfant Jésus. Et il m’a tout raconté sous la lampe.

 

JEAN-MARIE: Josepha, il faut me croire j’ai rien demandé, cet enfant-là m’est tombé dessus.

 

JOSEPHA : On peut pas garder ça à la maison. Sa place est pas dans une armoire, il faut le rendre au monde Jean-Marie. On n’est pas ses vrais parents. La peur tout le temps c’est pas une vie. On le brûle.

 

JEAN-MARIE: Non !

 

JOSEPHA: On le noie !

 

JEAN-MARIE: Non ! Et on le pend pas non plus !

 

JOSEPHA : Faut le rendre alors Jean Marie. Il a un destin ce petit. Un pouvoir pas donné à tout le monde de consoler des buissons d’épines. J’ai appelé la police.

 

JEAN-MARIE: Je regarde par la fenêtre, ils sont trois bonhommes, Josepha les fait entrer, fatigués comme s’ils venaient de très loin, ils se penchent sur mon trésor. Ils disent « C’est bien lui que nous cherchions, et nous l’avons trouvé ». Mais pas d’encens, pas de Myrrhe, juste un mandat d’arrêt et une paire de menotte.  

 

JOSEPHA : C’était pour son bien. Et comme le vol avait eu lieu 15 ans auparavant,  aucune charge n’a été retenue contre lui, il y a eu prescription. Ils ont libéré Jean-Marie. Et ce fut la fin d’un long chemin d’emmerdements.

 

JEAN-MARIE : Maintenant le tableau a retrouvé sa place. (chuchotant) Et nous aussi, ma femme et moi, on s’est fait embaucher ici pour le ménage il y a quelques mois, mais ne dites rien de tout cela à la conservatrice, que cela reste entre nous.

 

JOSEPHA : Jean-Marie il peut pas vivre loin de lui.

 

JEAN-MARIE : Non.

 

Ce texte a été inspiré par ce tableau, et le fait divers de Patrick Vialaneix qui pendant 15 ans a dissimulé chez lui un tableau de Rembrandt « L’enfant à la bulle » qu’il avait volé au musée de Draguignan.

 

 

 

 

 

 

 

 

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