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Chanteclerc Tango

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 24/10/2013

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« Ils chantent dans du bleu… J’ai chanté dans du noir.
Ma chanson s’éleva dans l’ombre la première.
C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

Le hasard (qui a souvent le sens de l’à propos) fait que je viens de lire ces vers extraits de Chanteclerc d’Edmond Rostand en exergue d’un livre sur la Mémoire, alors que mes pas me mènent au théâtre du Châtelet voir Chanteclerc Tango… Je ne sais pas encore que ces vers qui viennent de rejaillir dans un contexte douloureux et inattendu  vont continuer, ce soir, de prendre sens pour mieux s’épanouir dans l’ombre d’une autre mémoire. Celle d’un cabaret mythique du Buenos Aires des années 30 et 40 quand la lumière du  tango jaillissait de l’ombre chaque soir dans des temples aux noms français : L’Armenonville, le Moulin Rouge, le Pigalle, le Maxim… Et bien sûr le Chanteclerc en l’honneur d’Edmond Rostand. La carte était écrite en français, s’il vous plaît, tant l’amour de la France était grand en ce début de XXème siècle quand face aux Péruviens qui descendaient des Incas,  les Argentins eux descendaient des bateaux venus des quatre coins de l’Europe…

En fait les premiers arrivants avaient débarqué dès le dernier tiers du siècle précédent avec leur poids de misère, de solitude et de nostalgie. Et dans ces zones d’ombres que sont les ports, les quartiers louches et les bordels, le brassage des cultures et des traditions musicales avait fait le reste pour préparer la naissance d’un nouveau mystère de l’incarnation… Certes, l’étable était un lupanar, l’étoile s’était transformée en croix du sud et le désir charnel transgressait la spiritualité mais la ferveur quasi religieuse était à son acmé. Le bandonéon, bientôt suivi du violon puis du piano, n’avait plus qu’à  déchirer le silence pour accompagner la violence du désir et le plaisir du premier abrazo. Des milliers de pas emmêlés pouvaient irriguer d’une vie nouvelle les trottoirs de Buenos Aires, le tango était là comme une évidence. Le hasard était devenu nécessité. Non pas une simple danse mais un besoin vital, un art de vivre, une éthique.

C’est exactement ce que nous transmet sur la scène du Châtelet le magnifique spectacle Chanteclerc Tango imaginé, conçu et chorégraphié par Mora Godoy (Mora Godoy avait signé la chorégraphie de Tanguera spectacle qui avait fait salle comble au Châtelet à plusieurs reprises). Quand Chanteclerc ouvre ses portes au milieu des années 20, le tango a quitté les bas-fonds des origines, il est passé par Paris où il s’est un peu dévoyé et à la veille de la grande guerre il est retourné au pays nimbé d’une nouvelle légitimité.  Elle lui permettra de s’épanouir dans cette floraison de cabarets qui sont autant de milongas, de salles de danses magnifiquement décorées dans le style Art déco. Un monde qui s’estompera à la fin des années 50 quand le Chanteclerc disparaîtra sous la pioche des promoteurs. C’est ce temps du tango (pour reprendre au passage un titre de Léo Ferré) que nous content Mora Godoy et Stephen Rayne. Ce dernier signant également la mise en scène du spectacle.

Mais loin de toute nostalgie stérile, le spectacle parle aussi d’aujourd’hui dans cette  fiction créée à partir d’une histoire vraie, car la mémoire n’a de sens qu’en résonnance avec notre monde contemporain. Le fil rouge en est le très vieux gardien du cabaret fermé depuis des lustres, contraint d’ouvrir la porte à un agent immobilier accompagné d’un éventuel acheteur de l’immeuble. En ouvrant la porte, il ouvre aussi sans le savoir, le couvercle de la malle aux merveilles. Et dans l’obscurité poussiéreuse de ce qui fut le lieu mythique du tango, les fantômes ne vont pas tarder à se manifester… A commencer par la Ritana, gloire du Chanteclerc à sa grande époque qui apparaît en haut des marches, impériale et nimbée d’or cernée par la poursuite de la mémoire. Il faut dire que Ritana est incarnée par Mora Godoy elle-même. Et lorsque le fantôme d’Amador la rejoint nous comprenons que nous sommes d’emblée au cœur du tango, de sa tradition et de sa modernité, réinventé par la chorégraphe et prodigieuse danseuse qui allie la perfection des techniques classiques et contemporaines à la vibration charnelle du tango pour faire chavirer dans un même élan tous les fauteuils du Châtelet de l’orchestre au paradis…

Et nous voilà partis pour deux heures de rêve dès que le cabaret de la Belle au tango dormant s’éveille au rythme de l’orchestre d’autrefois, celui de Juan d’Arienzo, el rey, alors que le vieux gardien redevient el principe cubano, le prince cubain d’autrefois. Et c’est tout un monde qui revit, animé et dansé par plus de 30 milongueros, tour à tour serveurs, tangueros, tangueras, malfrats, gangsters, milliardaires, policiers plus ou moins véreux, rois de la drogue… Car il y a du polar, du policial, dans cette histoire que n’aurait pas renié Borgès… Une histoire avec des allers retours passé / présent, raconté uniquement par la danse et la musique et ce sont les plus beaux mots que l’on pouvait imaginer. La musique de Gerardo Gardelin écrite aujourd’hui réinvente elle aussi le tango tout en alternant avec les compositions d’autrefois ce qui a le don de les rendre encore plus actuelles.

Les scènes se succèdent… Poursuites loufoques de cinéma muet, bagarres de violences contenues avec arrêts sur la note pour respecter le rythme du tango, scènes de bal réglées au millimètre tout en donnant l’illusion d’une mêlée incontrôlée, scènes d’amour et de lit dans un vertige de sensualité qui resteront des moments d’anthologie de la danse… Danse jusqu’à plus soif… Danse effrénée, rigoureuse, austère, sensuelle, érotique, violente, magique, bouleversante, évidente, essentielle… L’essence même de la danse, servie par Mora Godoy et une compagnie exceptionnelle.

Un spectacle rare pour un théâtre total qui donnera le dernier mot au rêve car dans l’histoire, les promoteurs ont des âmes de tangueros et le Chanteclerc sera sauvé et revivra dans un éternel tango qu’on ne finira jamais de danser…

 

Théâtre du Châtelet, théâtre musical de paris

Jusqu’au 3 novembre 2013

chatelet-theatre.com

 

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