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Culture et ossature

:::: Par Isabelle Bournat | paru le 06/06/2013

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On n’a pas assez parlé d’une pièce grandissime, récemment au Rond-Point à Paris. Il s’agit de La maison d’os de Roland Dubillard. Lui, il a quitté notre planète fin 2011, mais outre de nombreuses pièces connues, Naïves hirondelles, Le jardin aux betteraves…, il a aussi écrit ce chef d’œuvre. Désarçonnant peut-être pour qui n’est pas prêt à se laisser emporter par des dialogues mi-figue mi-raisin entre drôlerie et étrangeté, ou pour qui n’a pas envie de rentrer en lui-même. Car tout est là. Avec cette pièce, vous êtes emporté dans l’absurdité fantastique de la condition humaine autant que dans les dédales du sens et du non-sens à l’intérieur de votre propre carcasse osseuse.

Cultiver, c’est rendre habitable. Rendre habitable, c’est rendre plus confortable, plus cossu, plus douillet. Les humains, en se cultivant, essaient donc d’aménager leur intérieur d’humain. Leur intérieur intime, leur arrière-boutique, ainsi l’énonçait Montaigne, la partie cachée, le moi ou le soi. Alors les humains écrivent, ils lisent, ils écoutent, ils créent, ils s’élèvent au-dedans même quand le dehors s’affaisse, ils remplissent, entassent du mobilier intellectuel, spirituel ou ludique, sèment des objets plus ou moins décoratifs ou divertissants au sein d’eux-mêmes et jusque dans les tiroirs de l’esprit. On essaie tous, on se cultive comme on peut. Depuis 21 siècles, on n’arrête pas. Ce n’est pas toujours probant, vu les prouesses horrifiantes du 20e siècle menées par des docteurs ès maintes disciplines. Mais continuons quand même. Ce serait trop bête d’avoir des murs qu’on laisse inoccupés, des parois crâniennes sans y mettre un peu de bouillonnement de pensée et des graines aromatiques. Si on ne s’efforce pas de rendre habitable cette structure organique qui équivaut à la vie, on y reste une sorte d’habitant satisfait peut-être, mais vaguement creux. Inculte. Pourquoi pas, si ça peut convenir au bonheur on s’incline. Cependant, il se peut que l’on y souffre, dans ce vide. Dans ce cas, en remplissant cette satanée ou merveilleuse enveloppe physique avec les babioles et les joyaux de la culture, il se peut que l’on y trouve de quoi s’exciter, se donner plaisir et goût, curiosité, enthousiasme voire désespoir, mais au moins du désespoir avec des arguments.

Le formidable Roland Dubillard joue avec malice pour parler de cette dérisoire et sublime construction osseuse à l’intérieur de laquelle nous habitons. Il nous met face à notre charpente de vertébré avec humour en édifiant une oeuvre bouleversante, énigmatique, drôle, allégorique et vertigineuse. Dubillard place au cœur de sa pièce un Maître proche de sa fin, entouré de ses domestiques et happé par le souvenir de sa défunte épouse. Les jeux de langage vont aussi vite que les serviteurs, qui sont peut-être bien les symboles des derniers ressorts physiques à la disposition du mourant. Celui-ci se demande ce qu’il restera de ses frémissements incorporels une fois que les matériaux seront devenus cendre. La réflexion part dans tous les sens, s’ouvre sur tous les recoins de notre bâtisse de chair où vont se nicher tant de questions existentielles et tant de marées métaphysiques.  

D’un côté on se pense tel un édifice dans lequel tout reste à mettre pour faire un être de culture et de questionnement, puis de l’autre on sait bien qu’il suffit d’une dégringolade  physique, et hop ! tout s’écroule, plus rien ne reste du patrimoine accumulé dans les méninges. Cette armature que nous sommes de 224 os bien agencés équivaut au gros œuvre. Et ce qui circule dans les méandres internes est fait de tout ce que les autres autour de nous s’évertuent à penser et à partager. Il se peut que nous occupions notre maison d’os un certain temps… Cultivons, cultivons le patio intérieur, et allons voir et écouter Roland Dubillard ! A coup sûr, le mental en sera fécondé, du sarcasme à la jubilation,  les fleurs de l’esprit rieur y sont garanties même si la vanité des vanités continue de pousser sur les bords.

 

Du 8 au 19 juin, dans une mise en scène de Anne-Laure Liégeois au Théâtre des Célestins à Lyon.

Avec Sharif Andoura, Sébastien Bravard, Olivier Dutilloy, Agnès Pontier, Pierre Richard

 

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