Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Par ici la sortie...

Les derniers articles de Jean-Pierre Thiercelin dans BAT...

hautLa transparence bleue de la MĂ©moire | paru le 02/10/2011

hautLa transparence bleue de la MĂ©moire (Best of...) | paru le 2013-01-01

hautJean Zay, notre jardin secret… | paru le 2013-01-14

hautAu fil de La Seyne (suite n° 3)... | paru le 30/11/2011

hautAu fil de la Seyne... | paru le 2011-10-27

hautAu fil de La Seyne (suite n°4)... | paru le 2011-12-16

hautAu fil de La Seyne (suite n°2)... | paru le 2011-11-16

hautLe premier des trois coups | paru le 2012-01-19

hautFrançoise | paru le 2012-03-22

hautDora après Dora Transmission de la Mémoire et création artistique | paru le 2013-04-01

hautNe réveillez pas l’auteur/L'été en automne | paru le 2014-12-31

hautVoyage au bout de la ligne… | paru le 05/10/2011

hautDanse avec la Mémoire… | paru le 2011-10-10

hautAu fil de la Seyne... | paru le 2011-10-27

hautAu fil de La Seyne (suite n° 3)... | paru le 2011-11-30

hautL’ Oeuvre (sur)Vie | paru le 2012-05-04

hautAu fil de la Loire... | paru le 2012-09-19

hautLes Mouettes de nos vies… | paru le 2012-10-08

hautRéouverture du Théâtre de Poche Montparnasse | paru le 2013-01-25

haut« Costumer le pouvoir » | paru le 2013-02-03

hautThe Sondheim’s touch | paru le 2013-04-20

hautInvisibles de Nasser DjemaĂŻ | paru le 2013-04-24

hautChanteclerc Tango | paru le 2013-10-24

hautHomo Botticelli | paru le 2013-10-25

hautNe réveillez pas l’auteur/L'été en automne | paru le 2014-12-31

hautMarie-Claude ou le muguet des déportés | paru le 01/10/2014

hautMémoire(s) mise(s) en scène(s) | paru le 2012-04-01

hautBibliothèque Armand Gatti | paru le 2012-03-21

Invisibles de Nasser DjemaĂŻ

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 24/04/2013

thiercelin3.jpg

Théâtre de la commune d’Aubervilliers

 

Hier, j’étais au Théâtre du Châtelet à Paris. Ce soir, je suis au Théâtre de la Commune à Aubervilliers. Hier les ors d’un grand théâtre à l’Italienne chargé d’Histoire, ce soir le rouge vif des fauteuils d’une salle historique de l’aventure de la décentralisation théâtrale. Hier la puissance d’un orchestre symphonique, des lumières de la couleur au service d’un grand spectacle musical. Ce soir, plutôt une petite formation qui, dans l’intimité et la tendresse des voix nous parlent d’humanité. Et pourtant…Une même impression d’évidence et de plénitude avec la même sensation de vivre un grand moment de création et, osons le dire, de bonheur. C’est ça aussi le Théâtre !... Certes, ces moments d’exception rachètent de longues soirées parfois difficiles et trop souvent décevantes mais justement cela en fait le prix et libre à nous de savoir les reconnaître et en profiter…

Les lecteurs de BAT connaissent Nasser Djemaï, comme auteur, bien sûr, mais aussi pour une belle contribution, Gil et Frantz, écrite pour la rubrique Réson(n)ances dans un numéro récent consacré aux Auteurs de Théâtre et l’Algérie où il avait choisi  de nous parler de Gil-Scott-Héron et de Frantz Fanon. Nous avions été d’autant plus sensibles à l’envoi de ce texte qu’il était à ce moment submergé de travail et plongé dans la tournée de  Invisibles, créé en novembre 2011 à la MC2 de Grenoble, dont le succès mérité ne s’est pas démenti depuis. Et voilà que la pièce vient faire un petit séjour à Aubervilliers pour notre plus grand bonheur…

Ce soir, il y a beaucoup de jeunes dans la salle. On le sent à un frémissement qui ne trompe pas et à quelques fous rires, vite étouffés, quand le noir se fait… Martin, le personnage qui ouvre le spectacle pourrait-être un de leurs potes. Il vient de se faire tabasser à la gare par trois mecs qu’il a eu la mauvaise idée de regarder… Martin vient de perdre sa mère. Avant de mourir, elle lui a confié un petit coffret et quelques mots sur un bout de papier « Mon fils, il faut qu’il sache… Il faut qu’il retrouve son père… » Voilà pourquoi il pénètre aujourd’hui dans ce foyer Sonacotra (aujourd’hui, on dit Adoma mais quelle différence ?...) à la recherche d’un certain El-Hadj et qu’il se fait recevoir comme un chien dans un jeu de quilles… Ainsi le personnage de Martin permet à Nasser Djemaï  de créer un  trait d’union, une sorte de « Go-Between » entre le public et le monde clos de ces « Chibanis », ces vieux immigrés, usés par le travail qui ont donné leur vie à la France des « Trente Glorieuses » et qui ne sont pas rentrés au pays de peur de perdre leur pension de retraite. Ils ne sont pas d’ici, on leur a fait suffisamment sentir mais, depuis tout ce temps, ils ne sont plus de là-bas, non plus… Ils se  sont usés et ruinés la santé aux travaux les plus pénibles pour un pays qui les oublie sans aucun scrupule. Ils ne sont plus de nulle part, ils ne sont plus personne mais ils ne veulent surtout pas déranger. D’ailleurs, ils sont devenus invisibles

Mais la réussite de Nasser Djemaï (il signe également la mise en scène) est d’éviter tout pathos et de nous montrer un spectacle bourré de tendresse et d’humour où chaque nouveau rire du public, et il y en a beaucoup, nous rapproche un peu plus de ces hommes qu’on est heureux de mieux connaître au fur et à mesure du spectacle et que l’on quittera, au moment des saluts, comme de vieux amis qu’on se promet de ne plus perdre de vue… La quête du père qui obsède Martin jusqu’à le rendre réellement malade, l’amènera à basculer et à s’immerger dans le monde clos du foyer des vieux travailleurs. Les affrontements avec certains et les liens d’amitiés qui se tissent avec d’autres sont, pour le spectateur, autant d’éclairages et de découvertes de la richesse des  individualités. Il y a Hamid, la grande gueule, celui qui commande (ou plutôt qu’on laisse commander pour avoir la paix) et régente la vie quotidienne. C’est lui qui lit les « papiers » et s’occupe des démarches pour ses camarades. Il ne supporte pas la venue d’un intrus dans leur petit monde au fragile équilibre. Il y a Driss qui attend le jour rêvé ou le tribunal lui accordera enfin sa pension de retraite et rêve de rentrer au pays pour le mariage de sa fille, les bras chargés de cadeaux mais ce jour arrivera-t-il ?... C’est lui qui accueille Martin à bras ouverts, lui donne le lit de sa minuscule chambre et veille sur lui. Quant à Shériff, on comprend qu’il fait de petites affaires. Il va, il vient… Habillé comme un représentant de commerce, il regrette le temps de ses cheveux gominés et de sa banane à la Dick Rivers…Majid, lui, parle peu mais sa présence impose le respect et une étrange douceur. Il s’occupe beaucoup de leur compagnon dans le coma : El-Hadj. Tous les quatre se relaient auprès d’El-Hadj pour le soigner et lui parler, espérant ainsi refaire jaillir l’étincelle de la vie chez leur vieil ami. Martin aussi s’y mettra tout en ne voyant pas l’évidence que tous ont compris, et le spectateur avec eux…

Il se désole que cet El-Hadj qui pourrait lui donner des renseignements sur son père ne puisse plus parler mais il reste près de lui pressentant qu’une réponse ne manquera pas de venir… Elle viendra en effet de la bouche des vieux compagnons pour expliquer à Martin, avec une infinie douceur, qu’El-Hadj est son père. Mais avec la même douceur ils sauront trouver les mots pour raconter la belle histoire d’amour de Louise Lorient et d’El-Hadj Belkacem qui eurent un petit garçon avant que les réalités de la vie ne les séparent… Et les mots ils savent les manier !... Dans les deux langues qu’ils utilisent dans une telle proximité qu’ils nous donnent l’illusion, comme pour Martin, de comprendre parfaitement l’Arabe. Quant au Français, les légères entorses faites à la syntaxe en rehaussent d’autant la couleur et la saveur. Ce n’est pas une des moindres richesses du spectacle.

Une autre richesse est la présence/absence des femmes… Leurs femmes, leurs filles dont ils sont privés et ne sont plus que des rêves, mais des rêves douloureux qui ne les quittent pas… Des fantômes pleins de douceur dont les ombres bienveillantes glissent au loin au fond du théâtre… « Les femmes absentes, elles sont là. On vit avec elle…Moi aussi je sais pas si je suis vivant ou si je suis mort… »

Au moment de repartir Martin tentera d’aider ceux qui sont devenus ses amis et ses pères. Il veut leur procurer une vie confortable, leur trouver une résidence… Mais ils ne veulent rien entendre et  refuseront tout en bloc. Ils resteront là, invisibles mais ensemble dans leur petite vie précaire certes, mais au moins c’est leur vie ! Et ils continueront à prendre soin d’El-Hadj jusqu’au bout. C’est bien ainsi. Qu’il ne s’inquiète pas. L’essentiel est ailleurs… « Car maintenant, on s’est trouvé… »

Que dire de plus ?... Sinon Merci !

 

Théâtre de la commune d’Aubervilliers jusqu’au 24 avril
www.theatredelacommune.com

 

haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre