Lundi 27 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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The Sondheim’s touch

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 20/04/2013

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Sunday in the park with George de Stephen Sondheim

Théâtre du Châtelet

« Mais c’est le Châtelet!... » ont coutume de dire avec humour les gens de théâtre, dès qu’en répétition on apporte une  deuxième chaise sur le plateau….

Le Châtelet symbole de fééries grandioses au tournant de l’autre siècle avant de devenir, tout au long du XXème, celui de l’opérette populaire à grand spectacle. C’est au Châtelet que je dois mes toutes premières émotions de spectateur et sans doute une viscérale passion pour le théâtre… Mes huit ans découvraient, depuis le « Paradis », l’envoûtement des « Valses de Vienne » avec des maisons qui sombraient dans l’abîme, des boutiques de pâtissier qui s’envolaient dans les airs et, dans une explosion de violons et de cuivres, un « beau Danube bleu » couvert de gondoles illuminées qui serpentait vers l’infini… « Au moins deux kilomètres ! » avais-je certifié à mes copains sceptiques, le lendemain dans la cour de récré… « Si ! C’est comme dans la vie sauf que là, la vie elle est magique et que tout est possible, avec de la musique ! Le théâtre, ça s’appelle... » Là, les  copains commençaient à être impressionnés… Et depuis à chaque retour dans ce théâtre, une petite vibration semble se mettre en veille dans l’attente anxieuse de retrouver l’émotion miraculeuse… Peut-être aussi le paradis perdu de l’enfance. Chacun ses petites madeleines…

Aujourd’hui, le Châtelet, devenu Théâtre musical de Paris sous la direction de jean-Luc Choplin, a su trouver le précieux alliage mêlant exigence artistique et musicale et théâtre populaire. « Elitaire pour tous ! » disait Antoine Vitez. On ne saurait mieux dire à propos de cette troisième production « maison » d’un ouvrage de Stephen Sondheim. Celui dont on dit qu’il a révolutionné le « Musical ». « Musical » que nous devrions traduire par théâtre musical plutôt que comédie musicale, car c’est véritablement de théâtre qu’il s’agit. D’un théâtre avec une écriture et une dramaturgie dont l’exigence n’a d’égal que celle de la musique. Après les succès de A Little Night Music et de Sweeney Todd, voici donc le très attendu  Sunday in the park with George, dont l’argument est, ni plus ni moins, le tableau de Georges Seurat Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte sur lequel il travailla deux ans (1884-1886). Œuvre phare du peintre pointilliste qualifié depuis de néo-impressionniste et tableau monumental conservé à l’Art Institute de Chicago. Seurat mourra à 31 ans sans avoir vendu une seule toile en France.

Mais chut !… Dans la fosse, l’orchestre de Radio France a fini de s’accorder. David Charles Abell, le chef d’orchestre salue. Applaudissements. La lumière baisse. On se cale dans son fauteuil en attendant les premières notes de l’ouverture… Mais, première pirouette de Sondheim, en guise d’ouverture c’est le silence qui s’installe…  Un long silence de brouillard blanc… Blanc comme la page qui attend le premier mot. Blanc comme la toile du peintre ?… « Une page blanche ou une toile, tant de possibilités…. » C’est ce que nous dit justement la silhouette de Georges Seurat que l’on devine émergeant de la brume… Il travaille sur le motif. Jamais satisfait il ne cesse de reprendre mais il sait où il va. « Plan, motif, tension, composition, lumière, harmonie… » Il nous faut saisir les mots au vol  mais nous comprenons immédiatement que nous sommes au cœur du processus de création. Vivre de l’intérieur la gestation de l’œuvre à venir c’est à quoi nous invitent Stephen Sondheim (musique et lyrics) et James Lapine (livret).

Le rideau de tulle se lève, libérant ainsi l’espace scénique que vont pouvoir envahir la couleur et la musique. Alors, l’enfant qui sommeille en chaque spectateur peut se laisser aller au plaisir pur de l’émerveillement tandis que se reconstitue sous ses yeux le tableau de Seurat ! Mieux que ça, tout en restant spectateur, il est lui-même au coeur du tableau, dans chacun de ses détails. En un mot il est amené à adopter le regard actif du peintre. Ce soir, tous les spectateurs s’appellent Georges (ou plutôt George, nous sommes en V.O. !) et, spontanément partie prenante de l’aventure artistique ils vont, « with harmony », assembler avec lui les pièces du puzzle de la « Grande Jatte ». Pour les y aider, Lee Blakeley, le metteur en scène, a fait appel à un magicien contemporain William Dudley. L’alambic de ce grand alchimiste-scénographe s’appelle : CGI (Computer Generated Imagery). Tout est travaillé sur ordinateur et projeté  sur un vaste cyclo courbe qui devient notre horizon. Impossible de s’en douter si on ne le sait pas. D’autant que la projection se fait également, « à l’insu de notre plein gré », sur d’autres supports (rideaux de tulle, chevalets, tableaux…) et sur le sol composé de plusieurs tournettes qui se meuvent en toute indépendance à des vitesses différentes. La construction du décor est à la fois réelle et complètement virtuelle, si l’on excepte quelques arbres, tables ou chaises (mais est-on bien sûr de leur réalité ?...). Les angles de vues et les lignes de perspectives changent au gré  de l’action et des croquis du peintre dans une vision circulaire ininterrompue, multipliant les points de vue. Ainsi lorsque le tableau se compose une première fois et que les personnages font leur entrée en scène, ils bougent « immobiles » comme dans un rêve ou plutôt tel que le pinceau du peintre (ou  la pincette de l’entomologiste ?), après les trois heures de liberté du spectacle, les fixera sur la toile pour l’éternité, à l’aide de quelques petits points de couleurs vives juxtaposées.

Car un des nombreux  miracles de ce spectacle, réside dans la fraîcheur retrouvée des couleurs vives de Seurat que le temps (et la mauvaise qualité des produits utilisés) a estompé. Seurat utilise la couleur pure, touche par touche, point par point. Et les couleurs ainsi juxtaposées, vont donner naissance à d’autres couleurs qui au lieu de se fondre sur la palette du peintre, vont prendre vie sur la rétine de celui qui regarde le tableau. De même pour le spectateur du Châtelet dont les sens rappelés sans cesse à l’éveil, sont amenés inconsciemment à construire le spectacle qu’il regarde. Stephen Sondheim a judicieusement remarqué que Seurat utilise onze couleurs plus le blanc. Autrement dit, douze. Avant d’ajouter « combien de notes contient la gamme ?  Douze !»… Les couleurs de la musique vont refléter  les couleurs du peintre…« So many possibilities !... » répètent à l’envie George et Stephen … Ainsi « la juxtaposition de deux accords apparentés produit une teinte originale dans l’oreille du spectateur ». The Sondheim’s touch ! En quelques sortes... Une touche qui ne craint pas la dissonance ; où le rythme et le développement du récit prennent parfois le pas sur la mélodie. Nous passons ainsi naturellement du dialogue parlé au dialogue chanté, la musique et l’orchestration étant inhérente à la dramaturgie. En fait une réinvention du langage du « Musical » qu’il soit théâtre ou comédie.

Et tout cela l’air de rien, dans un plaisir partagé qui n’a d’égal que celui des personnages du tableau qui ne souhaitent que prendre un peu de bon temps par un bel après-midi au cours d’une partie de campagne au bord de la Seine. Etrangement dans cette oeuvre, parfois qualifiée de «  tableau-monde », qui est déjà à elle seul un décor de théâtre, les personnages ne se regardent pas. C’est ce qui donnera l’idée du spectacle à Sondheim et Lapine. Ces personnages semblent fonctionner par groupes, par classes sociales. Nous ne sommes pas loin des nouvelles de Maupassant… Et c’est ainsi qu’ils vont se mouvoir à travers l’espace scénique avant d’être finalement épinglés par le peintre. Le peintre qui les visite un par un, ou groupe par groupe, les approche plus ou moins ouvertement, tente de dialoguer, de les comprendre, de les séduire et enfin de les croquer ! Le batelier, les soldats, les bonnes, le peintre officiel, des familles bourgeoises suivies de leurs domestiques, la mère du peintre et sa gouvernante, le marchand de gaufres, le joueur de cor… Tous y passeront ! Jusqu’au chien que Georges dans sa quête éperdue finira par imiter à quatre pattes au pied d’un arbre pour mieux comprendre son sujet de « l’intérieur »… Le chant du magnifique interprète de Georges, Julian Ovenden, n’aura plus qu’à se laisser glisser, dans une joyeuse pirouette, vers une succession de variations aboyées de cabot…

Mais de tous les personnages, le plus attachant est celui de Dot (Dorothée) superbement interprétée par Sophie-Louise Dann. Dot, le modèle et la petite amie de Georges. ( petit clin d’œil, dot signifie « point » en anglais !...). Dot, petite grisette au cœur gros comme ça, veut bien poser pour George mais pas trop longtemps, surtout s’il fait chaud ! Avec cette tournure encombrante… Dot veut bien apprendre à lire et à écrire pour faire plaisir à Georges  mais elle a surtout envie de vivre et de s’amuser. Tout serait si simple si Georges ne se posait pas tant de questions scientifiques à propos de sa peinture… Mais quand elle lui demande de l’emmener aux Folies-Bergères, il répond qu’il n’a pas fini de peindre le motif du chapeau… Alors, même enceinte de Georges, Dot le quittera et partira en Amérique au bras du marchand de gaufre qui, lui, ne se pose pas tant de questions… Georges ne comprend pas le départ de Dot qu’il aime à sa manière mais l’œuvre, comme le show, « must go on » pour que la Grande Jatte se reconstitue somptueusement sous nos yeux dans le final éblouissant du premier acte…

Le temps de l’entracte, Sondheim nous fait franchir allègrement l’Atlantique et un siècle entier pour nous amener, au deuxième acte, de nos jours, au cœur de l’Art Institute de Chicago où trône le tableau de Seurat. Tels ceux de « La belle au bois dormant », les personnages sont toujours fidèles au poste mais ils commencent à avoir des crampes et ils ne se privent pas de nous le chanter, non sans humour…

Puis on comprend que le tableau est au centre d’une exposition ou plutôt d’une performance en l’honneur d’un jeune artiste conceptuel du nom de George (sans S !) arrière petit fils de Georges Seurat. Marie, sa grand-mère bientôt centenaire (le bébé qu’attendait Dot…) est là pour applaudir et soutenir ce petit fils dont elle semble mieux comprendre le travail que Dot n’avait compris autrefois celui de Georges. Et pourtant les « chromolumes » très mode, plus ou moins cinétiques, du jeune artiste ne manquent pas de laisser perplexe même s’ils se veulent un hommage à Seurat… Mais, sans doute, le temps et la réflexion ont-t-il fait leur travail et dans une très belle scène, elle confie à son petit-fils que « ce qui reste quand on meurt, ce sont les enfants et l’art… ». Alors qu’autour d’eux s’agitent tous les spécimens people plus ou moins rassis du monde de l’art, elle lui suggère de ne pas se laisser aller à la facilité des relations, des modes et des succès superficiels mais de remonter aux sources et de chercher toujours… Ce qu’il fera à sa disparition quand on le retrouve sur l’île de la Jatte au milieu des immeubles en béton des années 70… Une nouvelle source d’inspiration pourrait-elle naître d’un lieu aussi dénaturé ?... Le petit livre de grammaire dans lequel Dot apprenait à lire lui donnera la réponse, ou du moins une réponse possible… Dot y avait griffonné les mots qu’elle entendait de Seurat… A leur lecture, Dot réapparaît pour George et pour nous dans un duo magnifique ou George et Georges ne font plus qu’un pour clore une œuvre qui nous parle aussi de transmission. « Move on » lui chante-elle encore, « Va de l’avant. Ton seul devoir est celui de voir !... » tandis qu’une dernière fois le tableau emplit l’espace entier du théâtre et que les âmes d’enfant des spectateurs émerveillés et bouleversés se disent « encore. Encore !… ».

L’attente de l’émotion miraculeuse n’était donc pas vaine… Le miracle du Châtelet certes mais aussi celui du théâtre musical. Un théâtre musical par ailleurs de plus en plus vivant aujourd’hui. Mais si l’on ne peut que se réjouir de l’existence de telles productions prestigieuses, il ne faudrait pas que cela masque le travail de fond et de grande qualité fait par de nombreux auteurs, compositeurs et compagnies aux moyens hélas beaucoup plus limités. Pour n’en citer qu’un, en toute subjectivité, je pense à celui que poursuit inlassablement avec autant d’exigence, Jean-Luc Annaix et son « Théâtre Nuit » du côté de Nantes.

Au sortir du théâtre, dans la douceur revenue d’un soir d’avril, la force de l’émotion m’interdisait de m’engouffrer trop vite dans le métro… Je résolus de traverser le Pont au Change et de me diriger vers la rive gauche au gré de mes pas alors que les échos de la musique de Sondheim continuent de m’accompagner… Je ne suis visiblement pas le seul à les entendre... Sur la voie rapide des quais de Seine, les automobilistes se sont arrêtés. Pour mieux écouter sans doute… Gene Kelly en a profité pour faire une infidélité à Gershwin et un pas de deux improvisé avec Leslie Caron… Un peu plus loin Woody Allen jongle allègrement avec sa partenaire en guise de balle. Il me fait un signe amical avant de la rattraper in extremis… Sur le pont-neuf, du haut de son cheval, Henri IV m’indique d’un sceptre négligent qu’il y a du monde en bas… Effectivement, dans le square du vert galant, tous les personnages de la Grande jatte ont quitté  la scène pour mieux retrouver la Seine... Ils ont repris leurs places et  chantent à l’unisson « Sunday in the park with George »… Je m’apprête à les rejoindre quand un bateau-mouche  inonde brutalement la scène de ses phares éblouissants jusqu’à saturation de la lumière. On n’y voit plus rien… Rien que du blanc… « Blanc. Une page blanche ou une toile. Sa couleur préférée. Tant de possibilités… »

 

Théâtre du Châtelet jusqu’au 25 avril à 20h  /  Chatelet-theatre.com
25 avril, France Musique, Journée Stephen Sondheim

 

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