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« Costumer le pouvoir »

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 03/02/2013

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Centre National du Costume de Scène à Moulins

Moulins aux vents du pouvoir…

« La ville était aussi nette qu’un jeu de construction : le palais, la préfecture, la mairie et l’église ! Les magistrats et les avocats ! La grosse bourgeoisie et en-dessous, des gens qu’on ne connaissait pas, qui vont le matin au bureau  ou au magasin, puis les commerçants qui lèvent bruyamment leurs volets dans le petit jour »…  Moulins vu par Georges Simenon dans son roman « Les inconnus dans la maison ». Il y décrit, figée dans les derniers soubresauts frileux de la Troisième République, une petite ville de province où les aspirations et les élans de la jeunesse, condamnés d’avance, se brisent sur les codes étouffants de la « bonne société » qui corsettent la ville. Simenon voit bien alors où se situe le pouvoir… Seuls, les immenses  miroirs qui recouvrent les murs du « Grand Café » reflètent à l’infini de jeunes regards embués qui rêvent de fuite et de nouveaux mondes…

A Moulins, une demeure d’autrefois témoigne aujourd’hui encore de cette époque… Une demeure d’atmosphère (comme disent les guides) construite à la fin du XIXème siècle par un solide bourgeois rentier, homme d’influence ayant fait carrière dans l’administration préfectorale et qui se sentait bien de son temps. Tellement bien que ce Louis Mantin, grand amateur d’art et féru de progrès, construisit sa maison autour de ses pièces de collection en la dotant des toutes dernières technologies : électricité (personne n’en était pourvu à Moulins), téléphone, chauffage central, salle de bain avec mitigeur… Et de préciser par testament dans un souci de défiance envers la postérité (parfois bien oublieuse !), que sa maison soit rattachée au musée de la ville « de façon à montrer aux visiteurs dans cent ans un spécimen d’habitation d’un bourgeois du XIXéme siècle »… Et comme on n’est jamais trop prévoyant, le legs était accompagné d’une dotation suffisamment confortable pour dissuader les élus de la bonne ville de ne pas suivre ses recommandations… C’est ainsi que, de tous temps, l’art et le pouvoir ont su s’habiller pour l’hiver et réciproquement…

Petite précision, ladite maison était construite en haut de la ville, au cœur même des restes du château des Bourbons… Vous avez dit Bourbons ? Comme les rois ?... Mais oui. Difficile aujourd’hui d’imaginer que l’actuel chef lieu du département de l’Allier fut résidence royale et fief de la famille qui, d’Henri IV à Louis XVI, régna en maîtresse absolue sur notre beau pays de France… Apparemment, le propriétaire de la Maison Mantin, lui, ne l’avait pas oublié. Il y a des lieux de pouvoir comme il y a des lieux de mémoire. Quant aux signes et aux symboles, ils sont là pour s’en servir… C’est aussi ce qu’avait dû se dire le Duc de Bourbon à la Renaissance  quand il passa commande d’un triptyque considéré depuis comme un des chefs d’œuvre de la peinture. Le retable, conservé dans une chapelle de la cathédrale, représente le couronnement de la Vierge. Mais en fait, la Vierge, toute d’innocence nimbée d’un soleil et d’un arc-en ciel éblouissants, n’en occupe que le panneau central. Les deux panneaux latéraux représentent les donateurs Pierre de Bourbon et son épouse Anne de Beaujeu. Leur omniprésence, leur taille et leurs atours, justifient le lien qui unit la puissance temporelle au Divin. Un lien que ne doit pas oublier le bon peuple… Le peintre inconnu, que nous ne connaissons que sous le nom de Maître de Moulins, s’y entendait déjà pour costumer le pouvoir… D’autant que les couleurs exaltant la richesse des bijoux, des tissus et des drapés nous sont parvenues dans toute leur fraîcheur sans l’once d’une restauration…

Mais il est temps maintenant de nous immerger dans d’autres lumières, d’autres fastes et de passer le pont… Il faut savoir prendre son temps pour franchir l’Allier. Les automobilistes oublieux et nerveux  coincés dans ce goulet (c’est curieusement l’unique pont !) ne regardent plus la rivière où s’ancraient autrefois des nuées de moulins-bateaux qui ont donné leur nom à la ville, pas plus qu’ils ne se souviennent des années sombres de l’occupation où ce pont était un des rares passages de la ligne de démarcation. Cela nous ramène au pouvoir et aux tragédies qu’il suscite et nous y ramènera éternellement tant que les hommes continueront de jeter leur mémoire par dessus les moulins…

C’est, heureusement, ce que n’ont pas fait, ceux qui ont eu la bonne idée de créer sur l’autre rive, dans un ancien bâtiment militaire fin XVIIème, le Centre National du Costume de Scène. Heureuse initiative qui permet de conserver ces merveilles éphémères que sont les costumes de théâtre et qui après avoir, quelques instants, sublimé la vie et le rêve devant les yeux éblouis des spectateurs, croupissent souvent dans les réserves de l’oubli avec le risque de finir un jour du côté de la fripe… Maintenant, ils sont ici des milliers et des milliers, venus de l’Opéra, de la Comédie Française, de différentes compagnies, de différentes productions, à être bichonnés avec amour dans l’attente de revivre une nouvelle vie lors des expositions présentées deux fois par an depuis l’ouverture du lieu en 2006. Notre promenade prédestinée ne pouvait que guider nos pas vers cette nouvelle exposition : « Costumer le pouvoir »…

Rien n’est trop beau, nous l’avons vu, pour costumer le pouvoir. Le pouvoir est lui-même représentation mais quand il s’agit de le représenter sur scène où à l’écran, c’est de représentation démultipliée qu’il faudrait parler… La puissance du  bâtiment et la beauté classique de l’escalier qui mène à l’étage de l’exposition constituent une excellente introduction et lorsque l’on pénètre enfin dans le sanctuaire mystérieux, les scénographes Alain Batifoulier et Simon de Tovar prennent le relais pour guider en douceur le visiteur pour en faire peu à peu un initié…

L’écrin qu’ils ont imaginé et dont ils déroulent le fil au long des salles, enchâsse littéralement les costumes qui trônent dans les vitrines. Vitrine n’est pas le mot juste, c’est de scène qu’il faudrait parler, tant les costumes sont en représentation, nous dominant de leur stature dans l’éclat des lumières ciblées sur fond de noir cinémascope, laissant ainsi deviner la part d’ombre, de complot, de secret défense et de coups tordus qui sous-tend la magnificence des ors lorsqu’on traite du pouvoir… Cet écrin qui donne l’unité de l’exposition est une fresque graphique qui court de murs en murs de siècles en siècles, d’opéras en tragédies jouant sur toutes les gammes de la polyphonie du pouvoir… Gravures, tableaux, tentures, enluminures, manuscrits, citations, symboles héraldiques, comme éclairés de l’intérieur, se fondent dans un même univers au-delà de l’Histoire et de sa représentation. L’ensemble paraît former un immense vitrail, cerné et traversé de longues lignes noires qui rappellent les plombs des riches verrières médiévales des cathédrales… A une différence près : l’histoire qui nous est contée n’a rien d’une Histoire Sainte… A moins de considérer que le poids omniprésent de l’église ait valeur de caution ou de bénédiction. Allez savoir !… Parfois, à l’intérieur des lignes de plomb, le motif se transforme en vidéo, nous contant par surprise l’histoire d’un film, les répétitions d’un opéra, la création d’un grand styliste, le travail merveilleusement minutieux des créateurs et des petites mains… La scénographie a l’art d’utiliser tous les supports en préservant l’illusion d’un seul langage…

Et l’on passe ainsi de la déliquescence de l’ancien régime avec le film récent de Benoît Jacquot « Les adieux à la reine » à Napoléon vu par Sacha Guitry, de l’importance d’être sacré avec la « Jeanne d’Arc » de Besson, à la cour des Valois avec l’Opéra « Le roi s’amuse » ou « La reine Margot » de Chéreau avec son cortège de guerres et de crimes… Parfois le pouvoir se parodie avec « Astérix » comme avec « Le Balcon » de Jean Genet. Il use sans modération du sabre et du goupillon du côté  de« Habemus Papam » ou du « Couronnement de Poppée »… Et parfois le pouvoir se rêve, aussi bien dans « Le cinquième élément » de Besson que dans « Le château de  Barbe-Bleue » de Bartok, sans oublier « Le lac des cygnes » dont certains costumes sont délirants de richesses… Au bout d’un moment la tête vous tourne… De rêves en rêves, d’opéras en films à grands spectacles… Passant des bras de Greta Garbo à ceux d’Isabelle Adjani, sans oublier « la femme sans ombre »… Sans oublier non plus leurs protecteurs, ceux qui les ont habillées avec attention et amour, au fil du temps, de Jacques Dupont à Jean-Pierre Vergier ou Gérard Audier, de Iannis Kokkos à Carlo Tommasi, parmi tant d’autres…

Et voici que l’on approche du final, comme dans tout Opéra qui se respecte… On y aborde, dans une semi-obscurité, avec l’inquiétude de la Belle entrant dans le domaine de la Bête. Les lustres en clin d’œil à Bérard et Cocteau sont d’ailleurs là pour nous le rappeler… Tout d’abord, cernés par d’immenses miroirs, on ne voit que notre image. Est-ce pour nous dire que, tous autant que nous sommes, nous pouvons devenir à tout moment, non seulement spectateur passif du pouvoir mais aussi, peu à peu, son complice plus ou moins consentant ?... Le temps d’un nuage de mauvaise conscience, voilà que progressivement les miroirs sans tain s’éclairent pour laisser la place à Boris Goudounov  et Don Carlo entourés de leurs cours dans des mises en scènes rivalisant de somptuosité. Et comme nous sommes dans le domaine du crime et de l’usurpation, il arrive que les tyrans prennent la figure d’un  Bokassa ou d’un Kadhafi. Les splendeurs barbares n’ont pas de limites temporelles ni spatiales et les scénographes les font monter à l’assaut de l’infini du théâtre qui n’a d’égal que celui de notre imagination… Et c’est avec malice qu’ils laissent encore un peu de notre reflet flotter parmi tout ce beau monde, pour le meilleur et pour le pire… Et maintenant, bon vent !...

C’est avec regret que l’on quitte ce navire « du bien paraître » où l’on se promet de revenir très vite, se frotter à la pourpre ou glisser dans les eaux délicieusement troubles de l’Atlantide mais aussi tout simplement continuer de rêver en gardant les yeux ouverts … C’est ce que nous aura appris cette magnifique exposition !

Il est temps de franchir à nouveau le pont sous l’œil bienveillant de la pleine lune qui a tenu à faire honneur à l’événement et veille depuis les cintres du ciel d’hiver sur le grand vaisseau des costumes de scène… La bise glaciale balaie la place d’Allier… Des bribes d’ondes sonores semblent se perdre dans la nuit… Les échos d’une voix féminine ? … Une rengaine qui vient du « Grand café » ?...  Peut-être la jeune Gabrielle Chanel qui chante à tue-tête pour les derniers clients « qui a vu Coco dans le Trocadéro ?... » Du coup, elle gardera le prénom de Coco et, très vite, n’aura pas son pareil pour, magnifiquement, costumer le pouvoir…

Centre National du Costume de Scène, Moulins. Du 26 janvier au 20 mai 2013.

www.cncs.fr

 

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