Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Réouverture du Théâtre de Poche Montparnasse

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 25/01/2013

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Le bonheur au fond de l’impasse

Il neige ce soir là sur l’impasse du 75 boulevard du Montparnasse. Une impasse étroite, presque un boyau, entre deux immeubles haussmanniens. Sous les flocons, là-haut, les petites ampoules de l’enseigne réchauffent la nuit en allumant dans les yeux des passants d’éphémères étincelles de curiosité… En temps normal, la curiosité, c’est ce qui leur manque le plus aux passants pressés du boulevard. Mais là, ils ralentissent, lèvent le pied parfois et vont même jusqu’à lever la tête. Tiens, c’est nouveau ces petites lumières !… Ils sourient. Et quand un passant pressé sourit, c’est signe qu’il reste encore une petite  ouverture pour le rêve… Qu’est-ce que c’est que ça ?... On dirait une enseigne de cabaret… Un théâtre ?... Un théâtre de Poche ?... Ca existe ?... Et c’est où ?... Là-bas tout  au fond ?... C’est peut-être risqué non ?... En tous cas, c’est excitant, ça fait peur et ça donne envie cette lueur chaude au fond de l’impasse !...

A première vue, ces questions ne concernent pas l’initié, le spectateur, l’amoureux du théâtre, l’habitué du « Poche » qui, au fil des ans, vient se revigorer régulièrement aux textes contemporains en se laissant glisser presque clandestinement entre les hauts murs. Venir voir un nouveau spectacle au « Poche », ça tient un peu du plaisir défendu !… Oui, mais voilà, que depuis un an les grilles de l’impasse ne s’ouvraient plus. On annonçait des travaux… Nos spectateurs amoureux étaient un peu comme les clients de la Maison Tellier fermée pour cause de première communion. Désemparés !… C’est pourquoi, ce soir, ils sont un peu comme les passants du boulevard. Intrigués, légèrement inquiets, émus… Est-ce que ce sera aussi bien ? Allons-nous retrouver le même plaisir ?... Aurons-nous des plaisirs nouveaux ?... Alors, eux aussi, ils regardent l’enseigne qui leur fait de l’œil… Ils hésitent…

Sous le tapis de neige, on devine encore le dos de serpent des vieux pavés de la ruelle. Bon, tout n’est pas perdu. Attention, ça dérape !… On devine des traces de pas… Quelqu’un est déjà passé. C’est une invitation !… Elles sont bien petites ces traces on dirait des pattes de lapin… D’ailleurs, ce boyau fait penser à un long terrier…Tiens, qu’est-ce que je vous disais, un lapin blanc ! Attends-nous ! On ne peut pas courir, ça gliiiisse !... Oui, ça glisse tout seul, c’est merveilleux !... Et au fur et à mesure que l’on descend, l’air paraît plus léger… On se libère du poids de la ville et de son quotidien… Lorsqu’on aborde le fond de l’impasse, on est pratiquement en état d’apesanteur. Le lapin blanc nous attend devant une porte transparente. La lumière éblouit un peu, la porte s’ouvre, nous entrons. Chut !...

Chut !... Serions-nous arrivés dans une des principautés du « Wonderland » du théâtre ?... Le lapin blanc qui se gratte l’oreille s’apprête à répondre mais voilà qu’apparaît brusquement le sourire du chat du Cheshire : « Oui, dit le sourire du chat, mais ici, ce monde merveilleux du théâtre est infiniment petit, ce qui ne l’empêche pas d’être infiniment grand !… Vous arrivez dans un nouveau monde qui n’oublie rien du monde ancien et en plus, ça tient dans la poche… Vous me suivez ?... Bonjour, my name is Philippe. Entrez, soyez les bienvenus !... Vous voulez savoir comment ça a commencé ?... C’était au siècle dernier vers l’an 1942 dans la nuit noire de l’occupation quand un fou de théâtre a décidé de transformer une petite salle de café en caverne des poètes… Et depuis, croyez-moi, il y en a eu ici, des fous de théâtre ! ... Jusqu’à votre serviteur et même ma fille !… Que voulez-vous les chats ne font pas des…»

Et le sourire du chat de nous conter la longue et belle histoire du Théâtre de Poche… En ouverture, les créations d’un jeune metteur en scène du nom de Jean Vilar dans la première salle d’une soixantaine de places… Les premiers directeurs, Marcel Oger, Pierre Valde, Marcel Cuvelier, André Cellier… De nouveaux auteurs du nom d’Audiberti, Duras, Obaldia, Ionesco, Dubillard … En 1956 une jeune directrice, Renée Delmas prend les rênes du lieu, bientôt rejointe par Etienne Bierry. Au théâtre comme dans la vie les Delmas-Bierry forment un duo indissociable de la vie et de l’Histoire du théâtre. Pendant près de 60 ans, contre vents et marées, d’échecs en triomphes, de creux de vagues en découvertes,  ils tiennent bon la barre, continuant de faire claquer dans la grand voile de l’esquif du Poche le verbe des auteurs contemporains… Beckett, Haïm, Billedoux, Weingarten, Arrabal, Butor, Manet, Da Costa, Bouteille, Poudérou… Et toujours Dubillard, Ionesco… Mis en scène par Serreau, Bataille, Balachova, Hadrien, Mauclair, Régy…. Et, bien sûr, Bierry Etienne suivi plus tard de Marion… Dans la famille du théâtre je voudrais…

Quiconque a connu le Poche qu’il soit spectateur, comédien, auteur, critique, ne peut oublier cette sensation unique, d’être au cœur du théâtre, de la création, tout en étant à la fois, dans la soute du navire, dans l’atelier de l’artisan, dans la baraque du théâtre ambulant, dans la roulotte… Dans un lieu magique où les bonheurs et les colères homériques n’ont d’égal que la démesure de la passion du théâtre qui hantent ces lieux… Dans la famille du théâtre je voudrais…

Qui voulez-vous ?... Demande le chat du Cheshire. Aujourd’hui, c’est une autre famille qui a pris la main mais c’est toujours une famille de théâtre et c’est toujours le Poche… Regardez… Tout a changé et rien n’a changé !… Il ne change pas non plus, notre chat paradoxal mais il a raison… Tout a été refait mais il n’y paraît pas tant que ça... L’espace est plus grand mais toujours intime. Les anciens bureaux ont laissé la place à un foyer-bar où l’on se sent tout de suite bien. Le bar en bois n’attend que notre coude pour le patiner et les tables de bistrot vibrent déjà des discussions passionnées qui, autour d’un verre suivront ou précèderont les représentations… La salle mythique est à la même place avec ses 124  fauteuils rouges et l’énorme pilier qui soutient l’immeuble près de l’allée centrale nous confirme que nous sommes bien au Poche. Ouf !… Au sous-sol, le « Petit Poche », catacombe inspirée pour poètes résistants magnifiquement reinventée, a repris du service en permettant de moduler l’espace de jeu…

Ici au Wonderland de poche reprend Philippe le chat, c’est Alice qui va jouer les magiciennes et crée la féérie. D’ailleurs si vous regardez de l’autre côté du miroir, il y a une autre Alice, n’oubliez pas que nous sommes au théâtre… Et les deux Alice s’appellent aussi Stéphanie et Charlotte. Dans la famille du théâtre, je voudrais…

Et la nouvelle famille du Poche s’est mise en route... Une vraie famille, une belle équipe, jeune et pétaradante… Deux spectacles par soir, les matinées du Poche, des spectacles jeune public, des concerts, des conférences, des monologues, un collège de poche à l’horizon… « Plus on est de fous plus on rit ! » dit le chapelier fou derrière le bar… « Lieu de mixité, d’échanges, de gémellité, de liberté revendiquée ! » chante-il avec le sourire du chat en se servant une demi-tasse… Et la ruche du Poche de démarrer sur les chapeaux de roues…

En ouverture et en harmonie avec cette douce folie, Stéphanie Tesson a choisi un cousin de Lewis Carroll, Jacques Audiberti. Cette belle idée est aussi un moyen de rendre un hommage croisé, puisque « Le mal court » fut (presque) créé en ces murs en 1947 avec Suzanne Flon dans une mise en scène de Georges Vitaly. Quel plaisir de réentendre aujourd’hui cette langue luxuriante, charnue et poétique. Une langue qui nous manque sur certaines planches d’aujourd’hui. Un plaisir de théâtre sain et farcesque dans sa forme qui ne cache en rien le fond pessimiste et la cruauté de ce mal qui ne cesse de courir et dont nous nous accommodons cyniquement, sans trop d’états d’âme … Stéphanie Tesson dit que monter une telle pièce tient de l’exercice acrobatique. On la croit sur parole mais ce genre d’exercice lui convient parfaitement. Il faut la générosité du bateleur et un esprit de compagnie pour monter un tel texte où les idées courent parfois plus vite que les mots. Des mots qui se mâchent, qui se croisent, se marchent sur les pieds avant de s’esquiver. Il faut donc une rigueur et une légèreté de jongleur pour savoir jouer de cet univers… La distribution, pour le coup on a envie de dire la troupe, y réussit très bien dans un plaisir partagé qui ne trompe pas. A commencer par Julie Delarme, Emmanuel Suarez et Mathias Maréchal qui incarnent la jeunesse en jouant à merveille les facettes complexes de leurs personnages. Ils sont entourés de Josiane Lévêque, Didier Sauvegrain, Jean-Paul Farré et Marcel Maréchal qui apportent avec générosité et jubilation leurs différents univers de théâtre qui ce soir ne font qu’un avec celui d’Audiberti. Audiberti que Maréchal a lui-même créé si souvent au long de ses routes de théâtre… Et n’oublions pas Antony Cochin, clown blanc fidèle et passionné, qui veille à tout entre scène et coulisses. Dans la famille du théâtre, je voudrais…

A peine sorti de la salle, j’entends le lapin blanc qui me crie en agitant sa montre gousset: « Dépêchez-vous, vous êtes en retard ! Descendez vite au terrier inférieur, ça va commencer !... Hé oui, ajoute le sourire entendu du chat : « To be Hamlet or not !... » Le temps de dévaler les marches, j’aperçois Shakespeare qui me fait un clin d’œil, à moins que ce ne soit Alice / Charlotte et me voilà propulsé dans la caverne du « Petit Poche ». Un lieu dévolu aux jeunes compagnies et au théâtre en liberté. Sous la houlette de Charlotte Rondelez, auteure et metteur en scène, cinq jeunes acteurs pétants de santé, Paul Canel, Pauline Devinat, Céline Espérin, Julien le Provost et Aymeric Lecerf, prennent possession d’un petit plateau de bois clair posé au milieu des spectateurs. Les lions sont lâchés !... Un pur jeu de théâtre où Hamlet tente, par tous les moyens d’échapper à sa condition d’anti héros gravée depuis des siècles à l’encre d’imprimerie dans les volumes reliés de nos bibliothèques… Autant demander à Sartre de vous réécrire « Les chemins de la liberté » ! Et nous voilà partis dans un voyage initiatique, une quête de soi où le pauvre Hamlet, refusant son destin écrit, aura bien du mal à s’en inventer un autre dans notre triste réalité… Et le voilà voguant sur son radeau de la méduse secoué par les vagues du « grand bazar d’opinions divergentes ». Et tourne la ronde du plateau et des personnages de la tragédie de Shakespeare qui refusent de suivre Hamlet sur les chemins de traverse... Il n’aura guère plus de chance avec les personnages échappés de Moby Dick, des romans sentimentaux de Barbara Cartland ou de Samuel Beckett. Mais peut-être est-ce lui qui, à son tour, ne peut admettre d’entrer dans l’univers des autres… Un univers où rien n’est tracé… « Vous voudriez que ce soit logique, droit et compréhensible », lui dit Godot qui n’est jamais arrivé nulle part « Mais vous êtes complètement ravagé ! »… Là aussi le spectacle s’apparente à la folie de Lewis Caroll. D’ailleurs Hamlet va vraiment croiser Alice et le chat du Cheshire (Tiens, il a quitté le veston de Philippe Tesson !) mais il n’est pas sûr qu’il échappe à sa destinée... Peut-être pour mieux retrouver les spectateurs demain soir. Allez savoir !… Les acteurs ont une telle pêche qu’on a encore le tournis en remontant à la surface…

Du foyer bruissent les conversations… Le lapin blanc (il s’appelle Laurent), me donne un dossier de presse pour ne pas rater « Inventaires » de   Minyana qui va revivre vingt ans après avec ses créatrices, Judith Magre, Florence Giorgetti et Edith Scob… Bien sûr nous reviendrons. Il agite sa montre… Oui, oui, nous serons à l’heure !... Dans le foyer les deux Alice, Stéphanie et Charlotte, bavardent avec les spectateurs… Derrière le bar, le chapelier fou a abandonné ses demi-tasses et se met en quatre pour servir des verres de Chablis… L’air est doux dans l’impasse qu’il faut se décider à remonter peu à peu, à regret… Là-haut, au dessus de nous, dans le petit rectangle de nuit, un sourire de chat en forme de premier quartier de lune…

 

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