Lundi 27 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Par ici la sortie...

Les derniers articles de Jean-Pierre Thiercelin dans BAT...

hautLa transparence bleue de la MĂ©moire | paru le 02/10/2011

hautLa transparence bleue de la MĂ©moire (Best of...) | paru le 2013-01-01

hautJean Zay, notre jardin secret… | paru le 2013-01-14

hautAu fil de La Seyne (suite n° 3)... | paru le 30/11/2011

hautAu fil de la Seyne... | paru le 2011-10-27

hautAu fil de La Seyne (suite n°4)... | paru le 2011-12-16

hautAu fil de La Seyne (suite n°2)... | paru le 2011-11-16

hautLe premier des trois coups | paru le 2012-01-19

hautFrançoise | paru le 2012-03-22

hautDora après Dora Transmission de la Mémoire et création artistique | paru le 2013-04-01

hautNe réveillez pas l’auteur/L'été en automne | paru le 2014-12-31

hautVoyage au bout de la ligne… | paru le 05/10/2011

hautDanse avec la Mémoire… | paru le 2011-10-10

hautAu fil de la Seyne... | paru le 2011-10-27

hautAu fil de La Seyne (suite n° 3)... | paru le 2011-11-30

hautL’ Oeuvre (sur)Vie | paru le 2012-05-04

hautAu fil de la Loire... | paru le 2012-09-19

hautLes Mouettes de nos vies… | paru le 2012-10-08

hautRéouverture du Théâtre de Poche Montparnasse | paru le 2013-01-25

haut« Costumer le pouvoir » | paru le 2013-02-03

hautThe Sondheim’s touch | paru le 2013-04-20

hautInvisibles de Nasser DjemaĂŻ | paru le 2013-04-24

hautChanteclerc Tango | paru le 2013-10-24

hautHomo Botticelli | paru le 2013-10-25

hautNe réveillez pas l’auteur/L'été en automne | paru le 2014-12-31

hautMarie-Claude ou le muguet des déportés | paru le 01/10/2014

hautMémoire(s) mise(s) en scène(s) | paru le 2012-04-01

hautBibliothèque Armand Gatti | paru le 2012-03-21

Les Mouettes de nos vies…

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 08/10/2012

thiercelin3.jpg

L’automne serait-il précoce ?... A l’approche d’Orléans, un ciel bas et lourd que n’aurait pas renié Baudelaire semble plomber la Loire tout en le disputant au vent mauvais de Verlaine qui m’emporte vers le théâtre. Si les poètes s’y mettent…

Au dessus du fleuve, les mouettes se laissent en apparence embarquer par les bourrasques. Elles semblent se jouer du vent mais peut-être jouent-elles tout simplement… Ou peut-être font-elles semblant de jouer pour mieux piquer sur la proie qui se croit protégée par le courant. Quel est ce chant qui les réunit là-bas sur le banc de sable ?... Quels sont ces cris qui déchirent les oreilles lorsqu’elles viennent férocement arracher le pain des pigeons dont la vieille dame vient, chaque soir, parsemer le bord du quai… La mouette chante ?...  La mouette crie ?... Douceur ou violence ?... Mystérieuse dualité… L’interrogation perdure dans la tombée du jour alors que le fanal du théâtre annonce pour ce soir « La Mouette » de Tchekhov dans la mise en scène d’Arthur Nauzyciel.

Mais avant d’assister à cette représentation, une autre « Mouette » nous convie à partager avec elle le mystère de sa création, car les « Mouettes », qu’elles soient de Loire ou de Tchekhov, renaissent régulièrement, d’années en années et de théâtres en théâtres, au fil de nos vies et de nos regards…

Dans une salle de répétition, assis en rond sur des bancs autour de Dominique Reymond, nous écoutons la comédienne nous lire son journal tenu durant les répétitions de « La Mouette ». Quelle Mouette ? Celle de ce soir où elle jouera Arkadina ?... Non, celle de 1984 où, jeune actrice, elle était Nina dans la mise en scène d’Antoine Vitez. Le cahier sur les genoux, elle lit avec une rare simplicité et juste ce qu’il faut de distance, sans effacer pour autant l’émotion qui ne tarde pas à nous gagner… En douceur, sans avoir l’air d’y toucher, elle nous fait revivre les étapes de la naissance d’un spectacle. Pas de grands mots ni de théories mais de petites touches justes qui, à travers les doutes, les incertitudes, les angoisses, les petits bonheurs passagers, nous amèneront à approcher le mystérieux processus des répétions dont il est toujours si difficile de parler… Dominique Reymond tourne, une à une, les pages de son cahier et nous avançons avec elle dans le quotidien de ces trois mois de travail… Le travail des corps, le travail « mot à mot, bout à bout, note par note », l’apprivoisement mutuel avec les partenaires, la mise en place, les reculs, les étapes franchies, les découragements… « Quand tu auras trouvé, ça sera trop bien ! »… Les compliments qui font peur … « Maintenant, c’est trop parfait ! »… Le texte que l’on s’approprie enfin et que l’on commence peut-être à comprendre… Et puis au bout de trois mois l’immensité du plateau de Chaillot. Et ce qui pourrait-être un saut dans le vide est en fait l’aboutissement d’une recherche commune où l’on peut dire à son metteur en scène qu’effectivement « ça sert à quelque chose de travailler ! »…

Et pour nous, comme chez Tchekhov, selon le mot de Vitez, « c’est tellement pas vrai que c’est comme dans la vie ! »… Merveilleuse sensation d’avoir vécu au présent ce travail de création avec Antoine Vitez en compagnie de Dominique Reymond… Mais pourquoi se lever ?... Pourquoi ne continuons-nous pas le jeu ? Ne sommes-nous pas déjà dans la pièce de Tchekhov ? Nous sommes sur nos bancs, Nina est encore là, nous imaginons le petit théâtre devant le lac, pourquoi ne pas commencer ?...

Le spectacle va bien commencer mais un peu plus tard dans la grande salle avec une autre « Mouette ». Celle d’Arthur Nauzyciel créée l’été dernier dans la cour d’honneur au festival d’Avignon. Une autre Mouette ? Est-ce bien sûr ?... Cette actrice vêtue de noir qui avance vers le public pour lui parler droit dans les yeux, c’est bien Dominique Reymond et que nous dit-elle ?... « Je suis une mouette. Non c’est pas ça. Je suis une actrice… » Elle est encore Nina et déjà Arkadina ?... Ou peut-être Arkadina qui fut Nina, comme dans la vie… Ou bien Arkadina qui sait ce que vit Nina car elle est actrice et peut nous la restituer au présent  comme au théâtre… Ou encore Arkadina, double de la Nina de la fin de la pièce, qui donne le coup d’envoi d’une pièce qui a déjà été jouée mais qui renaît sans cesse pour nous qui allons la vivre au présent. Au présent ?...Pas si sûr, car Treplev, (Xavier Gallais) oiseau noir touché en plein vol vient de tomber devant nous au ralenti abattu d’un coup de fusil muet. Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?... C’est ce qu’Arthur Nauzyciel va tenter de nous conter en prenant Tchekhov, « jeune auteur contemporain », au pied de la lettre…

Face à l’espace vide et noir de la cage de scène du théâtre, on ne peut s’empêcher de penser à l’immense plateau de la cour d’honneur pour lequel le spectacle a été conçu et qui devait démultiplier les proportions… Certes, l’immensité du ciel noir et le vent de certains soirs nous manquent un peu mais il y a dans la salle un côté « voyage au centre de la terre » qui ne nuit pas à la réception du spectacle… Une sorte de muraille de métal semble s’enfoncer de biais dans un sol de poussier noir d’où émergent à peine deux dômes du même métal, vestiges peut-être d’un autre monde presque disparu sur lesquels des silhouettes d’anciens humains viennent s’accrocher tour à tour comme à des certitudes qui glissent pourtant de la main comme du sable ou plutôt de la suie… Et voilà que commence la danse de mort des silhouettes noires aux masques de mouette qui dansent pieds nus dans un rituel bouleversant de fin du monde. La danse est légère pourtant et les mouettes somptueuses… Sont-elles les dernières à avoir survécues au cataclysme ?... Nous racontent-elles l’histoire des derniers hommes ou sommes-nous, tous autant que nous sommes, des mouettes égarées dans la fin des temps ?...

Le jeu des acteurs (remarquable à l’unisson de la direction d’acteur et de la chorégraphie) semble avoir gardé de la cour d’honneur la force de propulsion détachée qui donne cette impression d’entendre pour la première fois un texte qui nous est pourtant familier. Ce n’est pas une des moindres qualités du spectacle… Si certaines réactions furent enthousiastes à ce spectacle, nous n’ignorons pas que d’autres furent beaucoup plus négatives, irritées de ce traitement infligé au grand dramaturge qui en a pourtant vu d’autres… Certes, c’est le droit de chacun de s’indigner mais comment ne pas reconnaître que nous sommes là face à une profonde réflexion dramaturgique et au prolongement du questionnement d’un authentique homme de théâtre (impossible d’oublier « Jan Karski, mon nom est une fiction »). Car ce soir nous sommes viscéralement au théâtre et le fait que le metteur en scène fasse échapper Tchekhov de  la petite musique réaliste ne signifie pas pour autant que le sens s’est échappé, bien au contraire… Quand au premier acte Nina (Marie-Sophie Ferdane) joue le texte, pour le moins étrange, de Treplev, véritable casse-tête de beaucoup de metteurs en scènes, nous en découvrons la chair à vif pour la première fois. Et tandis que, proche de la transe, elle exulte physiquement et magnifiquement le texte, son ombre décuplée sur le mur ressemble étrangement à celle de la Musidora des premiers films muets … La scène  où Arkadina refait le pansement de son fils a rarement été jouée avec autant de subtilité dans une sorte de ballet où le sourire, l’humour et la tendresse complice savent prendre la place des trop  traditionnels éclats de voix… L’absence de tout support réaliste permet cette lecture qui n’efface pas pour autant de nos mémoires les autres « Mouettes » de notre vie. Au contraire, cette « Mouette » d’au-delà du temps nous permet au fil des mots et des phrases de Tchekhov de laisser resurgir, en surimpression fugitive, une image venue de Pintillé ou de Vitez ou même une émotion surgie plus loin de chez Sacha Pitoëff dans la piété filiale de Georges, son père… Et de bien d’autres encore… C’est aussi cela le plaisir du théâtre… Les fantômes de nos souvenirs rejoignent ceux du spectacle de ce soir qui est paradoxalement une nouvelle naissance de « La Mouette » tandis que le ballet des mouettes de Nauziciel reprend sa ronde nocturne au dessus de nos destinées…

Sur le chemin du retour, alors que le vent s’est calmé, la lune qui peine à se frayer un chemin entre les nuages d’encre, s’est mise au diapason du spectacle… Juste ce qu’il faut pour deviner le banc de sable cerné par le fleuve noir où les mouettes se sont enfin posées. Jusqu’à… Demain ?... Tant que coule le fleuve et que continue le spectacle des hommes…

Le spectacle poursuit son vol…. ici !

 

 

haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre