Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Au fil de la Loire...

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 19/09/2012

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Oui, je sais la Loire est toujours belle !... Mais la douceur de la lumière de septembre, alors que l’été s’attarde encore un peu dans ses boucles, lui va particulièrement bien. La blondeur des grèves et le scintillement de l’eau semblent un appel à la baignade… Mais non, il faut continuer de pédaler, pédaler… C’est encore loin Darvoy ?... Quelques kilomètres après Jargeau, il suffit de continuer à suivre la levée qui surplombe le fleuve. A gauche, le val somnole sous le soleil qui achève de roussir les maïs qui n’en finissent pas d’envahir les cultures maraîchères… A droite les mouettes rieuses se laissent un temps chahuter par le vent, puis se rassemblent sur une de ces îles improbables que la Loire ne cesse d’inventer… Le vent est à l’ouest, il vient d’Orléans. Autrement dit on l’a dans le nez… Allez pédale, pédale !…

Au bout de la courbe, là-bas des tentes blanches accrochent le soleil, tandis que le contre-jour laisse deviner d’étranges fourmis noires glissant sur le paysage à l’assaut de la levée… L’accélération du pédalage et l’accommodation de l’œil nous révèlent que les dîtes fourmis sont, comme nous perchées, sur deux roues… Quant aux tentes blanches au sommet de la fourmilière, elles pourraient bien annoncer le point de rassemblement et de départ d’un mystérieux événement… « Le Ligéro cyclo Spectacle » ! Pardon ?... Avec pour titre « Femmes de Loire » !... Bon… C’est ce que vient d’annoncer une sorte de Monsieur Loyal en canotier mais également à bicyclette… Il ne plaisante pas, il donne de la voix et du sifflet. Il faut dire que nous sommes bien une soixantaine pour le premier départ... Un départ toutes les demi-heures !... Il tente de mettre un peu d’ordre dans le bataillon de spectateurs qui s’emmêlent un peu les rayons avant le départ… Mais il n’y a pas de vraie « générale » sans un peu de bousculade … Et aux trois coups de sifflet, le vent lève le rideau sur une caravane en roue libre en route vers l’inconnu, comme au théâtre !...

Ca s’interroge, ça s’interpelle, ça rit, ça chante « A bicycleeeette… » On n’y coupe pas… Mais surtout ça pédale sans perdre de vue la Loire toujours aussi belle… Mais où sont les femmes promises?... Patience… A l’ombre d’un bosquet, les cyclistes sont priés de dévaler la levée, de poser les montures et de s’affaler dans le moelleux du talus, éphémère amphithéâtre… La brise y est plus légère, le chant d’un oiseau se met au diapason pour inviter peut-être, à la rêverie… C’est sans doute ce qui arrive puisque une belle Gitane (aujourd’hui, on dit officiellement Tsigane) vient d’apparaître au coin du champ de maïs… Son apparence fidèle à la légende nous conforterait du côté du rêve mais la vigueur de ses paroles a vite fait de nous ramener à la réalité. Elle se dit nomade et fière de l’être, elle fait la route… Elle aimerait bien s’arrêter un peu… Quelqu’un accepterait-il de la loger ?... Evidemment si ses papiers ne sont pas en règle, on risque 30 000 euros et 5 ans de prison… En lisant le journal, elle a vu le nom de Jargeau, ça lui a rappelé le camp où sa grand-mère est restée cinq ans derrière les barbelés sur recommandation des Allemands mais gardée par des képis bien français…Aujourd’hui, c’est toujours avec des uniformes made in France que les choses se gâtent pour elles et ses frères les Roms…

C’est un très beau texte signé Laurent Maurel. Car il est temps de dire que pour cette folle aventure théâtrale avec sa compagnie « Poupette et Compagnie »,  Céline Larrigaldie a eu la bonne idée de faire appel à quatre auteurs contemporains pour écrire les cinq textes de ces magnifiques femmes de Loire… Stéphanie Tesson a écrit le second texte, celui d’une allumée, tout feu tout flamme, que le peloton de spectateurs reparti sur la levée de Loire, voit arriver, étendard au vent chevauchant un destrier à deux roues en quête de la route d’Orléans. Elle a quelques excuses, elle s’appelle Jeanne et son téléphone portable n’arrête pas de sonner sous le harcèlement des voix de Catherine et Marguerite… Plus érotique qu’hérétique, elle espère être engagée au shopping center des pull-overs anglais. Ils sont partout !…Un texte foisonnant et drôle que Céline Larrigaldie fait claquer joyeusement dans le vent chaud de l’été retrouvé.

Au fil d’un texte de Frantz Herman, un sentier nous mènera vers la Loire… Telle l’Ophélie des tableaux préraphaélites, une femme flotte dans le courant, tandis que l’eau porte vers nous les ondes de mots mystérieux… Lorsqu’elle surgit dans sa grande robe noire bruissante d’eau, nous comprendrons que c’est la Vouivre qui nous intrigue et nous appelle et que le cœur du grand fleuve ne se donne pas sans retour aux petits hommes plantés sur le sable de ses rives…

Après  avoir croisé d’improbables campeuses, l’odyssée se terminera dans une crique cernée de rauches où flotte le linge blanc et les mots (de Nadia Laberche) des  lavandières d’autrefois quand elles savaient décrypter les maux de nos sociétés étriquées, dans les lignes de crasses intimes laissées par les bonnes consciences qui pensent que seul ce qui se voit a de l’importance… La lavandière  dont la mère n’était pas d’ici a failli, elle aussi, être enfermée au camp de Jargeau… Alors, quand se ferme la boucle et que le soleil décline à l’horizon l’ombre du camp revient sur les rives du fleuve, histoire de rappeler aux spectateurs-cyclistes que le théâtre, même au cœur d’une belle journée d’été et d’un grand plaisir partagé est là aussi pour écrire le monde et secouer les arbres des mémoires enfouies et oublieuses.

La semaine suivante, pour la première fois, une visite organisée par le Cercil-Centre d’Etude et de Recherche des Camps d’Internement du Loiret- tentait de retrouver les traces du camp où furent internés  plus d’un millier de Tsiganes entre 1940 et 1945 (la France était libérée depuis un an et demi !…), là où se dresse maintenant le collège de Jargeau. Moment émouvant, lorsque la photo de l’allée des baraques coïncide avec l’entrée du collège et que la maison que l’on voit là-bas de l’autre côté de la rue est déjà, toute petite et un peu floue, en noir et blanc, sur le cliché. Pas assez floue cependant pour ne pas comprendre que de la fenêtre on ne pouvait pas ne pas voir… Pas assez floue pour ne pas être ulcéré de la chape de silence et d’oubli qui allait s’installer pendant près de 70 ans sur les bonnes consciences (toujours elles !) en mal d’accommodement…

Heureusement, la Mémoire semble revenir sur les bords de la Loire et ailleurs… Les historiens font un grand travail mais il est bon de se dire aussi que l’écriture et le théâtre n’y sont pas pour rien. Il y eut des moments très émouvants ce jour-là. En particulier quand les témoins (très jeunes à l’époque) se mirent à raconter pudiquement, nous laissant ensuite à notre émotion…

Lorsqu’ils s’éloignèrent au-delà du portail, je suis sûr d’avoir reconnu les silhouettes de la jeune gitane et de la lavandière qui les accompagnaient…

 

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