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Ă€ toi pour toujours ta Marie-Lou

:::: Par Corinne Klomp | paru le 21/05/2012

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On ne présente plus l’auteur québécois Michel Tremblay, qui écrit aussi bien pour le théâtre, le cinéma, la télévision que pour la littérature et qui a connu récemment au Théâtre du Rond-Point un franc succès avec la reprise / adaptation chantée de la pièce qui l’a rendu célèbre : Les belles sœurs.

Actuellement à Paris dans l’une des deux salles du A La Folie Théâtre se joue une autre de ses pièces qu’il ne faut pas manquer, d’autant qu’il s’agit en France d’une création. Ecrite au début des années 70, A toi pour toujours ta Marie-Lou n’avait en effet jamais été montée sur nos planches jusqu’à ce jour. Après la représentation, on se dit qu’il était plus que temps de rectifier le tir.

L’argument est simple : dix ans après la mort tragique de leurs parents, Manon et Carmen, deux sœurs que tout oppose, tant moralement que physiquement, se retrouvent dans la cuisine de la maison familiale. En parallèle, Léopold, leur père, et Marie-Lou, leur mère, vivent leur dernière journée dans un coin du plateau, chacun campant sur ses déchirures et ses certitudes.

Michel Tremblay écrit depuis toujours sur les « petites gens », grâce auxquelles il produit de grandes pièces. Il excelle dans l’art de dépeindre leurs espoirs, leurs désillusions mais aussi leurs travers. Il ne sombre ni dans un misérabilisme bon marché qui les victimiserait en boucle ni dans une caricature distanciée qui nous les rendrait ridicules voire stupides. A la différence de nombre d’auteurs français (notamment au cinéma) qui prétendent écrire sur le peuple mais qui le méprisent faute de le côtoyer, Tremblay aime et respecte ses personnages. Il n’est pas là pour les idéaliser ou pour les juger. Il sait que dans chaque couche sociale se nichent des malheureux mais aussi des « affreux, sales et méchants » pour reprendre le titre d’un des chefs d’œuvre d’Ettore Scola.

Les quatre personnages de A toi pour toujours ta Marie-Lou sont des cabossés de l’existence. Pour ne pas sombrer, chacun a sa bouée qui se révèlera plus ou moins fiable. Le père (formidable Yves Collignon, tenaillé par une fureur sourde) oublie dans la bière le travail qui l’abrutit et le manque d’amour qui le tue. Sa femme, la Marie-Lou jadis tant adorée (à laquelle Cécile Magnet, aussi émouvante qu’impitoyable, confère une détermination sans faille) tricote comme si sa vie en dépendait, pour son petit enfant à venir qui ne viendra jamais. Manon, leur fille, (Marie Mainchin, butée et touchante), choisit de porter la croix, au sens propre comme au sens figuré, et se réfugie dans l’amour de Jésus, engluée dans ses souvenirs et sa culpabilité. Quant à sa sœur Carmen (interprétée par Sophie Parel avec une sincérité, une énergie et un abattage revigorants), jolie poupée devenue chanteuse de saloons, elle déchiquette plus qu’elle ne mâche son éternel chewing gum, comme si ce « doudou » caoutchouteux était sa meilleure thérapie, la seule façon de ne pas ruminer le passé. Des quatre personnages, Carmen est la seule à porter une note d’espoir, pas étonnant qu’elle chante. Elle, elle veut s’en sortir. Du reste on devine qu’elle ne s’en sort pas trop mal avec ses rengaines pour cow-boys, mais ça ne lui suffit pas. Il lui faut aussi sauver sa sœur, la convaincre de quitter le tombeau familial pour rejoindre le monde des vivants, même amochés. Lourde tâche.  

Christian Bordeleau, le metteur en scène (ainsi que l’adaptateur de la pièce), installe avec intelligence les deux sœurs au cœur du plateau devenu ring virtuel : les reproches, les insultes et les regrets fusent, l’incommunicabilité prend ses aises. De chaque côté de la scène, leurs parents, assis face public, les encadrent, mettant la vie de leur progéniture entre parenthèses comme ils l’ont fait trop d’années durant avec leurs propres espoirs et leurs envies. Pour finir, seule Carmen et son chewing gum trouveront la force de s’échapper à jamais du carcan familial avant qu’il ne les broie dans un étau, laissant Manon à ses hallucinations mortifères.

On sort de là chamboulé, ému, amusé (notamment par le « joual », argot de Montréal ciselé par Tremblay), et terriblement vivant. Pas mal pour une soirée au théâtre, non ?

A La Folie Théâtre 6 rue de la Folie Méricourt Paris 11ème jusqu’au 1er juillet : www.folietheatre.com

Puis à Avignon à L’Essaïon du 7 au 28 juillet : www.essaion-avignon.com

 

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haut de Christian Bordeleau - posté le 22 05 2012

Merci, Corinne !
Christian Bordeleau

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