Mercredi 19 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Exposition: Les Rimajures

Espace Henry Simon
75 bld Georges Pompidou

85800 Saint Gilles-Croix de Vie

Du 11 mai au 15 septembre 2012

 

Henry Simon 1940 – 1950

« Pour l’instant, je fais du théâtre mais la peinture est morte ou presque… » Ainsi s’exprime le soldat Henry Simon dans une lettre à son ami Jean Launois le 14 février 1940. Il est vrai que la décennie aurait pu mieux commencer…

Décennie de la guerre et de l’après guerre, elle fut longtemps occultée dans les mémoires. Tragique jusqu’à l’indicible pour certains, trouble ou nauséabonde pour d’autres, difficile voire traumatisante pour tous, cette période fut longtemps refoulée au creux des inconscients. Quand la page fut tournée, il fallut vivre et reconstruire, alors, d’un commun accord, on parla d’autre chose, on se tut puis on oublia. Du moins on fit semblant… Les enfants grandirent et commencèrent à poser des questions qui restèrent souvent sans réponse. Quand, au tournant du siècle, l’intérêt pour cette période se fit de plus en plus grand, beaucoup de  témoins avaient déjà disparu et aujourd’hui les ultimes questions nous reviennent en échos dans le vide du silence après avoir heurté une dernière fois le mur de l’absence…

Comme ses contemporains, Henry Simon se soucie peu de parler de cette période à ses enfants. Henry est du côté de la création et de la vie et, soucieux de préserver leurs clairs éclats de rires, il pense, sans doute, que ces vieilles histoires n’apporteront rien aux jeunes frimousses rieuses qui font la ronde autour du pommier de la bourrine où il a niché son atelier face au marais et à la Vie. Ce n’est pas un hasard s’il a ancré son œuvre en lisière de cette rivière, c’est juste pour mieux peindre, jour après jour, le mot Vie avec une majuscule.

Alors, après de nombreuses et belles expositions thématiques, il était peut-être temps de tenter de faire resurgir de l’estompe brumeuse de l’oubli, cette période où la vie faillit sombrer. Il était temps de se mettre en quête des pièces du puzzle pour tenter de comprendre  et de resituer dans son contexte ce moment où l’œuvre survit. Mais revenons au début de notre histoire…

Depuis septembre 1939, la France est en guerre mais on ne s’en rend pas trop compte. C’est une guerre de position, une guerre qui s’enlise, une guerre qui oublie son nom jusqu’à devenir une drôle de guerre… Henry, lui, ne trouve pas ça drôle, il perd son temps. « Il fait froid, le paysage est nul et la neige vraiment trop blanche… » Il ne peint plus. Il s’ennuie de ses amis. Alors, il fait du théâtre, un peu… Il aime ça, le théâtre. C’est une autre création qui se fait, non plus en solitaire mais avec les autres. Au lieu de les croquer avec son crayon, il découvre avec eux le plaisir du jeu et une autre passion créatrice.

Mais le 10 mai 1940 c’est un drôle de jeu qui abat ses cartes sans prévenir. La guerre attendait son moment tapie dans l’ombre, elle se découvre maintenant avec une violence terrible. Une guerre éclair qui avance sans répit, encercle et dévore  ceux qui l’avaient trop vite oubliée. Quand Henry arrive à Dunkerque le 4 juin, il est trop tard, « les bateaux étaient partis ». Incompréhension, accablement, hébétude… « On attendait la mer et la mer ne nous recevait pas… ». Les sentinelles allemandes ne font pas tant de manières. Elles l’embarquent illico pour un sinistre périple qui le mènera en Prusse orientale au stalag IB près de Hohenstein. Henry Simon est prisonnier de guerre.

« Nous nous cognons aux autres comme à la paroi d’un cachot. Aux sales autres… On leur en veut aux autres d’être toujours là. On leur en veut des gueules qu’ils ont, de leurs voix, de leurs goûts et de leurs dégoûts, de la place qu’ils tiennent… Un numéro sur un sac de tripes, voilà tout ce qui nous reste de réalité… ». C’est Georges Hyvernaud qui s’exprime ainsi dans « La  peau et les os », un auteur qu’Henry Simon appréciait. Henry est sans doute moins radical : « Oui, c’est bien là qu’est le drame, c’est la découverte de gens, de camarades, de caractères différents autour de soi et puis la découverte de soi-même à travers ceux-ci et à travers les événements ». A la différence d’Hyvernaud, Henry Simon est un homme de foi et sa foi s’étend à l’homme. S’il arrive que son regard soit sceptique ou sans illusion, il n’est jamais désespéré.

Au stalag, les Allemands ont rassemblé les artistes dans une baraque. La baraque 42, dite des barbouilleurs… Il y retrouve d’autres peintres, des intellectuels, des gens de théâtre. Il y fait des rencontres qui deviendront de belles amitiés, notamment le graveur Charles-Emile Pinson et Lucien Elkan (qui fera plus tard, sous le nom de Lucien Hervé, une grande carrière de photographe, proche de Ronis et de Doisneau, avant de travailler avec Le Corbusier) qu’Henry initie à la peinture. Au début, ils semblent jouir d’une relative liberté. Alors, après le sentiment premier qui fut « d’anéantissement » Henry réagit et se met au travail : « j’ai été bouleversé par la matière à traduire. Personne ne pouvait jouer la comédie. Cette nature nue était, pour les peintres, une expérience formidable, une immense leçon… » Il sera donc témoin et il témoignera avec son crayon et ses couleurs quand il en trouve… Sinon, on se débrouille… « Ne pas avoir de papier à dessin, ne pas avoir tout le matériel habituel du peintre, fait que sur un simple papier de chiotte, on arrive à traduire quelque chose de très profond et plus c’est difficile, plus on s’accroche et plus le résultat est émouvant parce que justement dénué de tout artifice ». Et inlassablement, Henry saisit le quotidien du camp comme en témoignent ces dessins de vie collective imposée d’une rare fulgurance… Corvée de patate, lessive, épouillage, les latrines, séchage après la douche, attente, couture au camp, partie de cartes, lecture… « Tout s’égalise, se confond dans la même irréalité mouvante » constate Hyvernaud.

Mais comme Henry le dira plus tard « l’œil est toujours aux aguets, la conscience aussi » et tous deux vont fouiller au plus profond de celui  que Simenon  appelle « l’homme nu ». Il suffit de regarder les dessins de l’intellectuel, de l’homme à la pipe ou du bourdon pour se convaincre du poids d’humanité dont l’artiste se charge d’un trait si léger. Alors, dans « la désolante décoloration de tout » qui obsède Hyvernaud, la couleur apparaît dans un éclat de miroir brisé où l’œil du peintre nous interpelle. Avec les moyens du bord il réalise gouaches et aquarelles. Ainsi ce triste monde en noir et blanc atteint sa dimension tragique en prenant de la couleur et les compagnons de misère se transforment en  clowns tragiques de Becket ou de Shakespeare. Ils attendent éternellement ou jouent du violon de leurs doigts décharnés en contre-jour d’une fenêtre garnie de barreaux et cernée de barbelés.

« L’essentiel était de traduire chez les camarades qui souffraient, la qualité de cette souffrance ». En essayant de traduire la souffrance de ces hommes, jeunes pour la plupart, Henry ne peut s’empêcher de songer à un autre jeune homme éternel rencontré en 1934 lorsqu’il s’est converti au catholicisme. Pour Henry croire en l’homme, c’est croire en Dieu. Et comment ne pas songer au chemin de croix dans le quotidien du stalag ?... Alors, de son pinceau le plus léger, il entreprend une série d’aquarelles qui seront autant de stations du dernier chemin terrestre de celui qu’on appelle aussi le fils de l’Homme. Henry a-t-il conscience de la lumière légère dont il baigne les étapes de ce supplice ? Ce jeune homme brun  drapé de blanc que l’on torture semble bien plus serein que les compagnons du camp qui suent la misère physique et morale. Et quand tout est fini et qu’il repose enfin en paix dans les bras de sa maman, on ne peut s’empêcher de revenir vers le triste soldat du bourdon qui irait bien, lui aussi, se lover dans la douce tiédeur du voile bleu de Marie… A n’en pas douter, à l’inverse de beaucoup d’autres, le chemin de croix d’Henry est un message d’espoir…

L’espoir, il saura le partager comme il partage des amitiés solides et les aventures intellectuelles et artistiques de la baraque 42, en particulier le théâtre. Le programme du studio 42 (songeons que chaque programme est un modèle unique) en est un témoignage. Jusqu’au jour où un commandant allemand fait irruption dans la baraque et pique une colère noire devant les oeuvres d’Henry et de ses camarades qu’il qualifie immédiatement d’art juif et d’anti-art, ajoutant qu’ils n’avaient rien à faire dans une baraque spécialisée pour les artistes… Mais ils continueront, la débrouille aidant, avec du papier d’emballage, des bouts de carton, des sacs de ciment et même des pommes de terre quand l’ami Pinson eut l’idée généreuse d’y graver le cachet qui allait permettre à Henry de retrouver la liberté. Il y avait en effet des possibilités de rapatriements sanitaires ou de pères de famille... Une photo prise au hasard du début de la guerre où des enfants se pendent au cou du soldat Simon fit le reste et le 5 août 1941, Henry est libéré. On ne peut s’empêcher de remarquer que cette libération se fait, juste retour des choses, sous le signe de l’amitié et de l’affection des enfants…

Au cœur de l’été 1941, Henry Simon retrouve la France et la Vendée. A Croix de Vie sa mère l’attend villa Krüger. Mais dans quel pays revient le soldat Henry Simon que l’on dit libéré?... Quand il est parti pour la guerre, la France était une république. C’est maintenant un pays vaincu, humilié, occupé et coupé en deux. Une zone dite libre, sous l’autorité du maréchal Pétain chef de l’état français et une zone occupée. Saint Gilles-Croix de Vie, comme toute la côte Atlantique est en zone occupée. La Vendée est sous l’autorité de la Feldkommandantur de La Roche sur Yon. Le couvre-feu est à 21 heures. La radio, les journaux, les livres, le cinéma, tout est soumis à la censure. L’économie est sous contrôle et les tickets de rationnement ont fait leur apparition.

Henry se repose quelques temps à Fontenay le Comte chez le docteur René Allaud, fidèle ami de collège qui taquine l’aquarelle. Durant ce séjour, il retrouve aussi Emile Boutin, architecte et lui aussi aquarelliste ainsi que d’autres amis de l’époque du groupe de saint Jean de Monts, avant guerre. Il leur montre les croquis qu’il a pu rapporter du camp, il aimerait en faire quelque chose…

En octobre 41 est créée une zone côtière, dite zone interdite, d’une largeur de 30 kms. A partir de décembre, commence la construction du mur de l’Atlantique. La côte va se garnir d’abris de béton, de blockhaus, de barbelés, de mines, de pièces d’artillerie. Adieu la plage et la corniche… La mer vers laquelle s’évadait Henry dans ses rêves de prisonnier au long des nuits glaciales des camps est maintenant  prisonnière derrière les barbelés… Les sirènes des conserveries de sardine se sont tues. A Saint Gilles et Croix de Vie, la vie semble se mettre entre parenthèses…

Mais Henry n’acceptera pas longtemps l’immobilité. La vie qui se ferme comme une huître, il connaît. On ne va pas lui faire le coup deux fois. Il va s’armer lui aussi, mais juste de crayons et de pinceaux et puisque la mer lui est interdite, il se tourne vers le marais et la Vie, avec ou sans majuscule, en quête de ces étranges animaux que sont les êtres humains, ses frères… Il est comme ça, Henry, « il aime les autres ! », tout le monde vous le dira. De plus, selon l’expression populaire, il sait « attraper la ressemblance… ». Comme il le dit lui-même, il est peut-être avant tout un dessinateur. « Pour moi, le dessin a toujours été une passion ». Alors, il se remet au travail et dessine passionnément. Les premiers croquis seront des enfants. Des petits enfants au regard grave qui témoignent, bien malgré eux, de cette période terne où l’on croit la guerre finie alors qu’elle ne fait que commencer. Une France maréchaliste qui croit encore que les mots travail, famille et patrie peuvent avoir un sens et qui n’a pas encore su ressentir dans les hautes herbes du marais les premiers frémissements de ce qui s’appellera dans quelques temps, la résistance… Alors ces petits enfants aux vêtements étriqués, portent parfois un béret de Coeur vaillant ou d’enfant de Marie. L’enfant aux fixe-chaussettes et le petit chaperon gris sont bien seuls sous le regard pourtant bienveillant d’Henry.  Les enfants tristes ne jouent plus. Figés dans une immobilité qui les submerge, tous semblent porter un regard grave et interrogateur sur les adultes… Allez savoir, certains sont peut-être les enfants de camarades restés là-bas derrière les barbelés… Comment ne pas y penser dans ces premiers dessins du retour… L’enfant à l’oiseau, magnifique aquarelle aux tons vert de gris, en est un exemple poignant. On le dirait oublié dans une baraque… On ne l’a sans doute pas assez dit mais Henry Simon est bien un peintre témoin de son temps.

Ce qu’il confirme à la même époque en allant peindre les gitans sur leur campement au bord de la Vie, alors que le quai Gorin est encore à l’écart de la petite ville en marge du marais. Peindre des gitans en 1941 n’est pas anodin. Depuis une ordonnance du  6 avril 1940, « la circulation des nomades et forains est interdite sur le territoire métropolitain ». Ceux de Croix de Vie sont probablement assignés à résidence. Les trois enfants gitans aiment bien Monsieur Henry. Il vient les voir régulièrement. Son regard est doux et compréhensif et tant qu’il les héberge dans la toile qu’il est en train de peindre, il ne peut rien leur arriver. Du moins, ils essaient de le croire… Le ciel reste bleu au dessus de l’ocre chaud de la roulotte. C’est l’hiver mais les arbres morts attrapent un peu d’or des boucles des enfants…. A quoi  peut bien penser la petite fille à la fenêtre devant les roulottes?  Quelle est cette sourde inquiétude dans son regard ? Pressent-elle que dans quelques temps ces bohémiens trop libres qui la font rêver, tout en lui faisant un peu peur, auront disparu ?... Personne ne les reverra jamais ni à Saint Gilles, ni à Croix de vie. Pris dans une nasse tressée par d’autres mains, sans doute sédentaires et bien pensantes, ils auront probablement rejoint un camp d’internement, tel celui de Montreuil-Bellay, où, sous l’œil vigilant des gendarmes français, ils resteront parqués jusqu’en 1945, voire 1946… Mais ça, Henry ne le sait pas et le questionnement est encore présent, quelques années plus tard, chez cet homme au chapeau, au faux air de Manouche qui semble interroger une fenêtre qui ne s’ouvrira pas…

Infatigable, Henry témoigne, Henry  travaille, Henry reprend goût à la vie. Dès octobre 1941, il expose à Paris au Salon d’Automne dont il devient sociétaire, ainsi qu’à la galerie Mignon-Massart à Nantes. En 1942, c’est à nouveau le salon d’Automne, puis « Le phare » à la Roche sur Yon. Avec la complicité d’amitiés discrètes et généreuses, Henri expose à Fontenay le Comte, près de chez lui. Le garagiste, Monsieur Murs, lui propose d’exposer dans une salle dont la grande vitrine donne sur la rue de la République… L’année suivante en 1943, c’est Madame Fauconnier, mercière de son état et son mari ébéniste qui ouvrent une petite galerie dans la rue principale. Henry y expose. Cette même année il participe à une grande exposition collective « Retour de captivité », au musée Galliera à Paris. C’est le fidèle Charles-Emile Pinson qui en est l’initiateur. Comme son ami, Henry ne fait jamais cavalier seul. Il s’inquiète toujours de savoir si les œuvres de ses camarades ne sont pas oubliées, surtout si leur auteur est retenu derrière les barbelés…

« Il faut bien prendre l’habitude de travailler sur place ». Aujourd’hui comme avant la guerre, depuis son retour des Beaux Arts, Henri ne se sent nullement prisonnier de son coin de Vendée interdit au reste du pays. C’est ici qu’il cherche inlassablement et c’est ici qu’il revit. La couleur, elle aussi, revit peu à peu. Cela a commencé par une simple tache dans un jardin, derrière la maison, la voile orange. On la devine quand elle émerge de la brume à marée basse au vieux môle. Elle éclaire d’une clarté légère l’âne dans le marais salant avant de monter en intensité sur les voiles dans le port de Croix de Vie pour jaillir sur les voiles dans le chenal de Croix de Vie, avant l’explosion des voiles au vieux môle où l’éblouissement solaire nous assure que désormais rien n’arrêtera l’œuvre qui reprend son envol avec le retour du coloriste qui, à l’avenir, ne quittera plus le dessinateur. Henry est à la fenêtre de son atelier au premier étage de la villa Krüger. Henry peint les yeux plissés de bonheur, serein, derrière ses grosses lunettes. « On ne s’exprime bien que quand il y a quelque chose qui vous attire violemment et qu’il faut décrire ou chanter ».

 En raison de la qualité de ses portraits, Henry a beaucoup de commandes. Mais là où d’autres seraient tentés de se laisser aller à la facilité d’un procédé ou d’un style, il invente et innove toujours. C’est l’intériorité du sujet qui guide la main du peintre, jamais l’inverse. Chaque portrait a sa propre technique, son propre univers. En témoignent, entre autres, les portraits de Marie-Rose, de Madame Harissard, de son ami Maurice Biron qui, plus tard, construira la bourrine des Rimajures… L’enfance est toujours présente avec  la petite Arlette Porteau, sans parler de la grand-mère et l’enfant ou de l’émouvante fillette au cœur gros… Quant à la petite maraîchine à la chaise paillée, l’interrogation de  ses yeux noirs grands ouverts semble nous être adressée directement. Aurait-elle compris quelque chose que nous avons laissé passer ?... Henry, lui ne laisse pas passer le regard des enfants … Mais il est incorrigible, s’il reçoit un peu, il donne deux fois plus. Il ne cessera de le prouver durant cette sombre période mais comme toujours, avec discrétion et délicatesse, tout sourire et l’air de rien…

La guerre semble ne jamais devoir finir, l’occupation se fait de plus en plus pesante. Si l’on mange à peu près à sa faim en Vendée, le rationnement pèse de plus en plus sur la vie quotidienne. Des périodes de sécheresse ont succédé aux hivers rigoureux et l’agriculture vendéenne est soumise à de lourdes réquisitions. L’industrie tourne à peine au ralenti et cette période de pénurie favorise la fraude et le marché noir. De nombreux réfugiés, dont beaucoup des Ardennes, arrivés au début de la guerre sont finalement restés. Ils ont été rejoints par un certain nombre de citadins avides de changer d’air et de manger. Parmi eux beaucoup d’enfants. Tout cela fait beaucoup de bouches à nourrir mais une belle solidarité semble se mettre en place. Henry ne sera pas le dernier…

De nombreux comités de soutien aux prisonniers de guerre ont vu le jour. Des manifestations d’entre-aide se mettent en place pour collecter des fonds et leur envoyer des colis. L’aide était aussi destinée aux femmes et aux enfants de prisonniers. Henry est de toutes les fêtes, de toutes les kermesses. Au milieu de la foule qui navigue empressée entre tombolas et stands « d’ouvrages de dames », sur fond de chamboule-tout et de pêche aux canards, Henry, imperturbable, a planté son chevalet et d’un fusain gourmand, croque frimousses, minois, gueules d’amour, drôles de gueules ou gueules en biais à toute vitesse. Le béret en arrière, la pipe calée au coin du sourire, l’œil aiguisé mais plein d’une douceur amusée, il chope petits et grands médusés de se voir ainsi « photographiés » en quelques traits, à toute allure. « Allons, Mesdames et Messieurs, profitez-en, c’est pour la bonne cause ! » Et tout le monde en raffole et en redemande. Parfois le dessin glisse vers la caricature et il signe alors Sim. Clin d’oeil à Simenon, voisin vendéen sous l’occupation qui avait utilisé le pseudonyme de Georges Sim? Allez savoir… Sans doute pense-t-il à son frère André, écrivain, poète et traducteur, qui signe parfois d’un pseudonyme : Luc Préveil. Mais pour le moment ses deux frères, André et René, sont toujours prisonniers, là-bas en Allemagne. C’est aussi pour eux qu’Henry donne ainsi, sans compter, de son temps et de son travail…

Au fur et à mesure que l’on avance dans ce temps de l’occupation, celle-ci est de plus en plus mal supportée par la population. L’image du vieux maréchal s’écorne un peu plus chaque jour au profit de ce général inconnu qui parle depuis Londres sur les ondes interdites… Un sursaut irréversible semble gagner le bocage et le marais vendéen, emportant avec lui des milieux qu’on aurait pu croire plus conservateurs. Cela commence, d’abord, par une sorte de résistance passive d’où se distingue une figure appartenant au clergé catholique, Monseigneur Cazaux, jeune archevêque de 44 ans qui ne manque pas de rappeler à ses frères chrétiens, qu’il nomme aussi camarades, « cette défaite n’est pas notre faute mais la patrie revivra, il y aura de beaux jours et vos prisonniers reviendront ». De passive, cette sorte de  résistance devient spirituelle dans un indéniable renouveau chrétien qui prendra de l’ampleur. Connaissant les convictions et la foi d’Henry Simon, il est fort probable que celui-ci se soit impliqué dans cette dynamique. Seule sa viscérale discrétion nous empêche, aujourd’hui, d’en savoir un peu plus… A partir de 1943, la résistance s’organise en Vendée. Parmi d’autres, les réseaux Notre-Dame, Alliance, OCM (organisation civile et militaire), puisent en partie leurs racines dans les milieux d’inspiration catholique. Henry ne pouvait y être insensible mais il n’en dira rien… Fidèle à son personnage, il participe aux goûters d’enfants que sa mère organise à la villa Krüger. Quand il ne les peint pas, il se transforme, pour les faire rire, en marin ou en meunier. Il leur fait chanter « Meunier tu dors », mais lui ne dort que d’un oeil …

Enfin arrive le 6 juin 1944 et le débarquement allié en Normandie. Les bombardements se font de plus en plus nombreux tout au long de la côte. Des navires sont coulés au large de saint Gilles. Au cours de l’été des groupes de combat ne cessent de se former. Ils reçoivent en août  l’appui des américains avec le groupe Jedburg qui aide  les FFI et FTP à se coordonner en leur donnant les moyens de conduire leurs actions de libération. Parmi les nombreux camps de Vendée, celui de Saint Gilles est de 111 hommes. Les 10 et 11septembre, les combats font rage. Le 17 septembre, le département est officiellement libéré. Dans les jours qui suivent, une joie irrépressible explose sur les quais de Saint Gilles et de Croix de Vie où l’on défile joyeusement en musique tandis que les bateaux de pêche chargés de grappes humaines agitant des drapeaux tricolores  paradent dans le port. Le soir, sous les lampions, on danse jusque tard dans la nuit pour fêter la liberté enfin retrouvée. Quatre ans révolus que les bals étaient interdits ! Il est temps de prendre sa revanche…

Il faut maintenant reconstruire, le pays. Tout est à faire et la tâche s’annonce immense. Henry tient à y prendre sa part. Très actif, il est vice-président du comité local de libération. Il acceptera ensuite de siéger en tant qu’adjoint au maire de la nouvelle municipalité. Mais l’époque est à la confusion et propice aux excès en tous genres, en particulier de la part des nombreux résistants de la dernière heure… L’heure est souvent aux règlements de comptes radicaux et spectaculaires, plutôt qu’aux jugements sereins et dépassionnés. Au cœur de la fièvre de l’épuration, Henry tente de faire pencher la balance du côté de la clémence et du pardon pour une femme que l’on veut tondre sans autre forme de procès. Son attitude sera mal comprise et, sans doute calomniée. « En ce temps là, » dit Paul Eluard « pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On allait même jusqu’à les tondre. Comprenne qui voudra… » En accord avec le poète, il n’insistera pas et démissionnera de son poste d’adjoint. On ne l’y reprendra plus ! La place de l’artiste est ailleurs. Il n’abandonnera pas pour autant son combat pour l’homme mais il le fera désormais sur d’autres chemins où, comme Molière fait dire à Alceste, « d’être homme d’honneur, on ait la liberté »…

Allez, il est temps de se remettre au travail ! « On doit travailler tous les jours, c’est un métier ! ». Et l’on revoit Henry à sa fenêtre, sur la place du marché, vers le marais, ou, en attendant que la plage soit déminée, sur la corniche de Sion. Au passage on prendra un Byrrh « chez Frédéric » avec l’ami Pasquereau… Henry, son éternel mégot au coin des lèvres, un léger sifflement entre les dents comme pour aider le motif à surgir… « Les vrais artistes sont, peut-être ceux qui sont les plus humbles d’aspect »… Et voilà les trois fillettes dans le marais qui aimeraient bien jouer avec les enfants dans l’étable ou avec les trois enfants devant la maison jaune, avant d’aller faire un tour avec le boy scout sur la dune

La Vendée est libérée mais, non loin de là, la guerre continue. Les poches de Pornic, de Saint Nazaire et de La Rochelle tiendront jusqu’au mois de mai 1945, autrement dit jusqu’à la capitulation définitive de l’Allemagne le 8 mai. Avec la fin de la guerre, le printemps 1945 voit le retour de plus de deux millions de Français. Prisonniers de guerre, requis du STO, Déportés reviennent enfin… Ses frères André et René, sont, eux aussi, de retour après cinq ans… Alors Henry va poser momentanément les pinceaux pour s’occuper de ses camarades. Depuis son retour anticipé en 41, il n’a cessé de se démener pour les prisonniers et leurs familles, ce n’est pas maintenant qu’il va ralentir ! En tant que responsable cantonal de l’association des prisonniers de guerre, on va le voir désormais sillonner le département, de gare en gare, à chaque arrivée de train, pour accueillir ceux qui reviennent après de longues années de captivité. Infatigable, il tient à ramener chacun dans sa famille et à aider, autant que faire se peut, une réinsertion parfois difficile, dans un monde qui, sans vraiment le reconnaître, avait pris l’habitude de tourner sans eux…

C’est sans doute ce que ressent également André Simon. Heureusement, il y a Henry… Les deux frères sont heureux de se retrouver. Ils parlent de ce qu’ils ont vécu, l’un et l’autre. Henry lui montre ses croquis, ses gouaches, ses aquarelles du stalag. Il aimerait en faire une sorte d’album… De son côté, là-bas, André a écrit. Il est frappé par l’évidence humaine et tragique qui émane du travail de son frère. D’un commun accord, ils décident que le temps est venu de le faire cet « album » ! Ce sera leur grand œuvre : « Compagnons de silence ». Henry reprend les pièces éparses du puzzle laissé en friche à son retour de captivité en 41. Il retravaille, assemble, donne une cohérence. A demi-mot, les deux frères peuvent avancer d’une même foulée poétique et pudique, d’une même pulsion raisonnée. Ils savent où ils vont. Ce qu’ils écrivent à quatre mains, c’est un oratorio. La musique sombre des mots d’André épouse d’elle-même le dessin et la touche lumineuse d’Henry. Au long de vingt aquarelles pleine page, va se décliner l’univers du camp, l’expérience humaine mise à nu « à travers la destruction des conventions sociales ». Du faible, au fort, en passant par l’intellectuel ou le pauvre déboussolé, entre tant de dessins jetés aux paniers de la censure, la grande masse des autres  semble balancer pour l’éternité « de long en large, leurs mains vides, leurs lourdes mains désemparées… ». C’est « la révélation du vieux Lear devant la vérité de l’homme mis à nu : Is man no more than this ?... ». « Prisonnier mon frère » dit André à Henry « C’est parce que je retrouve en toi comme un amour informulé, plus intimement qu’à l’instant aveugle où je cherchais successivement tous les visages de la patience, que je retranscris ces dessins qui se sont adaptés au mouvement de notre cœur…. Du moins te pencheras-tu sur toi-même et dans cette misère goûteras-tu sans doute le grand émerveillement de vivre, admireras-tu, comme nous nous l’étions promis, le miracle éblouissant qu’est la vie, Ô mon cher compagnon de silence ». Que dire de plus ?...

Ce magnifique travail devait être édité par l’association des prisonniers de guerre mais, faute de moyens, la parution ne vit jamais le jour… Ce n’est qu’en 1965 que l’album inédit sera exposé à la galerie Decré, à Nantes, dans le cadre d’une exposition collective « Pages de guerre 1939-1945 ». Enfin, soixante ans après sa création, en 2005, Compagnons de silence fera enfin l’objet d’une véritable exposition au Musée de l’Abbaye Sainte- Croix des Sables d’Olonne et d’une très belle édition de référence aux Editions du Cénomane avec des textes de Benoît Decron et Charles Papon, qui permettra aux nouvelles générations de continuer de découvrir cette part essentielle de l’œuvre d’Henry Simon.

Mais alors que des compagnons reviennent, d’autres s’en vont pour toujours… Un de ses plus vieux amis, Roger Allaud, chez qui il avait repris goût à la vie au retour du stalag à Fontenay le Comte, meurt brusquement. Trois ans plus tôt, une autre disparition l’avait profondément éprouvé, celle de Jean Launois. Lorsqu’Henry était revenu en Vendée après son passage aux Beaux Arts, c’est lui, Launois, qui lui avait donné les clefs de sa « libération » personnelle, sa libération d’artiste, de créateur. « Il m’a emmené avec lui dans les bals maraîchins, il m’a emmené avec lui dans toutes les foires… Là où jamais je n’avais travaillé encore… » C’est lui qui l’avait entraîné, avant guerre, dans la chaude amitié du groupe de Saint Jean de Monts. Launois, ami de Marquet, était lié à « l’école d’Alger ». Démobilisé en 40, alors qu’Henry est emmené en Allemagne, il prend la clef des champs, une dernière fois, pour Alger où il meurt en 1942, dans des conditions misérables, l’alcool ayant eu, cette fois, le dernier mot. Lui qui savait « voir neuf chaque fois, sans idée préconçue, sans souvenir ; séparer la sensibilité de l’intelligence pendant cette brève lutte qu’elles se livrent au cours d’une première vision… ». Henry n’oubliera jamais Launois…

Et pour le lui prouver il se remet plus que jamais au travail… Henry adore explorer de nouvelles techniques. Une lui tient particulièrement à cœur, la gravure. A l’origine de cette passion, on trouve encore, une histoire d’amitié. Celle de Charles-Emile Pinson, grand graveur, prix de Rome, dont il fait la connaissance au stalag IB. A son retour du camp, Henry avait dans sa besace trois livres, en allemand, sur la technique de la gravure. Trois livres dûment tamponnés du stalag, « empruntés pour une duré indéterminée » à ses gardiens… Trois livres qu’il étudie dans la nuit des camps et qui l’aident à tenir. Trois livres dont il ne peut se séparer et dont il continue de s’imprégner à son retour… Le temps venu, il s’essaie avec bonheur à différentes techniques… Des lithographies, dont la jeune femme à la croix et le vieil homme aux cheveux longs sont de beaux exemples… Des bois gravés comme en témoignent les portraits de maraîchins et de nombreuses affiches de théâtre…

Le théâtre qu’il n’a jamais cessé de pratiquer en amateur éclairé et à qui il voue une véritable passion… Le théâtre qu’il a commencé avant guerre, continué au théâtre aux armées durant la « drôle de guerre », continué encore au stalag IB, où se mêlent amateurs et professionnels, continué toujours, dès son retour en Vendée occupée… Le théâtre est pour lui une autre façon de respirer, une nécessité vitale… Au long de cette longue et dure décennie, le théâtre est sans doute l’antidote qui permet à Henry de continuer à peindre. La peinture est un art essentiellement  solitaire. Une quête intense et parfois épuisante que l’artiste mène seul, où il est seul responsable de ses choix. Au théâtre, sans exclure l’implication des individus, on peut partager. Surtout dans le milieu amateur où la motivation première est de prendre du plaisir tout en en donnant. Henry trouve un bel équilibre grâce à la pratique du théâtre. Son côté malicieux et bon camarade peut s’y épanouir dans un bonheur partagé où il vient se ressourcer.

Nous savons qu’en France, les salles de spectacle n’ont jamais été si remplies que sous l’occupation. Il faut tenir physiquement mais aussi moralement… Le théâtre, le cinéma, la musique, la lecture sont, pour chacun, une évasion et une nourriture nécessaires. Si le phénomène est flagrant dans la capitale, il est également remarquable en province. De Saint Gilles à Saint Jean de Monts en passant par Challans, Henri fait du théâtre au sein de plusieurs troupes. Non seulement, il est un bon comédien au charisme indéniable mais, comme au stalag quand les conditions étaient plus difficiles, il se révèle un véritable homme de théâtre, participant activement au montage des spectacles, imaginant les costumes, brossant les décors, composant le programme et, bien sûr, signant l’affiche ! Le dessinateur ou le peintre ne sont jamais bien loin… (A cette époque il illustre l’édition de la pièce « La fille au cotillon barré » de Ferdinand Duviard). Les répétitions se font parfois à la villa Krüger, véritable ruche sur laquelle veille Madame Simon. Elles se font plus souvent dans une salle de l’école communale de Croix de Vie. Georges Adet, ancien pensionnaire de la Comédie Française est venu, pendant la guerre se réfugier à saint Jean de Monts. Ne pouvant rester inactif, il fonde « Les Tréteaux Vendéens »  qu’Henry rejoint immédiatement. Le succès régional sera longtemps au rendez-vous, même après le retour de Georges Adet vers Paris. De « Gringoire » à « Mademoiselle de la Seiglière », en passant par « Le grillon du foyer », le répertoire est populaire. En 1949, « Noëlla » de Luc Préveil, alias André Simon, sera un grand succès de la compagnie. Au cœur du marais, une jeune fille, Noëlla, se détourne de son fiancé, quand arrive au village un peintre reconnu… Et le peintre est interprété par… Henry Simon ! Le succès grandissant, la pièce « montera » à Paris pour une représentation au Théâtre Trévise en 1950. En compagnie des sculpteurs Jean et Joël Martel, Henry y exposera dans le hall ses premières faïences et céramiques.

Une autre technique qu’Henry, toujours avide de nouveaux moyens d’expression, commence à découvrir à cette époque et qu’il ne cessera d’explorer tout au long de sa vie. C’est un autre ami, Raoul Breteau qui fera le lien entre Henry et la Manufacture Bretonne des Faïences Artistiques de Pornic. Henry y crée plus de 150 modèles qui seront ensuite reproduits à la main par les ouvrières mais il garde la possibilité de créer des modèles uniques.

C’est à cette époque que les commandes publiques commencent à arriver. En 1950, deux fresques gravées, la plage et le port, sont réalisées pour la ville de Croix de Vie. Dès 1945, il crée quatre grandes fresques pour l’église Notre-Dame du bon port de Croix de Vie. En 1947, trois toiles lui sont commandées pour la mairie de Saint Hilaire de Riez, le maréchal ferrant, la ferme et travaux des champs. Au cours de ces années d’après-guerre, Henry se remet à peindre et reprend le rythme de ses expositions d’avant guerre. On remarquera plusieurs types d’expositions qui correspondent bien à la disponibilité d’esprit et à la personnalité non conformiste d’Henry Simon… 1945, il expose à la Galerie du Marais à Challans. En 1946, il participe au Salon des Artistes Libérés, Galerie de Sèvres à Paris. En 46 et 48,  il est à la Galerie Bourlaouen à Nantes. Cette même année, il expose tout simplement chez lui dans son atelier, la fenêtre grande ouverte sur le port, où il reçoit les journalistes en short… Il est vrai que l’atelier d’Henry dont la porte est toujours ouverte peut être considéré comme un lieu d’exposition permanente où chacun aime se rendre… En 1949, il est accueilli à la Galerie de la Résistance de l’Ouest de la Roche sur Yon, puis à la librairie « La rose des vents » des Sables d’Olonne et toujours chez lui, villa Krüger… « Dans les peintures de Simon » déclare Alain d’Ayzac en présentant l’exposition de La Roche sur Yon, «  le dessin semble ne plus exister. Si vous cherchez la ligne, vous ne la trouverez jamais. Cependant, une tâche de couleur, une lumière chatoyante nous révèlent que la ligne est là… L’œuvre d’art est un miroir où se reflète l’âme de l’artiste »

Oui, l’âme d’Henry se reflète plus que jamais dans son oeuvre… Elle est bien là dans le portrait d’André, son frère, élégant jeune homme dont le blanc du masque laisse deviner le temps pétrifié qu’il vient de traverser. On la retrouve chez ces deux enfants à la fenêtre de la villa Krüger où un même mouvement de couleur semble animer la mer et les silhouettes des enfants, tout comme dans le portrait des enfants Chaigneau. Jean Chaigneau était un ami du stalag, Henry lui avait promis ce tableau où l’intensité grave du regard de l’enfance semble se figer dans un arrêt sur image avant de rebasculer dans le jeu et la bousculade. La ligne donnée par la couleur on la retrouve dans la série des barques à Croix de Vie où l’on perçoit la glisse des petites coques de couleur dans le courant de la marée s’engouffrant dans le chenal. Sous le mouvement de l’eau, des lignes, des filets et des perches, on sent celui du pinceau qui bat la mesure et donne le rythme.

Le rythme… Le rythme on le retrouve, bien sûr, dans les scènes de vie, comme au coin de la boucherie à Saint Jean de Monts, dans la composition et les couleurs de la vendeuse d’huîtres à Croix de Vie ou chez cet étrange nu à la villa Krüger. On le retrouve aussi dans la vie qui, à cette époque, commence à reprendre ses droits. On le retrouve dans les mi-carême et fêtes des fleurs sur les quais. On le retrouve dans les sirènes des usines de sardine qui ont repris du service. On le retrouve dans les rires et les cris des filles de l’usine répondant aux allusions grivoises des garçons ou du vieux  marin ventripotent affalé sur le muret le long du port. « Des filles enragées ! » disent les bonnes langues… Quand elles auront rejoint l’usine, le marin interpellera les baigneuses qui rentrent de la plage après cinq heures. Car les vacanciers aussi sont revenus. Dès 1946 ils étaient déjà  des milliers. Le commerce reprend et, en ces temps de pénurie de logement, la moindre remise peut faire une location de vacances très présentable…

De sa fenêtre, Henry surveille tout ce petit monde. C’est bien simple, il n’y a qu’à croquer !... Et puis il repart au devant de nouveaux motifs du côté des plages ou de la corniche. Tout le monde  connaît sa haute silhouette sage et étourdie, cousine d’un Monsieur hulot qui aurait troqué son chapeau pour un béret, tout en gardant la pipe. Tout le monde connaît sa « bonté farfelue » que chacun aime et respecte… Pour aller vers la corniche, on passe par « Grosse Terre », là où habite une vieille connaissance, le menuisier-ébéniste Emile Porteau. Emile a une fille, Monique. Comme elle a grandi !... Depuis quelques temps, Henry passe souvent par Grosse Terre… Quand les années quarante tourneront définitivement la page, il ira demander sa main. Les années cinquante peuvent commencer dans la joie et Charles Trenet peut bien continuer de chanter « C’est la vie qui va toujours,  vive la vie, vive l’amour, la vie qui nous appelle, pour toujours elle a des ailes… »

Le temps d’un autoportrait au voile de mariée (de profil !) et ce sera le voyage de noces de Monique et Henry vers l’Algérie. Il y a, sans doute, dans ce voyage, une part de pèlerinage sur les traces de son ami Jean Launois. Une quête de lumière et de couleurs dont la palette d’Henry s’enrichira, dès lors, dans une fulgurante profusion… Après la traversée du retour, un bébé s’annonce… Et comme Henry est avant tout un homme de parole, il n’oublie pas qu’il a dû sa libération à une photo de « père de famille » où des enfants entouraient le jeune soldat. Henry ne saurait mentir… Avec un léger décalage dans le temps, Monique et Henry auront huit enfants !...

Ainsi la vie a définitivement gagné la partie. Non seulement, au long de ces année difficiles, l’œuvre survit mais l’œuvre vit !… Désormais, une nouvelle vie peut commencer mais c’est déjà une autre histoire…

Une histoire qu’il nous faut continuer d’écrire, aujourd’hui, sur les pas d’Henry pour que, chaque jour un peu plus, se penchent sur son oeuvre des regards neufs et émerveillés qui finiront bien par attirer sur lui l’attention de ceux que l’on nomme « autorisés »… Ils y gagneront l’occasion de ne plus se taire !…

L’oeuvre sur (Vie) !  Longue vie à ton œuvre Henry !

 

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