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Les écritures d'une autre Europe n°1

:::: Par Gilles Boulan | paru le 04/01/2012

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AU SEUIL DE LA DESOLATION de Teki DERVISHI

Le théâtre s’écrit partout. Dans toutes les langues ou peu s’en faut. Et chaque pièce est  un élément du vaste puzzle imaginaire qui vise à représenter le monde dans son extrême diversité tout autant que dans son inquiétante universalité mondiale.  Ce puzzle dont il serait désespéré de rassembler l’ensemble des morceaux, nous offre parfois la chance de découvrir quelques perles surprenantes grâce à l’action (souvent discrète et assez mal soutenue) d’infatigables défricheurs, C’est à une promenade récurrente dans les littératures théâtrales d’une autre Europe à quelques heures de train des grandes scénes parisiennes que j’aimerais consacrer cette rubrique.

Au Seuil de la Désolation de Teki Dervishi est une œuvre inclassable, pour ne pas dire monumentale, mêlant rêve et réalité, tragédie, bouffonneries, réflexions religieuses et références littéraires. Avec ses neufs parties et ses quatre-vingt-un tableaux, elle pourrait se situer dans la catégorie des œuvres marathons à côté du Peer Gynt d’Ibsen, du Chemin de Damas de Strindberg, de La Tétralogie de Wagner ou, peut-être davantage encore, du Soulier de Satin de Claudel. Voire de La Tentation de Saint Antoine de Flaubert dont la nature théâtrale reste à déterminer. Elle figure indiscutablement comme  la pièce-phare du tout jeune théâtre kosovar.

L’intrigue se déroule sur neuf siècles et reprend une vieille légende balkanique : celle de Constantin et de Doruntine qui a également inspiré le grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré dans son roman Qui a rapporté Doruntine ? récemment adapté au théâtre et au cinéma. Cette légende raconte l’histoire d’une promesse tenue au delà de la mort. Constantin est le plus jeune fils d’une famille de dix enfants dont Doruntine est la seule fille. Mais celle-ci est bientôt mariée à un prince éloigné et constatant le désespoir de sa mère, Constantin engage sa parole d’honneur qu’il lui ramènerait sa sœur dès qu’elle en manifesterait le désir. Mais les neuf garçons de la fratrie sont appelés à la guerre et tous meurent au combat. La Mère se retrouvant seule exprime son envie de revoir Doruntine et Constantin sort de sa tombe pour chevaucher la nuit, en compagnie de Doruntine. Lui prisonnier de sa parole, elle de ses liens indissociables avec la famille.

S’éloignant de cette légende, Teki Dervishi fait de Constantin, le Joueur, un homme condamné à revivre incessamment sa mort et qui se montre incapable de retrouver sa sœur faute de pouvoir la reconnaître au moment où il la croise. Il revisite ainsi neuf cents ans d’une histoire où il croise à chaque fois une humanité sarcastique auprès de laquelle sa présence agit comme un catalyseur des haines et des rancoeurs, de la cupidité,  du mensonge collectif. Face à une âme humaine qui de l’Antiquité au monde moderne, offre le même tableau de ses dissensions et de sa méchanceté, la déambulation du Joueur, mort errant parmi les vivants, se présente comme une éternelle variation  qui ne laisse entrevoir aucune autre solution que la solitude, la déception et la fatigue de « répéter sa vie ». Car cette sœur symbolique que Constantin poursuit désespérément dans les limbes de l’enfer, tout au long d’une histoire  qui ressemble à celle de l’Albanie, n’est autre que la liberté.

Ecrivain de langue albanaise, né en 1943 à Gjakovë (Kosovo), Teki Dervishi était aussi romancier, poète, journaliste.  Emprisonné dans sa jeunesse au goulag youlgoslave de Goli Otok (L’Ile nue)  il a écrit l’ensemble de son oeuvre sous surveillance constante de la part du régime avant de prendre part au mouvement d’indépendance du Kosovo dont après la guerre, il est nommé directeur du Théâtre national. Son oeuvre en fait l'emblème du réalisme magique du théâtre albanais.

Traduit de l'albanais par Anne-Marie Autissier et Arben Bajraktaraj, Au Seuil de la Désolation a été publié aux éditions l'Espace d'un instant (Paris).

 

 

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