Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Charité mal ordonnée

:::: Par Corinne Klomp | paru le 02/11/2011

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Mercredi 26 octobre, je suis sortie de chez moi pour aller dans un haut lieu de la capitale française.

Pour pouvoir y pénétrer, j’ai été escortée par une escouade de CRS, tandis que des gens que je ne connaissais pas, rassemblés sur la place voisine, me sifflaient et m’insultaient.

A peine entrée, j’ai dû franchir un portique détecteur de métaux puis j’ai été fouillée par une femme. Ensuite j’ai pris place avec d’autres personnes dans une grande salle. Son directeur, aussi tendu qu’ému, est venu nous donner des consignes de sécurité et de conduite à tenir en cas de « problème » : « Restez calmes, « Ne vous énervez pas », « Ne répliquez pas. » Pendant ce temps prenaient place de part et d’autre de la salle de nombreux policiers en civil et autres (très) gros bras. Mais où étais-je donc, vous demandez-vous ? Dans un hall d’aéroport au lendemain des attentats du 11 septembre ? Aux Galeries Lafayette le premier jour des soldes ? Vous vous égarez. J’étais au théâtre ! Parfaitement. Au Théâtre de la Ville, pour assister à l’une des représentations du dernier spectacle de Romeo Castellucci : « Sul concetto di volto nel figlio di Dio » (Sur le concept du visage du fils de Dieu). Tout le cérémonial auquel j’avais dû me plier jusque-là ne faisait pas partie du spectacle, enfin du moins pas tel que l’a conçu l’auteur à l’origine. Mais je me suis vite aperçue que les conseils prodigués par Emmanuel Demarcy-Mota ainsi que la présence policière ne s’avéraient pas superflus. A trois reprises en effet ce soir-là, des groupes chrétiens fondamentalistes ont tenté d’interrompre la représentation, aux cris de « Sacrilège ! », « Blasphème ! », « La christianophobie, ça suffit ! », auxquels le public composé d’amoureux du théâtre et de la liberté d’expression a répliqué par des insultes fleuries. Ambiance. La lumière s’est rallumée, les policiers ont évacué les perturbateurs, Emmanuel Demarcy-Mota est revenu devant la scène pour calmer le jeu, la voix tremblant de colère et d’émotion. Pendant ce temps, sur les planches, les deux comédiens Gianni Plazzi et Sergio Scarlatella ont continué… à jouer, magnifiques, imperturbables, se demandant peut-être intérieurement dans leur langue maternelle ce que diable ils étaient venus faire dans cette galère. Car ce spectacle n’a jusqu’à présent suscité aucune réaction de ce genre dans les pays dans lesquels il a été représenté, c’est-à-dire, excusez du peu, en Pologne, en Espagne, en Grèce, en Russie et même en Italie, terre pourtant peu réputée pour sa tolérance au blasphème. Non, la France est l’exception. Et elle n’a aucune raison de s’en vanter. Car enfin que voit-on, dans cette représentation qui s’apparente davantage à une performance qu’à une pièce de théâtre ? Dans un décor immaculé figurant un canapé, une table et un grand lit blancs, devant un immense panneau représentant le visage de Jésus Christ (extrait du sublime tableau Salvator Mundi d’Antonello da Messina), un fils élégant en costume cravate s’occupe de son père en fin de vie, qui ne peut quasiment plus parler ni bouger et qui est incontinent. A plusieurs reprises pendant la petite heure que dure le spectacle, le père se vide, désespéré, impuissant, misérable. Et le fils le change, le lave avec amour et patience, il l’engueule aussi quand il ne sait plus comment faire face à ce torrent de souillures, puis il s’excuse, terriblement coupable et… humain. Vous l’aurez compris, c’est un spectacle fort, âpre et beau, sur le chagrin, sur l’acceptation mêlée au refus de la mort à venir, sur l’amour entre un père et son fils. Rien de christianophobe ou de blasphématoire dans tout cela. Lorsque le fils nettoie les fesses de son père pour la première fois, un fanatique dans la salle s’est levé pour hurler : « Lamentable ! Faire ‘ça’ devant Jésus ! » Si je n’avais pas été assise sur mon fauteuil, j’en serais tombée le cul par terre, croyez-moi. Parce que, pour ma part, ce que j’aurais trouvé vraiment lamentable, c’est que le fils laisse son père « se démerder » tout seul, qu’il s’en foute comme de sa première diarrhée et qu’il claque la porte, tout cela sous le regard de Jésus. Il y a une chose qui m’échappe, ils ne sont donc pas foutus comme les autres, les fondamentalistes chrétiens ? Quand ils sont dans leur lit, lequel je suppose est surmonté d’un crucifix ou d’images saintes, ils ne pètent jamais ? Ils ne rotent jamais, ne vomissent jamais, ne se vident jamais, ne baisent jamais ???!!! Sur ce dernier point, il faut croire que si, sinon ils ne se reproduiraient pas. Or ils étaient plus d’une centaine tous les soirs sur la place du Châtelet à déverser selon leur humeur de la haine, de l’huile de vidange ou des boules puantes. Non contents de prôner la censure et de tenter d’obtenir par la violence l’interdiction d’une oeuvre, ces énervés colportent aussi beaucoup de mensonges. Bien entendu, la plupart d’entre eux n’a pas vu le spectacle incriminé. Certains en ont aperçu une partie, avant d’être expulsés par les forces de l’ordre. En bons ignorants qu’ils sont, ils croient savoir et racontent ainsi n’importe quoi. Par exemple, ils prétendent que de la merde est jetée sur le visage du Christ à la fin du spectacle. Désolée mais j’étais là, et par chance, je n’avais pas de la merde dans les yeux, moi. J’ai vu, comme le public normalement constitué, un voile liquide sombre (de l’encre !!!) recouvrir peu à peu le visage de Jésus, puis ledit visage se fissurer avant d’être déchiré de l’intérieur par des techniciens grimpés sur un échafaudage invisible pour laisser place sur le panneau à ce message : « You are (not) my shepherd. » (Tu es – tu n’es pas – mon berger). Voilà l’histoire. Vous avouerez que nous sommes loin des déclarations fantasmées de ces acharnés. Du reste je vous invite à vous en rendre compte par vous-même en allant voir le spectacle qui se joue désormais au 104 jusqu’au 6 novembre.

Dans plusieurs interviews, Romeo Castellucci déclare avec humour et élégance, empruntant à l’évangile : « Je leur pardonne, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Il évoque ensuite un malentendu, mais un malentendu calculé. Selon lui il y a derrière toute cette affaire un usage politique, aujourd’hui ces gens sont « contre un petit spectacle », la prochaine fois peut-être des livres seront mis à feu. Hélas il ne croit pas si bien dire. Dans la nuit du mardi 1er au mercredi 2 novembre 2011, les locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo ont été incendiés par un cocktail Molotov. Probablement par des êtres siphonnés, pardon, chiffonnés par la parution du numéro du jour intitulé « Charia Hebdo », en référence à l’instauration de la charia en Libye et à la récente victoire du parti Ennahda aux élections tunisiennes. Attention cependant à ne pas confondre, de source informée on me certifie que ce ne seraient pas « les mêmes » fanatiques, ceux-là puisent leurs revendications dans l’islam. Rien à voir, en effet, me voilà rassurée. La France a ses « bons » intégristes et ses « mauvais » intégristes. Mais oui, comme dans le sketch des Inconnus, L’ouverture de la chasse à la galinette cendrée, dans lequel les trois humoristes nous expliquent avec force bières la différence entre les « bons » et les « mauvais » chasseurs. Morceaux choisis : « Bon ben le mauvais chasseur, c’est le gars, qui a un fusil, il voit un truc qui bouge, il tire ! » alors que « le bon chasseur, c’est un gars, bon ben il a un fusil, il voit un truc qui bouge, il tire quoi... » Avec l’intégrisme, c’est tout pareil !

* « Sur le concept du visage du fils de Dieu » : représentations au 104 (5 rue Curial Paris 19ème ; réservations : 01 53 35 50 00) du 2 au 6 novembre 2011

* Comité de soutien à la liberté de représentation du spectacle de Romeo Castellucci :
comite-de-soutien-castellucci@theatredelaville.com

 

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