Mardi 25 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 27/10/2011

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Les sanglots longs des jours d’octobre…

Je venais d’arriver à La Seyne sur Mer où, à l’invitation de la bibliothèque Armand Gatti, je me trouve pour deux mois en résidence avec un projet d’écriture autour de la Mémoire et de sa transmission… Histoire de trouver mes marques, utilisant la technique de Jules Maigret, chère à Simenon, je m’attardais sur les banquettes de l’« Idéal Café » afin de m’imprégner au mieux de l’atmosphère… Néon et formica garantis ! Au dessus du grand miroir, une sorte d’étendard rouge et noir me faisait de l’œil et je me réjouissais déjà à l’idée que cette agglomération toulonnaise stigmatisée par des années de droite maffieuse et de Front National retrouve les couleurs de l’Anarchie ! J’en venais à me dire qu’Armand Gatti sera vraiment chez lui quand il viendra dans quelques semaines, le poing levé, inaugurer sa bibliothèque… Cependant, entre petit noir et pastis, la tonalité des conversations autour de la future finale de la coupe du monde de Rugby, commencèrent à ébranler sérieusement mes certitudes et il fallut se rendre à l’évidence… Loin de symboliser l’anarchie, cet emblème était celui du RCT Toulon !... Aucun doute, mon intégration ne pouvait que s’améliorer… Certes, le brin de muguet aurait pu m’alerter mais je n’y voyais qu’une éventuelle  référence au premier mai des travailleurs en lutte !... En fait, il s’agit du brin de muguet que le chanteur Mayol (grande vedette du début du siècle …dernier) portait à la boutonnière. Natif de Toulon, et sensible aux beaux sportifs, il fut le généreux mécène du stade et du Rugby Club Toulonnais. 

 Les chemins de la Mémoire étant décidément imprévisibles, il ne me restait plus qu’à feuilleter les pages du Var-Matin qui traînait sur la banquette, histoire de prendre la température ambiante… Entre tournois de pétanque  et inaugurations diverses, j’en arrivais aux pages « Sortir », espérant peu de chose en dehors de quelques blockbusters musclés probablement en VF… La programmation du cinéma Le royal me fit comprendre qu’il était temps de sortir définitivement des clichés. Le soir même, on projetait le film de Yasmina Adi, Ici on noie les Algériens.

Lorsque je dénichais la petite rue en contrebas de la place de la Liberté, les bouquinistes qui jouxtent le cinéma d’art et essais commençaient à ranger leurs livres et je me sentis immédiatement à l’aise dans ce petit îlot d’irréductibles… Les premiers spectateurs commençaient à arriver. Il allait en venir beaucoup, la ligue des droits de l’homme étant partenaire de la soirée.

Dès le générique l’eau envahit l’écran, elle restera présente, hostile, menaçante, tout au long du film, tel un miroir de nos mauvaises consciences et de notre mémoire engloutie.               Une femme dont ne voit que le profil sous le foulard, parle… Elle parle, regard vers l’extérieur, appuyée à la portière, alors que la voiture file inexorablement le long de la Seine cannibale. Elle parle de cette nuit qui est tombée sur elle et les siens le 17 octobre 1961. Une nuit qui, depuis 50 ans n’aurait plus vu poindre l’aurore… « Il en a mangé ce fleuve… Il en a mangé des hommes… Ce fleuve où ont blanchi leurs os qu’on ne retrouvera jamais… » Et la femme parle de cette nuit maudite... Aussi digne et hiératique qu’Hécube sous les ruines des remparts de Troie, elle pourrait surgir du « Massacre à paris » de Marlowe… Mais non… Le sang qui a rougi la Seine cette nuit-là n’est pas celui de la Saint Barthélémy… C’est celui des Algériens que la police française a jeté dans la seine par-dessus les parapets. Au fil d’une eau terrifiante, les témoignages vont alterner avec les images d’archives. Des voix d’ « Inter Actualité » au service du pouvoir gaulliste commentent, avec des mots convenus, des images en noir et blanc d’un modernisme désuet et glaçant où l’on voit des fonctionnaires des renseignements généraux en blouses blanches qui téléphonent dans des cages de verre… Des commentaires qui stigmatisent des « terroristes algériens » alors qu’il s’agit d’une manifestation pacifique de Français d’origine algérienne (l’Algérie ne sera indépendante qu’en 1962) qui viennent manifester pacifiquement contre un couvre-feu injuste. « Ils étaient beaux ! » dit une autre femme « Bien habillés… On aurait dit qu’ils allaient à un mariage !... » Et les récits succèdent aux récits en superpositions d’images insoutenables. Les hommes blessés, parqués derrière des barrières… D’autres, autour des cadavres de leurs compagnons… « Les policiers repéraient leurs proies et frappaient, frappaient… » Tous les algériens raflés seront ensuite conduits au palais de sports (dans les mêmes  autobus qui avaient déjà servis en 1942 !) où ils seront entassés dans des conditions d’hygiène innommables. Ordre est donné aux médecins de ne pas soigner les blessés. Quand les jours suivants les femmes décideront de manifester à leur tour, elles seront enfermées en hôpitaux psychiatriques… Quant au préfet de police, il s’appelait Maurice Papon.

Les jours suivants on repêchera dans la Seine une soixantaine de corps mais on s’accorde aujourd’hui sur un chiffre probable de deux cents morts… Le gouvernement, lui, ne reconnaîtra que… Deux morts ! Deux morts et un silence de cinquante ans qui dure toujours puisqu’aucune justice n’a été rendu aux victimes d’octobre 1961 et le gouvernement actuel ne semble pas pressé d’envisager le moindre geste… Mais, au moins ce soir, à Toulon, après avoir vu ce film, des gens se sont souvenus, ont cherché à comprendre et ont parlé, parlé…

Ce soir d’octobre, il pleut sur la Seyne. Il pleut sur les chantiers navals rasés… Il pleut sur la cité Berthe et la Mémoire oubliée d’une mosaïque d’émigrés qui y ont laissé leurs forces et souvent leur vie… Mais Boualem me fait signe de venir me mettre à l’abri. Il va sûrement m’offrir un café et il va continuer de me raconter…

Ici, on noie les Algériens  de Yasmina Adi est sorti en salle le 19 octobre 2011             

Octobre à Paris  de Jacques Panigel, 1962, interdit, est sorti en salle le même jour.

 

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