Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Nous avons changé de siècle

:::: Par Joseph Danan | paru le 01/07/2014

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Il y avait eu, il y a quelques années, un rendez-vous manqué avec le BAT, une demande à laquelle, faute de temps, de disponibilité, je n’avais pu répondre. J’attendais son retour (on dirait une chanson), songeant en secret à la belle rubrique “Réson(n)ances”. J’avais déjà un titre : “Pinter, ou comment s’en débarrasser”. Ça ne (ré)sonne pas très aimable, ce titre, je dois m’en expliquer. J’ai été hanté par le théâtre de Pinter : son sens du dialogue (dramatique), son économie, l’inquiétante étrangeté qui en émane, à partir d’une apparente quotidienneté au sein de laquelle tout peut survenir, y compris le pire. J’ai été hanté, plus particulièrement, par une de ses pièces, Le Retour. Comme souvent, le truchement, l’ancrage, devrais-je dire (son ancrage en moi,  mon ancrage en elle), s’était aggravé par le biais d’un travail dramaturgique que j’avais réalisé pour Alain Bézu, qui l’avait mise en scène au Théâtre de Bourgogne en 1979. Rien de tel que ce type de travail pour créer une intimité avec une œuvre, dont vous aurez du mal à vous défaire. Prenant le problème à bras-le-corps, j’ai écrit (en 1989) une pièce, L’Enfance de Mickey (Editions Médianes, 1997), qui est elle-même hantée par Le Retour, et l’assume, jouant très librement avec certaines des situations, certains des personnages de la pièce. Opération d’exorcisme réussie : au terme de l’écriture, j’avais à peu près réussi à me débarrasser de l’auteur (pas moi, l’autre).

Mais puisqu’il ne s’agit pas d’entrer dans “Réson(n)ances” mais de me mettre “En roues libres” (une vraie peau de banane, soit dit en passant, pour un auteur), je poursuis. Pourquoi avoir voulu me débarrasser de Pinter ? Sa proximité me convenait. Mon écriture y trouvait ses marques, et son jeu. Or, je pressentais déjà qu’elle (cette proximité) ne pourrait bientôt plus me suffire, ce que la suite des temps m’a peu à peu confirmé, entraînant mon écriture pour la scène vers des confins desquels je m’étais d’abord, et assez longtemps, tenu éloigné, tenant au dialogue (dramatique), aux situations (dramatiques aussi), aux personnages, fussent-ils incertains.

Nous avons changé de siècle, mes amis, et, nous avons beau le savoir, nous ne le savons pas toujours. Pour beaucoup d’entre nous, si attentifs que nous soyons à ce qui se passe autour nous (dans le théâtre et dans le monde), si sensibles que nous y soyons, nous resterons des hommes et des femmes du XXe siècle. C’est quasiment arithmétique. Je sais que c’est au XXe siècle que se sera déroulée la majeure partie de ma vie. Et dussé-je vivre centenaire, équilibrant ainsi la balance, c’est au XXe siècle que se seront forgés ma vision du monde ou, plus modestement, une grande partie des outils dont dispose mon esprit pour appréhender quelque chose de ce monde.

A cela pourtant je résiste, et le théâtre sans doute m’aide à y résister. Fussent-elles limitées, mes structures mentales, autant que ces limites le leur permettent, se transforment. Façonnées au XXe siècle par le cinéma, elles le sont, au XXIe, par Internet et le numérique. Ce n’est qu’en partie volontaire ou délibéré : c’est sous la poussée de ce qui désormais modélise nos manières d’être et de penser (et dont les bouleversements actuels de la scène rendent compte avec une exactitude sismographique) que j’ai éprouvé la nécessité que mon écriture théâtrale se transforme, et accepté – avec joie – l’évidence de cette nécessité. Elle impliquait, pour moi, d’enfoncer un coin dans la forme dramatique pour y faire entrer le monde et ses nouveaux médiums (la vidéo, les voix véhiculées par la technologie, les flux d’Internet). De chercher des voies qui, sans tourner le dos au drame, tiennent cependant à distance le pur dialogue, les situations dramatiques et les personnages. De renoncer à Pinter et à ses pompes…

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