Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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L’enchantement

:::: Par Aurélie Youlia | paru le 01/01/2015

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« …Ma bouche descend délicatement le long de ton torse, y perd quelques baisers et poursuit sa trajectoire plus bas encore pour y semer des embrassades qui telles des étoiles viennent s’échouer au bord d’une rive… »

Je ne sais pas jouer, je ne sais pas écrire, je ne sais pas parler.

Tant de brouhaha résonnent, une cacophonie, un seul embrouillaga de sons. Tant de sons que cela m’aspire au fond du puits, emmurée dans trop de mots étrangers assourdissants, je me tais, je me cache, je me terre. Ces langues claquent et clonguent, arrivent comme des menaces, je me recroqueville, j’évite leur trajectoire, je fuis leurs tirs.

Viens le temps du récit incompris, du mot inconnu, du chant de l’écho, le chant de l’enfant. Ces mots qui sonnent, résonnent, claquent, entonnent, voilà le souffle. Je respire, je ne sais pas trop pourquoi mais quelque chose se met à chanter de moi dans mon ventre. Je dis encore et encore, je dis en marchant, je dis en chantant, sans savoir quoi, sans savoir comment, j’ai juste attrapé au vol, au passage, ou en réécoutant à l’infini. Je répète, j’imite, je dis encore et encore. Je me noie, ça vibre, ça chante, je sens les mots, mon corps se met en mouvement, ma voix s’évade, je respire ; je commence à respirer, enfin.

Viens le temps des signes, des signes que j’apprends à reconnaitre, des tas de nouveaux signes, des barres et des ronds et des crochets et des courbes, des fourbes même, dans tous les sens et qui forment un son si je regarde bien fort, si je me concentre très fort. Les signes se décollent et viennent s’accrocher aussitôt à ma bouche, la font bouger, se pointer, s’écarter, s’écailler. Je n’ai plus besoin de crier, de gémir, de tonguer.

Non, j’y arrive, je reconnais les signes, et des images se font et se défont à très grande vitesse derrière mes yeux. Voilà ma toile à moi, oui, je les vois, tout est projeté, c’est magique. Au fond de ma grotte, dans l’ombre, surgit un faisceau de lumière et transperce la brume, les spectres. Les mots dans la tête, les images se font et se défont comme un caléidoscope, quelle merveille, c’est lumineux, un air de repos, enfin.

Alors je dévore les livres, je mange tous les mots qui me tombent sous la main, je m’oublie, je m’évade, je plane. Je ne me souviens pas de grand-chose en fait, mais j’ai rêvé.

Viens le temps de la reconnaissance. La rencontre entre le mot dit et le corps, son souffle. Celui qui engage la mémoire, toute la mémoire. Le mot comme revêtement, pour affronter, s’offrir au regard de l’autre. Oh et quelles rencontres, intimes, publiques, partagées, solitaires, merveilleuses, si complices : « et si on jouait à… ?», et bien allons y - Shakespeare, Molière, Tchekhov, Brecht, et bien d’autres encore, tous les autres encore, pas de trahisons, aucun ne sera oubliée, ensemble sous la merveilleuse direction des faiseurs de théâtre. Ceux qui vous hissent vers le vide, qui vous lâchent des hauteurs vers le fond. En recherche jusqu’à ce que le corps s’éveille, jusqu’à ce qu’il se mette à vibrer. Encore et encore, raboter cette peau, limer ces os, les affiner sous les vibratos de mes chers amis. Chaque auteur un son, une musique, un souffle différent. Plier mon esprit à cet exercice. Pas de tricherie, le mot dit, incarné, les sens en éveils. Le mot qui heurte, celui  qui cicatrise, qui guérit, qui vous met au diapason. Celui qui a le bon accord, qui sonne juste, et celui qui vous surprend en plein vol, « Tiens qu’est-ce qu’il fait là celui-là, jamais je ne l’avais encore entendu ainsi… ?»

Un instrument qui vibre, une voix et ses accords justes. Je suis le jouet, la citare, l’octavin.

Je ne sais pas jouer, je ne sais pas écrire, je ne sais pas me dissimuler.

Je ne sais pas écrire, non je ne sais pas trouver les beaux mots comme tous ces merveilleux auteurs. Mais la nécessité fait rage, les mots se forment tout seuls, ils sortent du fond, malgré moi, ils se font et se défont, je les attrape au vol, puis je leur donne rendez-vous, je les convoque, les conjure, je me dépêche, je m’exécute ; ils m’habitent, me traversent, je me dépêche, j’écris - enfin !

Ces mélodies, ces langages m’aspirent ailleurs, j’y mets toutes mes mémoires à contribution, je convoque les fantômes, pour extraire le meilleur de ce que j’aurai à offrir, ne sachant pas quelles seront ses substrats, à qui voudra bien me donner de son temps pour me lire. Je peux enfin me désincarner et trahir mes vieilles habitudes, délaisser mes propres gênes. Je me détourne de mes héritages, avide, pour renaitre à moi par le mot.

Je trempe ma plume dans les veinures de mon bras gauche et j’écris rouge-sang.

 

Epilogue

Il y a aussi  cette merveilleuse rumeur du public dans un théâtre avant la représentation : « Raconte moi une histoire… ! », disent-ils à la manière du Petit Prince. Raconter des histoires, c’est donner sens. Les mots se mettent en rempart contre la barbarie, l’acte poétique se met en mouvement vers un monde meilleur. Le projeter autrement, c’est le faire exister.

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