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Molière, notre boussole

:::: Par Dominique Ziegler | paru le 01/10/2014

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Originalité suprême, l’auteur dont je vais vous parler s’appelle…Molière ! Le lecteur dubitatif se demandera quel intérêt il pourra trouver dans ce cent-millionième commentaire sur le sujet.

Le présent texte n’a pour objectif que d’interroger au plus près l’inépuisable source, de revenir aux fondamentaux, et d’y chercher un peu d’espoir, tant il est vrai qu’en cette ère de désidéologisation accomplie, de socialisme de pacotille, de révolte formatée, d’édulcoration du message politique du théâtre, c’est dans cette œuvre que l’on trouve les leçons de ce que doit être le théâtre, tout simplement. On fera ici l’impasse sur le styliste hors-pair pour se concentrer avant tout sur l’implication politique et citoyenne du grand homme. Il nous faut modestement et simplement nous pencher sur le legs incroyable laissé par Molière et tâcher de le mettre en perspective avec la vacuité idéologico-artistique de l’époque, la soumission du monde culturel aux élites économiques.

On ne fera pas au lecteur l’affront de revenir en détail sur les quinze premières années d’existence de la troupe de Molière, ni sur ses pérégrinations sur les routes de France. Conservons seulement présentes à l’esprit la violence et la dureté de cette vie de saltimbanque dédiée à un art populaire, suspect, dont les praticiens étaient frappés d’excommunication, pour bien mesurer toute la grandeur de l’attitude de Molière une fois celui-ci sorti de la fange, une fois celui-ci devenu artiste officiel de la cour de Louis Quatorze. Là où tout artiste et être humain normalement constitué aurait pleinement profité de ces nouveaux privilèges douloureusement acquis et se serait contenté de remplir le cahier des charges du divertissement de bon aloi, Molière, véritable « entriste » avant l’heure, fit de son trône une tribune et de sa plume une bombe à fragmentation. Qu’on en juge un peu : en moins dix ans, Molière met en pièces  (dans les deux sens du terme), la violence patriarcale, l’hypocrisie religieuse, le cannibalisme de cour, l’obscurantisme médical, et même les soubassements métaphysiques du christianisme (Don Juan)!

L’écriture de l’Ecole des femmes constitue le premier grand acte militant de Molière (en même temps que sa très grande pièce). L’auteur s’attaque à la racine même du pouvoir, qui, comme chacun le sait, prend corps dans la plus petite cellule sociale existante -le couple- et se caractérise par la domination patriarcale. Les réactions ne se firent pas attendre, et cette première salve valut à Molière des inimitiés qui le poursuivirent jusqu’à sa mort. Nombre d’historiens refusent de considérer Molière comme une sorte de proto-révolutionnaire; les faits peuvent leur donner en apparence raison. Le terme n’existait pas. Molière entretenait une relation amicale avec le roi, auquel il rendait fréquemment hommage. Certains témoignages de l’époque prétendent même que Molière avait parfois des comportements impatients, voire méprisants, avec des valets ou petites gens, à l’image d’Alceste avec Basque. Peu importe; ce qu’il faut retenir -et qui fait tant défaut aujourd’hui- est l’exemple d’un artiste parvenu au sommet de la reconnaissance sociale et qui en profite pour faire passer son théâtre dans une dimension supérieure, celle de la critique politique et sociologique radicale. Molière n’oublie jamais dans cette entreprise - et c’est là l’autre enseignement majeur- de préserver la notion de divertissement, notamment le recours au rire, c’est-à-dire l’adresse aux spectateurs, toutes classes sociales confondues.

L’Ecole des Femmes fut suivie du Tartuffe qui valut à son auteur des réactions allant de la censure à la menace de mort. Molière fut lâché au milieu de la tourmente par un Louis Quatorze -pourtant partisan du projet à son début, surtout pour se démarquer de la vieille cour dominée par Anne d’Autriche, alors sous la coupe des bigots- soudain soucieux de rester dans les bonnes grâces des jésuites (car le mouvement janséniste prenait de l’ascendant et présentait pour le royaume un danger supérieur). Molière fut un des premiers artistes à subir tant les foudres d’une corporation réactionnaire que les aléas de la raison d’Etat.

Malgré les violences subies, l’auteur réitéra la provocation avec Don Juan, qui pousse encore plus loin la critique de la légitimité de classe et de la religion. Quant au Misanthrope, véritable étude ethnologique avant la lettre, il décrit avec brio les travers de la cour, et peut toujours servir, aujourd’hui, de modèle analytique pour décrypter les mœurs des castes supérieures, qu’elles soient médiatiques, financières ou politiques. Enfin, on saluera le courage d’un homme condamné par la maladie, qui se rit de la corporation des médecins jusqu’à son dernier souffle. La critique du corporatisme médical, de son bluff, de sa suffisance, de son opacité, s’adapte, elle aussi, aujourd’hui, aux corporations d’experts, d’économistes, de politiciens en tout genre, prétendus détenteurs d’un savoir supérieur qui leur permet d’asseoir leur arrogance élitiste et leur pouvoir  tout en menant la planète au gouffre.

Que reste-t-il de Molière aujourd’hui ? Le théâtre, dominé par le metteur en scène, réfléchit en termes d’efficacité scénique et rarement en termes politiques. On trouvera toujours de bonnes versions des pièces de Molière, mais pour beaucoup d’entre elles, pour citer un célèbre metteur en scène, « le texte n’est qu’un prétexte ». Ce qui compte c’est le discours sur la forme, tarte à la crème du théâtre francophone subventionné depuis un demi-siècle. Reconnaissons tout de même à d’habiles artisans la capacité de donner corps au verbe moliéresque et à le faire entendre aux jeunes générations. Mais quid de l’héritage actif, de la nouvelle parole ? Tout art doit se régénérer, avancer. Sans perdre les fondements de sa mission.

Si Tartuffe a déclenché une telle hostilité c’est parce que nombre d’ecclésiastiques de pacotille s’y reconnaissaient trop bien. Quant aux hommes qui partageaient les conceptions misogynes d’Arnolphe, ils constituaient la majorité des contemporains de Molière (et sans doute est-ce encore vrai de nos jours). Molière s’attaquait, non seulement aux défauts de son époque, mais à ceux qui les incarnaient. Où se situe cette mouvance de nos jours ? Nulle part. Rares sont les auteurs qui prennent à bras-le-corps les sujets de société et tentent de faire tomber les masques par le biais du théâtre. La précarité du métier n’est pas une excuse. Le métier était plus précaire du temps de Molière. Comment expliquer ce désengagement de la part d’un corps de métier, dont ce fut pourtant la vocation première durant les trois derniers millénaires ? Le théâtre s’est toujours défini historiquement comme le bouffon de la société, son garde-fou, son révélateur; il entretenait avec elle un rapport dialectique; émanation de la société, il la disséquait, la transposait, la ridiculisait et par là-même l’améliorait; dans ce rapport du théâtre contre la société, le théâtre sortait vainqueur et la société un peu meilleure. L’œuvre de Molière le démontre mieux que n’importe quelle autre. Les avancées qu’elle a générées dans la conscience collective sont indéniables.

Mais la capacité de régénération de la classe dominante, le perfectionnement de ses méthodes de pouvoir, ont créé ses propres anticorps et, par des procédés implicites, ont inculqué des réflexes de lâcheté et d’autocensure chez ceux qui devraient assumer  l’héritage de la tradition théâtrale. On ne raconte plus d’histoire au théâtre parce que c’est ringard, on n’aborde pas de sujet politique parce que le mot politique doit être entouré d’un halo de mystère pour obéir au diktat de la tendance. Tartuffe a complété sa mue. Il est aussi artiste de théâtre « contemporain », voire, tartufferie suprême, artiste de théâtre «  politique ». Comment mieux détruire une idée qu’en se l’accaparant et en la vidant de sa substance ? La forme n’est pas seulement un snobisme esthétisant ; c’est aussi une méthode, une manœuvre, une malice. C’est aussi un discours. Parler de politique sans nommer les bourreaux. Parler de politique sans parler au peuple. Parler de politique sans en parler. Les directions de théâtre subventionné, comme nombre d’artistes « contemporains », ont une responsabilité majeure. Dans un milieu dit de gauche, mais fermement hostile au peuple, on annonce des saisons de théâtre « politique ».  On prétend prendre des « risques ». Or les quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, le théâtre « politique » consiste à faire éructer à des acteurs des textes incompréhensibles sur fond de projection vidéo et de collages sonores. Chez les plus audacieux un musicien viendra balancer un riff de guitare ou jouer du djembé (ou, nec plus ultra encore : de la chaise !) pour compléter l’arsenal pseudo-moderne de la révolte de pacotille de la nomenklatura post-soixante-huitarde et de ses rejetons. (Relevons dans l’ingénieuse panoplie du bluff théâtral pseudo-punk, l’imparable volet transdisciplinaire!) Rappelons-nous aussi, que la farce, fondement du théâtre de Molière est aujourd’hui un genre conspué, jeté aux oubliettes. L’humour, c’est bon pour le boulevard et pour les stand-up ; surtout pas pour le théâtre avec un grand t, et encore moins pour le théâtre dit « politique ». On voit bien à quel point l’héritage de Molière est foulé aux pieds. Résultat : les bobos se regroupent incestueusement entre aficionados d’une novlangue digne des Diafoirus et pratiquent une révolution de salle de bain dans les cercles établis. La société a pénétré le théâtre. La cour a gagné contre Molière. Mais les modes et les lâchetés passent. La sincérité, la force créatrice, la puissance analytique, le talent sans équivalent de Molière demeurent. Ils doivent être une boussole pour nous tous.

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