Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Réson(n)ances...

La Cerisaie

:::: Par Kadivar Pedro | paru le 01/07/2014

Kadivar.jpg

J'ai longtemps été bouleversé par La Cerisaie de Tchékhov sans l'avoir lu.
J'en connaissais le titre et l'auteur, et je savais que c'était une pièce de théâtre. J'ai lu Tchékhov passionnément à douze ans. Quasiment toutes les nouvelles, aucune pièce. En persan. Je savais néanmoins l'existence de La Cerisaie. Elle respirait à l'ombre d'autres livres dans la bibliothèque de mon frère. Je la côtoyais en pensée, je guettais le livre parfois de loin, il était là, il habitait avec nous, avec moi, dans la même maison, sous le même toit, me guettait peut-être aussi à son tour de loin, me regardant me lever le matin, partir à l'école, dormir la nuit dans mon lit. Il me voyais lire d'autres livres, en sortir certains de la bibliothèque pour les feuilleter, mais pas lui, non, tout en sachant que je connaissais son existence, l'endroit exact de son placement dans l'étagère. Et n'en était pas jaloux. Car il savait tout aussi bien que je le portais en moi, en pensée, en rêve. Quelque chose en lui me fascinait, le titre, le fait qu'il contenait une pièce de théâtre qui tournait autour d'une cerisaie. Ce qui me fascinait était l'idée qu'une cerisaie soit au centre d'une pièce de théâtre, qu'elle en constitue le sujet et l'histoire, le nœud dramaturgique, ce que je ne pouvais évidemment pas formuler ainsi à l'époque, certainement pas en français dont je ne parlais mot, et même pas en persan. Mais qu'une pièce de théâtre tourne autour d'une cerisaie m'interpellait et m'enthousiasmait, me faisait rêver, laissait se déployer mon imagination et éloignait, paradoxalement, la nécessité de le lire. J'imaginais un grand cerisier, au moins centenaire. Des gens s'y promenaient régulièrement , habitaient sous son ombre, toujours là, à se parler ou à se taire, tout une vie orchestrée autour de l'arbre, pour lui, à cause de lui, une vie ritualisée pour célébrer sa présence. Insomniaques, les habitants se levaient la nuit et contemplaient l'arbre dans l'obscurité, écoutaient le bruissement de ses feuilles, se chuchotaient mutuellement leur affection pour lui. Ils savouraient ses fruits à la saison douce, une fois le printemps bien avancé, et magnifiaient sa force et sa résistance pendant l'hiver, totalement nu, sous la neige et la pluie, avant de pleurer de joie quand ils le regardaient tout en fleur à l'éclosion du printemps. C'était une vie à laquelle l'existence de l'arbre conférait sens et ordre, foi et espérance. Durant des mois, après avoir appris l'existence du livre, je suis devenu un de ces habitants.  Alors que la révolution iranienne éclatait, je me promenais parfois à l'ombre du cerisier et parlais avec les gens. Ils étaient russes et iraniens, les deux à la fois peut-être, peu m'importait.  Nous discutions de tout, c'étaient tous des gens calmes, compréhensifs, accueillants, capable d'une écoute profonde et complice, et en même temps cultivés, avec une pensée très fine et très ouverte, un peu comme Tchékhov lui-même tel que je l'imaginais à cette époque. J'aimais ses nouvelles que je lisais en persan, mais je le trouvais génial à cause de cette pièce que je n'avais pas lue, et qui ouvrait cependant  intensément et efficacement l'horizon de mon imagination.  L'idée même d'écrire une pièce de théâtre ayant pour centre une cerisaie  se suffisait à elle-même  et suscitait en moi une grande admiration pour l'œuvre et son auteur.

J'ai lu La Cerisaie pour la première fois en France des années plus tard, en français, à vingt ans, alors élève dans un conservatoire régional d'art dramatique. J'avais encore en tête ce que je m'étais imaginé de la pièce dans mon enfance iranienne. En dépit de toute la différence qui séparait la pièce réelle de la pièce imaginée, demeuraient le lien éprouvé avec une terre et ses arbres, ainsi que la vitalité qui s'en dégage, tels qu'ils avaient eu cours dans ma Cerisaie à moi.
 

hautHaut de page

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre