Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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La première fois que...

Superman, Carrie et ET

:::: Par Nathanaëlle Viaux | paru le 01/01/2015

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Superman/

Tu n’avais sans doute pas dormi de la nuit, le soleil peinait à arriver, il peine toujours à arriver dans ces moments là. Les moineaux s’ébrouaient dans la petite flaque d’eau devant la maison. Les minutes s’écoulaient, tranquilles, lentes, insensibles à ton état d’excitation. Ton café refroidissait. Tu te disais peut être que le temps était un adversaire contre qui nous ne gagnerions jamais, le temps est contradictoire, mais parfois, il est notre meilleur ami.  L’espoir et le temps  font bon ménage... quelquefois … Moi je dormais. Tranquille la bête. Je n’avais aucune idée de ce qui allait m’arriver. Mes rêves ressemblaient à des répliques de peintures abstraites de Jackson Pollock. Ce matin là, tu m’as pris dans tes bras et ce fut à cet instant que j’ai aimé pour la toute première fois.

 

 Carrie/ Stephen King

La première fois que j’ai eu mes règles, j’ai pleuré. Je ne voulais pas être une « femme » j’étais encore une petit fille ou même peut être un petit garçon, ce n’était pas très important à ce moment là de ma vie de savoir qui j’étais. J’étais, point.

Mon corps se modifiait mais pas mon esprit, je stagnais dans la période de latence et  ne pensais pas que mon corps était déjà près pour la fécondation. Je  vivais  « l’éveil du printemps » alors que les premiers flocons commençaient à peine  à tomber. J’ai fait croire pendant toute une année que je ne les avais pas et  trouvais  des stratagèmes pour changer de serviettes en cachette dans les toilettes du collège. Ma mère  m’achetait des énormes serviettes, qui ressemblaient plutôt à des couches pour vieilles énurétiques.  Puis mes seins, ces salles bosses  se sont mit à pousser  à vitesse continue. A cause de cette excroissance, je devais porter un soutien-gorge dès la 6ème, la honte de subir ce corps féminin : je détestais tellement mes seins ! Je leur en voulais de se développer si vite et de me faire aussi mal. Je détestais ma vie, je détestais mon collège bourgeois de centre ville.  Je détestais par dessus tout les petits cons de ma classe de 6e.  J’avais mes règles, des seins, des poux et pas d’amis. Ce n’étaient pas des lentes, mais des vrais poux qui se baladaient sur mes cheveux gras de petite fille  de 12 ans. J’arrivais parfois à en attraper un et  le regardais mourir entre mes ongles. Ma mère me disait qu’il fallait se laver les cheveux une fois par semaine sinon ça les abimait et faut pas gâcher, ça coûte cher le shampoing !

A douze ans, je découvrais de nouvelles choses, de nouveaux horizons, en gros je découvrais la solitude et  le rejet. Je découvrais les maudites marques Chevignon, Creeks et Doc Martens qui surpassaient de loin mes jupes culottes en velours côtelés made in France et mes chemisiers à froufrou années 30. Des jupes-culottes, des chemisiers à froufrou, des poux et mes couches culottes.

Avril 1997 : la première fois que mon cœur s’est brisé. Avoir le cœur brisé à 14 ans, c’est possible. Il me l’a brisé comme ça, il n’a jamais su qu’il me l’avait  brisé, mon cœur. C’est si facile de briser un cœur.   C’est comme recevoir un seau de sang de cochon sur sa tronche, le jour du bal de la promo… C’est violent, c’est collant et c’est humiliant.

  

E T/

La première fois que j’ai pensé à toi,  je venais d’atteindre ma majorité.  Une amie du collège m’avait demandé si j’avais pensé à toi le jour de mes dix huit ans. Non. A aucun moment, je n’avais réellement pensé à toi. Sa question fut si  brutale qu’elle me prit aux tripes. C’est vrai, jamais, non jamais je n’avais eu de pensée pour toi. Pardonne-moi. Tu n’existais pas. Tu es une part de moi que j’ignore, un fantôme, des probabilités, des questions sans réponses. Mais tu n’existais pas pour moi. Pourtant je suis là, noyée dans une mer de solitude.  Et puis, j'oublie un peu ma solitude.

La première fois que j’ai compris que j’étais une extra terrestre, j’ai pu enfin accepter cette solitude. Je ne te trouve nulle part sur les photos. Je passe des journées à regarder les albums des photos de famille et je te cherche. Alors je te trouve, je trouve ton visage qui ne ressemble à rien ni à personne, ce corps rond qui dérange, ton sourire qui crie "aime moi!" Je me suis construite par mimétisme pour ressembler aux autres pour ne pas être trop seule. J'accepte mes larmes, j'accepte ma douleur et je la range. Et je ne pense plus à toi.

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