Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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La première fois que...

Sororité

:::: Par Gaël Octavia | paru le 01/07/2014

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La première fois, ma sœur, j’étais en train de manger. Ils savaient combien j’aimais manger et combien je détestais que l’on me dérange pendant ce rituel sacré. Ils ont quand même annoncé ton arrivée en grande pompe, trompété que tu intégrais la maison, et comme à cette époque ils faisaient encore un peu la loi, j’ai obtempéré. J’ai laissé à regret refroidir mon court-bouillon de poisson, mon riz et mes bananes jaunes écrasées. Je suis venue constater cette vérité vraie : toi, là, chez nous.

Ce n’était pas la première fois que je te voyais, non. Mais c’était la première fois que tu étais supposée être ma sœur. Ta sœur est arrivée pose donc ta cuillère sors de table hé ! D’accord d’accord ne criez pas, j’ai compris… Avant ça, on te nommait autrement : « le bébé ». Dans le ventre de ma mère tu étais « le bébé ». Et à la maternité aussi.  « Le bébé » dont j’avais tâté les jambes, les bras, le crâne pour m’assurer de ta réalité chaude, veloutée et bien en chair.

Comme tu étais blanche, ma sœur ! Plus blanche que le zyeux-clairs de grand-père sous son chapeau de feutre. A peine plus foncée que les langes dont on t’avait emmaillotée. Quelle idée de n’avoir emporté, du ventre de ma mère, quelque couleur ! Avais-tu dans l’idée de jouer un bon tour – naître blanche et caraméliser ensuite, comme un poulet rôti – à l’une de ces vieilles tantes attachées aux hiérarchies traditionnelles ? Et grasse, tu étais grasse avec ça ! Parée de tes plis de plus-de-quatre-kilos-à-la-naissance, tu avais l’air d’un sénateur, ma sœur, pas d’une petite fille ! Comment voulais-tu que je te prenne pour ma sœur ?

Je ne t’ai pas tâtée, ce jour-là. J’avais bâclé le léchage de mes doigts pleins de sauce – je n’avais pas encore trois ans mais je n’étais pas idiote : sur tes langes immaculés, ça aurait fait tache. J’ai jeté un œil distrait au dessus de ton couffin – c’était bien la même petite chose pâle et bouffie de la maternité – et je suis retournée à mon poisson tiédi.

Mon accueil t’a vexée, durablement. Autant dire qu’entre nous, ça avait mal démarré. Du fond de ton couffin, tu as flairé l’alibi foireux, le prétexte fallacieux : cette histoire de court-bouillon menacé de refroidissement dissimulait mal un reniement, une répudiation en règle. Tu as décrété qu’eh bien d’accord, tu n’étais pas ma sœur et que, plus grave, je n’étais pas la tienne non plus.

Bon, on aurait pu en rester là, s’ils n’avaient persisté à le proclamer partout. Nos filles nos chéries nos prunelles… Deux sœurs regardez-les nous en rêvions nous sommes comblés… Oui bien sûr elles joueront ensemble... Les naïfs ! Ils nous trimballaient dans toute la famille, moi dans ma poussette, toi dans ton couffin,  pour que chacun puisse pincer tes plis en s’exclamant que tu étais gentille, éveillée, tonique, gaie, bien plus souriante que l’aînée… mais jamais jolie, non, jamais belle, déplorait celle dont le regard maternel, gommant ton quadruple-menton et ton front proéminant, lisait la sylphide à venir – le temps lui donnerait scandaleusement raison – dans tes allures de vieux parlementaire.

Dès lors, chacune de nous s’est employée à faire plier l’autre, à la faire capituler en la travaillant au corps – j’étais plutôt baffes, toi franchement griffes –, dans l’espoir d’un résultat définitif, limpide et implacable : une victorieuse et une vaincue. Celle qui en premier agiterait le drapeau blanc serait la sœur de l’autre. L’inverse, jamais de la vie.

Le combat est devenu plus intéressant à mesure que tu me rattrapais en taille et en force, me faisant sentir que mes deux ans et demi d’avance n’étaient que petite affaire – même ta couleur de peau entreprit de rejoindre la mienne – franchement, on aurait tout vu –, comme si tu faisais des tours de rôtissoire en douce, au point que le zyeux-clairs de grand-père, sous son chapeau de feutre, te pria expressément d’éviter le soleil. Elle seule a continué longtemps à te voir telle qu’en tes origines – elles sont ainsi, les mères, elles gardent de nous des images primitives – et à parler de toi comme de « sa chabine* » tandis que je demeurais « son indienne ».

Notre violence les bouleversa, mais ils ne purent l’empêcher et en furent réduits à se retrancher derrière les canapés, le frigo, sous les tables et les lits, afin d’éviter les tirs collatéraux. Lui seul tentait quelque chose, jouait les émissaires de l’ONU, implorait, nous répétant à chaque fête des pères que nous voir réconciliées serait le seul cadeau susceptible de lui faire vraiment, mais vraiment plaisir, tandis que nous persistions à lui présenter nos flacons de Drakkar Noir de Guy Laroche et nos chemises Yves-Saint-Laurent emballés de papier doré. Quant à elle, qui avait été du genre pie-grièche dans sa petite enfance, elle savait qu’il n’y avait rien à y faire. A peine réclamait-elle que nous échangions un bisou sec, claquant de mauvaise grâce, pour sceller la fin d’une bataille qui n’était jamais la fin de la guerre.

Beaucoup des nombreux animaux qu’abrita notre appartement – chiens, chats, tortues, lapins, souris, hamsters insomniaques galopants comme des dératés dans leur roue – se suicidèrent en signe d’ultime protestation contre ce déchaînement enragé et irrationnel. Nous n’avons jamais cédé devant ce chantage extrême et leurs appels à plus d’humanité n’ont pas eu davantage d’effets que les supplications paternelles. Une cousine a bien tenté de nous décourager en nous assurant que nos tabassages en bonne et due forme n’avaient rien d’original, que ça se faisait, entre sœurs qui s’adoraient. D’ailleurs, elle-même, avec son frère cadet, quand ils avaient nos âges… De conserve, nous l’avons toisée et traitée de folle.

Quoiqu’on l’eût crue partie pour un siècle, ce ne fut qu’une guerre de vingt ans. Un jour, alors qu’ayant dégainé les ongles de la main gauche, tu t’apprêtais à reprendre les hostilités, tu m’as surprise subissant les affres toxiques d’un premier amour. Mon état lamentable t’a déconcertée. Tu découvrais brutalement combien j’étais facile à abattre, soudain plus pâle et plus faible que le nourrisson en langes qui s’était senti dédaigné pour un plat de poisson, et tout ça à cause d’un type qui en plus ne payait pas de mine. C’est donc toi qui as ouvert les yeux sur l’erreur que nous étions en train de commettre. A notre guerre, il y avait une issue.

Voilà comment, pour la première fois, nous sommes vraiment devenues sœurs : toi dans le rôle de la grande, et moi, dans celui de la petite – de toute façon, pour ce qui était de la taille, c’était déjà vrai. C’était si simple et si évident que nous nous sommes frappé le front de n’y avoir pas pensé plus tôt. Tu m’as consolée, bercée, appris l’alphabet, le jeu de chat perché et les chansons d’Anne Sylvestre. J’ai bu tes paroles et imité tes gestes, sollicité tes conseils à chaque difficulté pour les appliquer à la lettre…

Ils en ont été fortement déboussolées – nous avons même craint qu’ils ne divorcent –, eux qui avaient grandi au milieu de notre conflit, s’étaient construits dans le fracas de nos pleurs. Lui, surtout, ne trouva plus rien à réclamer pour la fête des pères. Peu à peu, heureusement, ils se sont rassérénés, ont osé de nouveau prononcer ces mots presque oubliés. Nos filles, nos prunelles, deux sœurs, nous en rêvions... Le plus souvent possible, ils nous ont prises en photo riant ensemble, en prévision, qui sait, d’un nouveau retournement. Ils en ont fait des albums qu’ils contemplent maintenant que nous les avons laissés seuls, considérant cet ultime chef-d’œuvre : la paix retrouvée.

 

*Chabin, chabine : Noir à la peau claire, parfois aux cheveux blonds et aux yeux verts, gris ou bleus.

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