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La première fois que...

Nomade

:::: Par Alexandra Badea | paru le 01/04/2014

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La première fois c'était en train. J'avais douze ans. Deux ans après la chute du mur. J'ai traversé l'Europe avec ma mère en train. De Bucarest à Grenoble. Quatre changements. Deux jours et une nuit. La première fois quand je sortais du territoire. Je ne me souviens plus de grande chose. Il n'y a qu'une sensation qui reste: une sensation de flottement, d'apesanteur. On pourrait l'appeler liberté  mais je n'aime pas les grands mots. Ils ne respectent pas la promesse de leur sens. C'était plutôt le retour à une condition primaire de l'humanité: on était devenues nomades.

A cette époque il n'y avait ni téléphone portable, ni internet. On était coupées de tout et en même temps je me sentais en lien avec le monde, à la recherche de quelque chose que je n'arrivais pas à nommer, et que je suis incapable à définir encore aujourd'hui. C'est  cette impulsion qui te fait partir d'un endroit à l'autre, qui te fait avancer d'un point à l'autre. On cherche sans savoir l'objet de cette quête et c'est peut-être ça la beauté du geste.

Le train avançait, le paysage changeait, je ne me souviens plus des  visages des gens et pourtant on a passé ensemble toute une nuit dans les mêmes quatre mètres carrés de la couchette.  Tout ce que je peux retrouver c'est cette sensation de légèreté que j'éprouve désormais à chaque voyage lointain. Je marchais en terre inconnue et tout me paraissait possible.

A l'époque les frontières étaient encore très présentes. Le train s'arrêtait pendant des heures à la douane. J'ai l'impression que je parle d'une autre époque. Je me souviens vaguement. Tout est flou et je me demande comment la mémoire fait son tri. Qu'est-ce qui reste de ce temps et surtout qu'est ce qui reste de moi? Mon corps a changé entre temps. Je suis une autre.

A l'époque je ne parlais pas un mot de français et maintenant c'est ma langue d'écriture. C'est là où ça s'est décidé?

Je ne me souviens de presque rien.

Juste des chiens des douaniers venus renifler nos valises. La même expérience je l'ai vécue dans un autre train de nuit quinze ans après entre la Suisse et l'Italie. C'est un épisode dont je parle dans mon premier texte. Il paraît que les frontières sont récurrentes dans mes pièces. Parfois je me demande moi-même pourquoi  je fouille là dedans.

On a eu une heure d'attente à Budapest pour changer de locomotive. Je me souviens avec précision de ce détail. Je voulais descendre et sortir de la gare juste pour voir quelques secondes un bout de cette ville. Ma mère avait peur que le train parte sans nous. Qu'est-ce qu'on aurait pu faire? A l'époque les cartes de crédit n'existaient pas non plus dans cette partie de l'Europe. J'ai réussi à la convaincre. Je ne me souviens pas comment, mais je me souviens parfaitement de ce que je ressentais dans ces moments où je découvrais d'autres images, d'autres visages, d'autres sonorités des nouvelles langues. Je n'arriverai pas à mettre un nom là dessus. Je vais emprunter le titre d'un livre de Roman Gary que j'ai découvert plus tard. La promesse de l'aube. Cette impression que tout commence à peine, que la porte vient de s'ouvrir, que tu es enfin libre de courir, de faire du bruit, de respirer, de hurler de plaisir, de te rouler par terre. Cette sensation que la fête va commencer et qu'elle sera belle et que tu es au centre de ta vie et qu'à partir de maintenant elle t'appartient vraiment. Tu pourrais faire tout ce que tu veux et aller à n'importe quel endroit de la terre et devenir ce que tu es. Cette promesse qui n'est pas tenue plus tard. Cette promesse pour laquelle on continue de se battre comme des gamins idéalistes. Je pense que le jour où je me suis souvenue de cette promesse non tenue, j'ai commencé à écrire.

Je ne me souviens plus de grande chose de ce premier voyage et pourtant c'est là où tout commence. Parfois je me demande la route que j'aurais prise sans avoir fait ce détour en train.

Je me souviens du changement à Vienne. On avait quelques heures à attendre. Un voisin de couchette, un Roumain qui habitait depuis longtemps en Allemagne et qui venait de rentrer en Roumanie pour la première fois après vingt ans nous a offert une glace. C'était ma première vraie glace italienne. Elle avait un goût différent. L'Europe avait un goût différent. Maintenant c'est le même goût partout. Il faut aller loin pour changer d'arôme.

Je ne me souviens d'aucun visage de ce voyage en dehors de celui de cet homme qui nous a offert une glace. C'est peut-être parce qu'on vivait  ensemble nos premières fois: pour lui le premier retour après la fuite du régime pour moi le premier départ.

On s'est quittés à Francfort. Nous on a pris le train vers Strasbourg et peu de temps après le train a été bloqué pendant des heures en pleine nuit. On avait trouvé trois Roumains cachés entre les faux plafonds d'un compartiment. Deux ans après la chute du mur les gens partaient encore en clandestins. A l'époque c'était presque impossible d'obtenir un visa. Aujourd'hui aussi pour certains citoyens de l'autre bout du monde mais nous, Européens, on s'est bien tiré d'affaire et on a tendance à l'oublier souvent. Surtout quand l'immigration et la frontière deviennent sujets de campagne électorale.

Les policiers allemands ont procédé à un contrôle de passeports supplémentaire et en lisant le nom du pays écrit sur la couverture de nos passeports ils nous les a rendus en les jetant d'un air méprisant. Ca ça ne change pas si facilement avec le temps.

On a raté le train à Strasbourg et ça a été une aventure pour changer de l'argent. A l'époque c'était le franc. J'ai l'impression que j'ai vécu à une autre époque.

A Lyon on a retrouvé mon père et on a pris un autre train vers Grenoble. Malgré la fatigue j'aurais voulu que ça ne s'arrête pas, que ça ne s'arrête jamais, que le voyage se poursuive, que le train traverse l'Europe et les autres continents au delà des mers et des océans, que mon corps reste en mouvement, que je redevienne à jamais une nomade. Je le veux encore, je cherche cette sensation de déplacement sans cesse.

J'écris ce texte dans un avion qui traverse la Russie. Je rentre de Pékin, je rentre à Paris, je ne sais plus quelle heure il est, ni quel temps, ici en haut il fait toujours beau, je ne sais plus où j'habite, où je me sens chez moi, je ne sais plus où je me trouve et à quel endroit j'appartiens. Je suis perdue dans l'espace et c'est ça que j'ai toujours recherché. C'est la condition la plus primaire de l'être humain, la condition du nomade, cet état que j'ai éprouvé la première fois dans un train il y a plus de vingt ans.

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