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Terrorisme contre démocratie

:::: Par Diana Vivarelli | paru le 22/11/2013

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Le terrorisme se développe là où il n’y a pas de démocratie 

 

Cette année encore, certains journaux italiens ont parlé des commémorations de l’attentat terroriste du 2 aout 1980 à Bologne avec victimisation, comme s’il fallait expier et souffrir en silence, avec « dignité ». Ce jour là, le groupe fasciste des NAR tua 80 personnes et en blessa plus de 200. Condamnés à perpétuité, ils sont désormais libres, même s’ils n’ont jamais montré le moindre regret. 

Nous, les victimes, en avons ras-le-bol des questions du style «Quel souvenir avez-vous de ce jour…», posées sur un ton larmoyant. Parce que les pleurs font vendre. Et pendant qu’on pleure, on ne pense pas.

Je préférerais qu’ils me demandent « Vous voulez quoi, vous avez eu quoi, vous pensez quoi. » Pourquoi l’Etat italien n’a toujours pas trouvé l’argent pour payer les opérations de chirurgie esthétique aux blessés défigurés qui attendent depuis 33 ans. 

Au lieu de faire pleurer, je voudrais avoir un droit de réponse aux assassins qui trônent dans la plupart des articles de la presse aux alentours de cette date.

Je voudrais leur dire que les poseurs de bombes et les terroristes sont comme les nazis avec leurs victimes : dans la cage du tribunal ils riaient, ils nous insultaient.

Ils se croient des patriotes, des héros, héros du fascisme, héros de la dictature.

Dans quelques années, ils auront peut être droit à une statue, alors que nous, les victimes, on a eu quoi ?

C’est nous les patriotes morts pour la démocratie, héros malgré nous. Nous sommes tombés comme les résistants, pour la liberté.

Mais qui nous a offert médailles et reconnaissance, qui nous a donné la croix de guerre ?

Surtout, faites-les taire !

Les mêmes journalistes laissent planer le doute sur les responsables de l’attentat, malgré maints procès et condamnations des responsables, Francesca Mambro et Valerio Fioravanti, condamnés pour avoir posé la bombe. Eux aussi, en bons camarades d’extrême-droite, disent avoir tout oublié de ce jour.  Pourtant, cette date, le 2 aout 1980, c’est comme le 11 septembre : tout le monde se souvient d’où il se trouvait, de ce qu’il était en train de faire. Parce que l’horreur ne s’oublie pas, de telles dates non plus. Il n’y a qu’eux  à avoir oublié.

Alors, ce 2 aout 1980, où étiez-vous ? En train de boire un petit café dans le bar du coin, en train de faire du shopping ? Et comme par hasard, personne ne vous a vus, entendus, croisés ? Mambro et Fioravanti sont les seuls à ne pas se souvenir de leur emploi du temps ce deux aout 1980. Ils se souviennent de la veille, de l’avant-veille, des jours suivants et précédents.

Mais ils n’ont aucun alibi. Quoi qu’ils aient fait ce jour là, ils ne peuvent l’avoir oublié. Pas  ce jour là. La preuve de leur culpabilité est dans leur silence. Ils n’ont jamais montré le moindre regret, au contraire, ils continuent de prêcher les mêmes idéologies, de fustiger « communistes », « résistants », juges et tribunaux.

Le groupe qu’ils avaient fondé, le NAR, a tué des centaines de personnes, froidement, cyniquement, méthodiquement. Ils les ont tués d’un coup dans la nuque, dans le dos, ils ont tiré sur des magistrats, des policiers, des amis, sur  des personnes inermes, sur des enfants, des inconnus.  De façon indiscriminée ? Non, ces assassins-là ont un but précis, calculé : ils veulent gagner contre tous, ils veulent nous faire croire que nous pouvons accepter l’inacceptable, que nous pouvons oublier qu’ils sont des vils et des lâches assassins.

Agissent-ils vraiment pour des idéaux, comment ils l’affirment ? L’inspiration de ces actes de terreur n’est pas le fruit d’un quelconque spontanéisme. Le terrorisme est le fruit de réflexion, d’un plan qui sert, in fine, à déposséder, voler, trahir, avilir, détruire l’humanité.  Gagner contre tous, seuls contre tous. Ce sont des voleurs d’avenir.  Sauf si la société civile s’y oppose, ils n’y arriveront pas.

Le terroriste Fioravanti ose dire dans un article de « La repubblica » (aout 2013) : « J’assume mes 33 victimes, mais pas celles-là, pas celles de cet attentat. » Après leur avoir donné la mort, après leur avoir volé la vie, il essaye de détenir leur mort, de s’approprier de leurs cadavres, les dévorer, les anéantir, les faire disparaitre à tout jamais. Fioravanti est un prédateur qui considère la victime un butin de chasse, Fioravanti est un cannibale qui dévore sa proie.

Il parait qu’ils ont été libérés parce qu’ils doivent fabriquer de « nouvelles » preuves qui serviraient  à disculper l’état et les services secrets, à éloigner les soupçons des fascistes qui au gouvernement ont besoin de légitimité. Ils pourraient servir à faire oublier l’impact des politiques américaines et permettre l’installation d’autres sites et bases USA sur le sol italien. (107 à ce jour, d’après « wikipedia » et « disarmiamoli! », doté de 90 missiles à tête nucléaire).

Avons-nous peur ? Oui, bien sûr, nous avons à faire avec des monstres sanguinaires, très fourbes, très préparés, aidés par l’Etat à un très haut niveau.

Pour les combattre, il faudrait s’inspirer de toutes les luttes passées, présentes et futures. Des luttes d’émancipation des femmes, par exemple. Il faudrait que nous, les victimes, arrêtions de croire que si on est bons, dignes, posés… ils nous laisseront tranquilles.

Le problème n’est pas ce que l’on dit ou pas, le problème n’est pas la femme qui désobéit, le problème est l’homme qui la veut soumise, l’homme qui la frappe pour lui enlever toute dignité, la réduire à une pauvre chose. Ce sont les mêmes méthodes utilisées par les fascistes d’hier et d’aujourd’hui.

Se taire nous dessert, se taire les aides à persévérer. Alors je ne me tairai pas.

Blessée ce 2 aout, j’ai écrit une pièce sur l’attentat « Explosion, une bombe nous attendait à la gare » et l'expérience de l'écriture de ce texte, entre rejet et nécessité, a été pour moi le moyen de replonger dans l'histoire de mon pays et de comprendre à quel point cette histoire m'a transformée. Il est rare que des victimes osent soutenir le regard des autres en racontant leur vécu, puisque le propre du traumatisme est bien l'incommunicabilité, le silence. Parler implique d’exposer ses plaies béantes au regard des autres. Il faut une détermination sans faille pour y parvenir, souvent la recherche de la justice, de la vérité et le devoir de mémoire. Pour moi, c’est un exutoire et, dans mes rêves, je fais comme les suffragettes : je m’accroche à un pilier de la gare, je fais la grève de la faim, je créé l’association « Et s’ils retournaient en prison »… (par opposition à « Et s’ils étaient innocents », association qui met en doute leur implication).

Pendant trois ans je n’ai pas pu travailler, j’ai quitté mon emploi, et à cause de cela, quarante ans après, je n’aurai pas les fatidiques trimestres requis pour la retraite. Et nous sommes quatre français, 3 blessés et une personne décédée, exclus du fond de garantie d’indemnisation parce que l’attentat a eu lieu avant 1985. Pourtant, prétendre réparation est un droit, non une aumône. Le droit de partir à la mer au mois d’aout, comme ils le font – eux - comme ils l’annoncent chaque année pour montrer leur force et notre faiblesse.

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