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Réflexions sur l’Egypte

:::: Par Yves Cusset | paru le 16/12/2011

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 Quelques jours au Caire peuvent être utiles, ajoutées à quelques lectures locales, des promenades du côté de Tahrir, une conférence d’Alaa El Aswany, même et peut-être surtout pour quelqu’un comme moi qui n’est pas un spécialiste ni même un connaisseur du dit monde arabe, pour opérer un léger décentrement du point de vue que l’on peut porter sur la révolution égyptienne, et même aller jusqu’à une critique des idées déjà reçues sur un évènement aussi frais. Les grands médias occidentaux proposent une représentation finalement assez claire des choses : il y a eu un renversement révolutionnaire du régime en place, suivi de la mise en place d’un gouvernement de transition et l’organisation d’élections libres, qui ont donné une très forte majorité aux mouvements islamistes. Les médias insistent sur le choc produit par le résultat des islamistes, frères musulmans et salafistes, au regard de l’enthousiasme révolutionnaire initial. Le mouvement révolutionnaire n’aurait donc été qu’un miroir aux alouettes, les premières élections libres depuis plus de trente ans révèleraient une certaine vérité du peuple égyptien : finalement peu intéressé à la politique et à la démocratie, il chercherait du côté d’un retour aux formes traditionnelles de la religion une protection contre la précarité sociale, le changement lui ferait peur, trente ans de dictature l’auraient laissé épuisé et exsangue, incapable d’assumer la transformation démocratique du pays. On navigue ainsi entre agiter l’épouvantail islamiste et affirmer qu’il vaut mieux une assemblée démocratiquement élue avec une majorité d’islamistes qu’une dictature. Comme si on pouvait effacer par le simple fait de résultat d’élections organisées trop vite par un gouvernement pressé de calmer les ardeurs révolutionnaires, la puissance d’un mouvement révolutionnaire dont il convient de souligner l’exceptionnalité historique. Les 18 jours de la Place Tahrir, qui ont vu deux millions de personnes (et 20 millions dans toute l’Egypte) vivre et éprouver en commun ce que peut être pour un peuple d’être effectivement sujet d’une volonté, ont la force de la Révolution de 1848, de la Commune de Paris, de la Révolution d’Octobre ou des mai 68 du monde entier. Quels que soient les résultats des urnes, le souvenir des « jeunes de la place Tahrir », comme on les appelle (manière de souligner, non pas seulement l’âge des initiateurs du mouvement, mais aussi l’extraordinaire jeunesse du mouvement, comme de tout mouvement révolutionnaire), comme de ses martyrs, n’est pas prêt de s’effacer des mémoires des égyptiens, au même titre que la date du 25 janvier. Cette liberté au sens étymologique du terme, c’est-à-dire cette puissance de relier les hommes entre eux, de faire amitié, qu’a libérée Tahrir (Place de la Libération), n’est pas prête de se tarir. Si elle a permis à des millions de gens de dépasser un instant la peur individuelle de la violence et de la mort, elle ne se laissera pas étouffer par les mirages des Tartuffe et des Machiavel (respectivement les salafistes et les Frères Musulmans). Mais la liberté n’est pas une donnée garantie par des droits subjectifs, elle est un effort permanent, un effort difficile pour maintenir vivante la vigilance populaire, et l’espace public qui permet aux gens de se rencontrer par la parole au-delà des appartenances ne se construit pas en un jour, et sûrement pas par l’effet magique d’une unique consultation électorale.

 Et la première question que doit se poser la vigilance populaire – et c’est déjà le cas en Egypte avant la fin des élections -, contre la satisfaction affichée par les gentils observateurs américains (là-dessus, il est peut-être un peu trop mou Barak Obama) : ces élections sont-elles vraiment si libres et honnêtes que cela ? Du temps de Moubarak, la fraude électorale s’accomplissait sans vergogne et à grande échelle à l’aide de la sécurité d’Etat et de fonctionnaires zélés qui avaient la charge de contrôler les bureaux de vote. Aujourd’hui, elle se réalise simplement par des biais différents – et pas nécessairement avec plus de vergogne – en amont des urnes. Les salafistes n’y vont pas par quatre chemins, ils disposent déjà de l’argent des wahhabites saoudiens qui leur permet de faire tourner en boucle à la télévision les discours de prédicateurs qui se chargent de rappeler une société décadente à la prétendue vérité originaire de l’islam, on voit mal pourquoi ils s’interdiraient d’acheter directement les électeurs, puisqu’ils ont les chèques en blanc des cheikhs vêtus de blanc d’Arabie saoudite. C’est un peu plus compliqué pour les Frères Musulmans : habitués à jouer sur la misère et le sentiment d’injustice du peuple égyptien, dont 40% vit en dessous du seuil de pauvreté, ils organisent, à titre de campagne électorale, la distribution massive de viande et de bonbonnes de gaz dans les quartiers les plus défavorisés du Caire. C’est gratuit, enfin presque…Cela se paye juste d’un geste anodin et peu coûteux, qu’on peut laisser à chacun, à tout électeur libre, le soin d’imaginer librement.  Sans parler de la pression que les deux mouvements islamistes ne cessent d’exercer à même les files d’attente à l’entrée des bureaux de vote. Mais, me direz-vous, comment tout cela est-il possible dans des élections dites libres ? Le propre de telles élections n’est-il pas de se dérouler dans un cadre légal et sous un contrôle impartial qui permet de dénoncer de telles irrégularités, et d’annuler éventuellement le résultat des urnes quand il y a des soupçons et plus encore des indices flagrants d’illégalité ou de fraude ? Or, et les observateurs « impartiaux » peuvent s’en féliciter, ce qu’ils n’ont pas manqué de faire, on a déployé en grand nombre des soldats et des forces de police pour protéger la sécurité des électeurs et garantir la régularité du vote. Alors comment ces irrégularités flagrantes sont-elles possibles ?

C’est là qu’on en vient au dernier point, probablement le plus important, et qu’on saisit vite quand on prend le temps d’écouter un peu les défenseurs du la Révolution. L’Egypte n’est pas (encore ?) l’Algérie des années 90, et le principal ennemi du Conseil militaire qui dirige le pays, ce ne sont pas les islamistes, mais les révolutionnaires. D’ailleurs, c’est étrange, la viande distribuée par les Frères Musulmans vient des stocks de l’armée, mais bon, c’est un point de détail qu’il faut vraiment être paranoïaque pour souligner, à l’instar de cet intellectuel égyptien sûrement trop éloigné de la réalité du peuple qu’est l’écrivain Al Aswany, qu’on connaît pour ses propos particulièrement extrémistes. Le conseil militaire, en la personne du général Tantaoui, les Frères musulmans, les salafistes, ainsi que les Etats-Unis et leurs alliés, ont de toute évidence un intérêt commun : celui d’étouffer le mouvement révolutionnaire. Nous sommes actuellement dans cette deuxième phase que la plupart des mouvements révolutionnaires historiques ont connu : celui de l’organisation d’une conspiration contre-révolutionnaire improbable, sous la forme d’une hydre à plusieurs têtes et aux intérêts fort divergents, mais avec une inquiétude assurément commune, qui est de se voir dessaisi de son pouvoir et/ou de son influence par cette puissance inappropriable, ce pouvoir de personne qu’est celui du peuple. Une peur commune, sinon une haine, de la démocratie. Le conseil militaire est le nouveau nom collectif d’Hosni Moubarak, on sait bien qu’il est composé de la même oligarchie avide de conserver ses privilèges, et de ceux là-même qui ont fait tirer sur les manifestants de Tahrir, puis ont fait arrêter et violenté les membres des familles des martyrs. Eux qui sont d’éminents experts de la fraude électorale organisée à grande échelle ne vont pas se transformer d’un jour à l’autre en garants impartiaux de la régularité du vote ! Eux qui sont des spécialistes mondialement reconnus de l’emprisonnement et de la torture pour des motifs politiques risquent quand même d’éprouver quelques difficultés à devenir d’ardents défenseurs et garants de la liberté politique. Ils ont même tout intérêt à laisser faire, pour mieux en être disculpé, le mouvement d’étouffement de l’aspiration démocratique par les partis islamistes. Je lisais hier dans l’avion Le Caire-Paris un journal égyptien francophone tout à fait édifiant, « Le progrès égyptien », certes très peu lu mais qui a servi du temps de Moubarak d’organe de propagande à destination des étrangers d’Egypte et de l’élite égyptienne cultivée et fortunée pour qui la langue française est un indice de distinction, dans lequel, à côté d’un long article d’autosatisfaction digne de la Radiodiffusion-Télévision Française des années 50 sur l’extraordinaire succès populaire des élections, il y avait deux petits encarts qui m’ont rappelé de manière terrifiante à la pérennité du système Moubarak, deux articles écrits avec un ton neutre qui faisait froid dans le dos : le premier évoquait la condamnation à deux ans de prison d’un jeune bloggeur de 26 ans pour injure au conseil militaire et insulte à l’armée, le second indiquait que le conseil militaire allait « provisoirement » conserver la loi permettant de maintenir un individu indéfiniment en prison sans inculpation, en l’étendant aux grèves (sic !), mais avec cette précision d’importance, rappelant combien le « nouveau » pouvoir est attaché à la démocratie et à la liberté politique, que cette loi ne concernerait pas les activités politiques. De là où il est, Brother Hosni continue de regarder les égyptiens.

Tout cela ne nous rappelle pas seulement à la difficulté que peut avoir la démocratie d’advenir, mais constitue aussi peut-être un enseignement pour ces démocraties un peu trop vieilles et lasses, hélas, dans lesquelles nous autres, inutiles européens, continuons de nous ébattre. Le droit de choisir ses dirigeants par le biais de suffrage universel ne peut pas constituer une définition suffisante de la démocratie, même s’il en est un élément nécessaire et dans bien des cas heureusement salutaire. Car outre que ce droit, partout menacé, que ce soit directement ou indirectement, légalement ou illégalement, en amont ou en aval des urnes, par les moyens dont dispose l’oligarchie au pouvoir pour le détourner à son profit, doit être sans cesse protégé par la vigilance populaire, la démocratie ne se réduit pas à un régime politique, elle est aussi une forme de vie, un mode d’institution du social, le seul sans doute, dans lequel le pouvoir peut apparaître autrement, comme étant celui de tout le monde et de personne, comme étant tout simplement celui des sans-pouvoir. Le peuple n’existera jamais par le seul suffrage universel ni par la représentation dite populaire, car il n’est pas une entité abstraite – qu’on lui donne le nom de nation ou autre – existant indépendamment de l’effort toujours recommencé par lequel il se nomme et se désigne comme tel. Appelons cela « déclaration ». Nous sommes le peuple, parce que nous le devenons par l’action commune à travers laquelle nous déclarons publiquement l’être. Et il y a toujours un moment où il faut descendre dans la rue, occuper la place Tahrir, Wall Street, le parvis de la défense, etc., pour le faire. Le peuple se déclare en occupant l’espace public. La démocratie est toujours au-devant d’elle-même, ce qu’on appelle pouvoir du peuple n’est jamais donné une fois pour toutes, et c’est pourquoi il doit être habité par une mémoire révolutionnaire qui ne doit jamais cesser d’être en même temps son horizon pour l’avenir. Ce plus par lequel la démocratie se dépasse elle-même, en restant travaillée de l’intérieur par la révolution, je ne connais pas de mot qui le désigne. Alors je me permettrai de le désigner d’un néologisme : appelons cela, même si ce n’est pas très joli en français, la tahrircratie.

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