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Passage à l'acte

Auteur et acteur.

:::: Par Grégoire Aubert | paru le 01/10/2014

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Auteur et acteur. Une seule lettre qui change pour un monde d’écart ; ou plus précisément, le même monde à des pôles opposés. Qui permettent à la terre de tourner. Pas en rond, pas sur elle-même. Tourner vers les autres. Tout part de soi, l’écrivain seul face à sa page ou son écran vierge, puis le mouvement se met en branle, le blanc se remplit de couleurs, les mots s’animent, s’associent, s’additionnent. Jusqu’à la mise en lumière publique. Un long processus de création.

Auteur et acteur, mon équilibre de vie. Le temps de la réclusion, consacré à la maturation et la réflexion, nécessairement suivi du temps plus bref de l’explosion physique, de l’incarnation. Oui, l’enfermement dans une bulle de cérébralité est vital. Mais le besoin de la faire éclater est une respiration indispensable.

Ecrire est déjà un acte en soi. Alors passage à l’acte ? Disons passage du monde intérieur et spirituel à son expression extérieure et charnelle. Ce passage à l’acte est une véritable histoire d’amour qui n’a rien de platonique. Le lien entre les deux c’est l’émotion. Si du cérébral ne découle aucun ressenti, aucune lueur de vie, aucune vibration autre qu’intellectuelle, le passage à l’acte théâtral est pour moi inutile. C’est le prolongement de la parole qui compte alors, pas la parole elle-même. Nous ne sommes plus dans l’intimité de la lecture et de la pensée, dans le riche isolement des mots. Nous sommes alors les artisans de la transmission publique. De la représentation.

Dans le faste ou la sobriété de style, ce passage à l’acte est une mise en relief, il donne au verbe sa signification majeure, le mets en perspective, fait écho, doit provoquer une onde de choc à la portée in(dé)finie. La simple mise à plat de la parole la rend indigeste, hermétique, inoffensive. A contrario, un mot. Ou plusieurs. L’éclat d’un regard, d’une voix, d’un corps. Dans le désordre. Tiercé gagnant. Une déclaration ‘je t’aime’ non suivie d’attentions et de ‘preuves d’amour’ n’a que peu de valeur. On a tous connu cette désillusion là dans le registre privé…

La notion de passage à l’acte m’amène naturellement à des sphères psy ou criminelles.

Si les mots sont des armes qu’il faut sortir à bon escient, - l’art de la guerre - que se passe t-il dans la tête d’un tortionnaire au moment où il passe à l’acte ? Je pense notamment à ces barbares qui décapitent au couteau quelques brebis égarées dans leurs montagnes. En toute conscience. Pas de moi ni de sur-moi. Juste ‘ça’. Un passage à l’acte glacé et glaçant - et qui sait ? - jubilatoire dans un esprit de vengeance haineuse (qui en manque particulièrement, d’esprit).

L’humanité est là. Au théâtre. Parfois bien plus que dans la vie. Un mot ou plusieurs donc. L’éclat d’un regard, d’une voix, d’un corps. A multiplier à l’infini. Et pourtant… Les regards noirs et vides, les voix mécaniques et froides, les corps lâchement camouflés, les poses statiques de ces funestes comédiens du néant. La mise en scène d’un meurtre. D’une exécution. Ce passage à l’acte inhumain est aussi un des symptômes de notre humanité. Celle dont on ne cesse, nous auteurs, d’ausculter les dérives. Le couteau tranche. Le sang gicle. La tête tombe. Une vie s’arrête. Nous sommes au théâtre ou au cinéma. Sans effets spéciaux. Sans cœur. Quel sens donner à ce non-sens ? Nous restons sans voix. Les assassins lâchent peu de mots, leur arme en lieu et place de leur âme. Ont-ils pour autant réussi leur passage à l’acte ? Sur l’acte lui-même, certes oui. Sur les suites ? Nous restons là, debout assis ou anéanti, tel un public horrifié, choqué, hagard, révolté. Impuissant ?

Nos mots restent une arme inoffensive pour celles et ceux qui ne veulent pas entendre, qui sont déjà passé à la récitation d’une chanson de geste assassine au service d’une pseudo-parole prophétique, à ce feu venu de l’enfer qui les consume de l’intérieur mais qu’ils prennent pour une lumière divine. La réflexion humaine, dans toute sa libre dimension, a quittés ces créatures vivantes mais non pensantes.

Or, cette dimension est la seule qui motive nos écritures. Et qui donne sens à nos actes. Justesse à nos passages à l’acte.

Plus prosaïquement, cette tribune est aussi destinée à parler de nos créations.

La prochaine, « le ballon blanc », est une sorte de réappropriation. A l’origine, ce fut une commande pour la journée des droits de l’enfance, deux ans auparavant. Il y a toujours des raisons à un échec. En l’occurrence, le manque de collaboration avec le commanditaire est flagrant. Une date. Un texte trop long, mal adapté au public trop peu concerné, une production bancale. Bref, une rencontre qui ne s’opère pas et une franche déception. Le projet tombe alors dans l’oubli.

Puis s’anime la volonté de reprendre à mon compte ce texte engagé. En fil rouge, cette humanité toujours en question. Un sujet universel, actuel, ambitieux : La maltraitance et le droit des enfants. Chaque nouvelle pièce étant mon enfant, nous apportons à celui-ci, avec mon équipe, tout l’amour qu’il est en droit d’espérer…

D’une manière générale, j’écris et ma compagnie de théâtre produit. Sans subvention. Un perpétuel passage à l’acte fauché mais libre ! Qui me préserve des ridicules petites chapelles de la pensée sectaire et des étiquettes formatées que l’on ne parvient plus à décoller. Cette indépendance intrinsèque à ma démarche est ma force en même temps que ma faiblesse.

Il y a un côté ‘juge et parti’ à jouer ses propres textes, ce qui complique souvent la partition afin d’ouvrir le champ des possibles… Aussi quel bonheur quand d’autres artistes se plongent par choix dans votre univers. La première fois qu’une de mes pièces a été montée par une production autre que la mienne, ce fut un sentiment bizarre. La satisfaction évidente (celle d’être joué) mêlée à la hantise d’être trahi (par ses pairs) ou mal compris (par le public). Et surtout la perte de contrôle. La pièce ne vous appartient plus, vous échappe. Vous redevenez simple spectateur du mouvement que vous avez initié… Le jeune metteur en scène d’alors avait su trouver les mots pour me rassurer. Et pour se forger sa propre expérience. Il s’appelle Eric Rouquette et je l’en remercie.

Un peu grâce à lui, et à d’autres aventures vécues depuis, j’ai appris que le passage à l’acte théâtral s’apparente à un lâcher prise. Une marque de confiance. En soi-même comme en ses partenaires. Et tant pis si parfois, c’est un passage à l’acte manqué… ceux qui sont réussis n’en sont que plus beaux.

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