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Texte au plateau

:::: Par Gerty Dambury | paru le 01/07/2014

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Août 2013.

Quinze août précisément.

Il règne un si grand silence dans la salle de danse de Gare au Théâtre.

Nous sommes arrivés quelques minutes plus tôt. Nous avons ouvert des tas de portes et de volets et nous sommes retrouvés dans cette salle dont les fenêtres donnent sur les rails de chemin de fer.

Il fait très beau. Et chaud.

Nous sommes trois.

Nous devions travailler un texte mais surprise, j’en ai apporté un autre, tout nouveau, qui vient de naître, deux jours plus tôt, qui résulte d’une colère qui me dépasse tellement qu’il a fallu que je l’écrive pour mieux la dompter.

C’est la toute première fois que j’écris dans la colère.

Trois personnages : Suzanne, Lucie et Jo se retrouvent pour répéter une pièce qu’ils doivent jouer à trois alors qu’elle avait, au départ été écrite pour sept. De surcroît, le thème de la pièce qui tourne essentiellement autour de la position à prendre vis-à-vis d’un fort mouvement de contestation qui se déroule dans leur pays natal – La Guadeloupe –les remet en question, eux-mêmes, en tant que comédiens et comédiennes ayant pris de la distance avec un pays qui cependant les obsède de diverses manières.

Le texte est bouillant, mais il nous amuse en même temps car nous nous y retrouvons parfaitement : trois personnages créés sur la base des trois comédiens présents ici. Nous retrouvons nos mots, nos manières d’être, tics de langage, nos courages et nos peurs.

Le texte est parfaitement adapté aux comédiens. Trop ?

Les premiers pas sur le plateau nous le démontrent immédiatement.

Nous sommes partagés entre le goût de la facilité qui consiste à se glisser dans des chaussures qui nous sont familières et le besoin de créer un personnage, de le faire évoluer, de la mettre à distance de nous-mêmes.

Le lieu même de la répétition est dans le texte : il est question de passages de train, de grande salle vide, de table pour la lecture, de comédien ayant raté son RER et tout se passe de la manière dont la pièce l’annonce…

Le texte précède une réalité qui se profilait déjà et que je n’ai fait qu’exacerber.

Allons-nous remettre Martine, Jalil et Gerty sur le plateau ?

Nous discutons longuement de tout cela : nous repassons en revue toutes les pièces que nous avons vues récemment. Comment travaille telle ou telle compagnie ? Quelle place est donnée au texte ? Cette pièce-ci sur laquelle nous travaillons,  Des doutes et des errances est entre deux eaux : elle a des allures de texte créé sur le plateau, dans l’immédiateté de l’expérience du plateau et en même temps, elle a été écrite avant l’arrivée sur le plateau.

Quelqu’un dit qu’il s’agit d’un plateau qui se déroule hors théâtre, le plateau de notre quotidien à tous les trois, de notre longue fréquentation les uns des autres et finalement, le véritable plateau arrive après coup. Maintenant, il faut faire passer ces personnages de papier presque trop réels au statut de personnages découplés du comédien ou de la comédienne qui va les habiter.

La fin des quinze jours de travail nous surprend dans ces hésitations.

Je me remets au travail et je creuse les différences, creuse les inégalités entre les personnages et à partir de là, je m’éloigne du réel.

L’absence de conflit me semble être ce qu’il manquait à la première version.

Ces trois personnages étaient si heureux d’être les seuls rescapés d’une aventure qui aurait dû être menée par sept comédiens qu’il y avait quelque chose de béat dans la célébration du théâtre et des retrouvailles.

Je rajoute du conflit entre Suzanne et Lucie : deux vieilles complices qui vont devoir se séparer. J’approfondis la question du retour au pays et nous passons aux lectures.

Nous avons décidément trop d’affection pour ce texte. C’est ce que je me dis.

Les lectures me fatiguent, m’ennuient profondément. Je n’ai jamais été aussi ennuyée par l’un de mes textes. Je trouve les répliques longues. J’ai l’impression que je n’ai jamais écrit de cette façon dialoguée avec régularité, sans ruptures.

Et là, je découvre cette immense tirade, de colère encore, toujours, contre la démission des intellectuels de mon pays, leur participation aux jeux de pouvoir. Je trouve cela très long.

Martine esquisse une critique discrète dès que je lui fais part de mes doutes. Elle confirme. « Oui, c’est un peu appuyé. »

Je suis sur le plateau des Ateliers du Chaudron et je trouve cette tirade – que je dois lire – interminable.  Un gâteau totalement indigeste. Je propose de couper. Le metteur en scène refuse. Je coupe tout de même. Le metteur en scène hausse les épaules. Je pense qu’il est soulagé de ne plus avoir à entendre cette dissertation en trois points !

Mais au fait, quel metteur en scène ? Nous étions trois comédiens…

Là encore, il s’agit d’un tour de passe-passe que le texte nous a joué ; dans les relations entre Suzanne et Jo est inscrit ce passage de témoin : l’ancienne metteuse en scène va progressivement laisser la place au jeune comédien, qui rêve de devenir metteur en scène, qui a déjà quelque expérience, bien que timide.

Et voilà que Jalil Leclaire a pris les rênes de la mise en scène. Nous avions passé quelques mois encore à jouer aux compagnies expérimentales dans lesquelles toutes les fonctions peuvent être occupées par tous jusqu’à ce que finalement la question soit posée par Jalil :

« Est-ce que tout le monde est d’accord pour que je fasse la mise en scène ? »

Et nous deux, Martine et moi :

« Oui. »

Il y a eu une troisième étape : les lectures m’avaient révélé une absence de rythmique propre dans ce texte…

Je me suis rappelé ce que l’un de mes amis auteurs m’a dit récemment : « Je savais que ce texte était de toi. Je reconnais ton style ».

J’avais réagi intérieurement (j’ai donc un style ?).

Après les lectures, je me suis demandé si on entendait ce style dans le texte Des doutes et des errances.

J’en ai conclu que non et j’ai retravaillé sur le rythme, la syncope, les pensées intérieures des personnages. J’ai retrouvé, sur le papier, les décalages de texte de Camille et Justine,  de Lettres indiennes,  d’Enfouissements.

Juin 2014.

Nous en sommes aux répétitions en vue d’une création au mois d’octobre et le texte a quitté les rives de la colère à dire à tout prix. Il s’amuse bien davantage. Il pique, caresse, affirme passionnément son statut de texte avec une voix propre, une tonalité personnelle et ma foi, il porte bien son nom : il est le résultat des doutes et des errances que nous ont révélés le plateau.

Nous avons tout de même gardé ces deux répliques :

Jo : Tu ne sais pas vivre sans colère, Suzanne ?

Suzanne : Jamais appris… Fumer. J’y vais. Aussi

 

 

 

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