Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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La Zélie

:::: Par Françoise Sliwka | paru le 19/09/2012

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L’année dernière, à la même époque, quand les feuilles des bouleaux commencent à virer, quand les piracanthas jaillissent rouge orangé dans les sentiers, elle a sorti de la boîte à biscuits, de sous son lit, une lettre toute jaunie. La lettre dormait là depuis vingt cinq ans.

L’enveloppe avait l’air si fragile, si frêle, elle l’a glissée délicatement dans la poche de son gros gilet gris, et elle est partie, au petit matin.

La porte a claqué derrière elle dans un lourd bruit sourd, le chat noir a levé la tête, inquiet.

Si quelqu’un avait croisée Zélie ce jour-là, il ne l’aurait pas saluée, pas embrassée : elle marchait d’un pas ferme, déterminé, rapide, le regard au sol, son vieux corps plié en avant vers la route à suivre.

Elle n’a croisé personne. Il était trop tôt. Bien vite, elle est partie dans de petits chemins, à l’écart du village.

La pente est raide, Zélie avance, peste un peu contre ce genou qui craque, elle souffle, s’arrête. Elle regarde. Elle aime cet endroit : ça sent le vert, le moussu, le champignon, les noisettes. Elle repart. De temps en temps, elle vérifie que l’enveloppe est toujours là, dans la poche, avec le ruban violet, une paire de ciseaux, des allumettes et la bougie. Elle monte. Le vent se lève un peu, des mèches blanches sortent du foulard, lui donnent un air de pirate. Sous le gros gilet gris, Zélie porte une belle chemise blanche, bien repassée, sa jupe des grands jours, et surtout, en se levant, elle a accroché deux toutes petites boucles à ses oreilles. Elle ne les met plus jamais, depuis qu’il est mort. Les petites boucles brillent dans le soleil levant, Zélie scintille dans le sentier. Elle avance. Les buissons de myrtilles sont de plus en plus denses, ils recouvrent tout. A la hauteur du premier balcon, elle bifurque à gauche, dans le touffu de la forêt. Elle marche. Le chemin est redevenu plat, elle respire mieux, la boule qui écrase à nouveau son ventre depuis quelques mois prend moins de place. Elle respire mieux. Oui, bien mieux. Elle chuchote tout doucement, pour elle-même : ah ça va mieux, mais oui, ça va aller maintenant… ça va mieux. Elle marche. Les sapins se plient sur son passage pour la saluer. Ils connaissent bien la Zélie.

Puis, elle arrive à la hauteur du vieux mélèze : son tronc est énorme. Un jour, elle avait voulu en faire le tour avec ses bras, peine perdue. Zian s’était mis de l’autre côté, et leurs doigts se touchaient à peine. Ils avaient ri, d’embrasser ainsi le vieux chêne… Elle avait senti toute la force de l’arbre rentrer dans son corps, calmer sa peine, diluer la boule qui écrasait déjà son ventre.

C’était il y a longtemps.

Mais le mélèze est toujours là. Plus qu’un quart d’heure de marche pour arriver à la clairière. Zélie marche, elle respire mieux. Elle s’assied sur la pierre : elle est toute recouverte de mousse. A ses pieds, de la mousse aussi, et qui forme miraculeusement un gros cœur vert tendre. Zélie sourit, elle remercie, elle chuchote : gratitude, gratitude. Ça va aller mieux maintenant, bien mieux. Elle respire, profondément. Elle écoute. Le vent, les feuilles de noisetiers qui bruissent, le joli fracas d’oiseaux qui se chamaillent au-dessus d’elle. Elle sourit. Son visage s’est apaisé. Elle ôte son foulard. Ses cheveux sont retenus en un petit chignon bas, comme toujours : Zian disait, ton chignon de danseuse. On dirait une jeune fille. Les boucles brillent doucement. Zélie ôte son gros gilet gris et le pose sur la pierre. Elle retire de la poche l’enveloppe, le ruban violet, la bougie et les allumettes. Elle se souvient parfaitement des instructions données par le sorcier, il y a vingt cinq ans. Aujourd’hui, elle a confiance dans sa foi sauvage. Elle s’agenouille et fabrique un petit autel devant elle, sur la mousse humide. Elle ouvre l’enveloppe, déplie doucement la lettre et la relis, une dernière fois. L’écriture est soignée, appliquée. Comme celles des instituteurs, ou des écoliers. C’est l’écriture de Zélie. Elle connaît la lettre par cœur, et peu à peu elle ferme les yeux et récite, en chuchotant : « Mon tout petit, mon tout petit enfant, né une nuit de lune blanche comme le lait, et disparu dans le ventre de la montagne, un jour de mauvais temps, un jour de mauvais sang. Adieu mon tout petit, adieu. Je t’aimais tant. » De lourdes larmes roulent sur les joues de la Zélie.

Et puis, elle fait comme le sorcier a dit. « Pour que ton ventre se dénoue Zélie, il faut que tu lui dises au revoir à cet enfant : coupe le ruban, allume la bougie, brûle la lettre et enterre les cendres sous la mousse. »

Les mains obéissantes, les yeux liquides, le corps secoué par les sanglots, Zélie et la bougie qui brille et les boucles qui scintillent.

Elle tasse la mousse avec sa large paume. Elle embrasse la petite tombe. Elle essuie ses larmes. Vingt cinq ans de ventre noué, et là, comme un espace qui s’ouvre en dedans.

Zélie respire mieux, le soleil est plus haut, il réchauffe son dos.

Elle est tranquille maintenant, mais tout de même, elle se sent fatiguée.


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