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Eduardo, le théâtre et moi

:::: Par Alberto Lombardo | paru le 04/09/2012

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Je ne raconterai pas Eduardo Manet, sa vie, son œuvre, ses romans, son théâtre, ses films, ses nombreux prix, l’exil, je dirai juste combien pendant les six mois que j’ai passé en compagnie de l’une de ses pièces, mon existence en a été bouleversée à jamais.

Ce court temps passé dans l’antre d’une œuvre de cet artiste exceptionnel m’a définitivement mis sur la voie de mes désirs, de la création et de l’acte théâtral.

Je suis au conservatoire dramatique de Lyon, tout juste majeur. Élève comédien. Je suis si heureux de pouvoir faire ce que j’attends depuis si longtemps qu’il me faut plus d’un an pour m’apercevoir que l’enseignement ne me satisfait pas. Je m’ennuie.

Excepté le temps passé avec mes camarades de jeu. Jeunes filles et jeunes hommes venus de tous horizons, de tous milieux, réunis par l’amour du théâtre. Tous, enthousiastes, la foi à la boutonnière, nous embrassons nos vies au rythme de nos répliques, projetant nos rêves de théâtre que pour la plupart nous ne vivrons jamais.

On s’aime, on se déchire, on s’insulte, on se ment, on se joue, c’est la vie telle que je la conçois.

Combien sont-ils à présent qui vivent de leur passion, de leur unique amour ?

Au début de la seconde année, je me réveille. Une voix bienveillante me susurre : « T’as intérêt à te bouger mon petit. Il est évident que tu n’es pas de ceux pour qui ça va marcher comme sur des roulettes, tu vas devoir bosser, si tu veux continuer à rêver. »

Tout ce qu’on me donne à travailler me frustre. Agir. Je dois jouer ce qui me plaît. Et je tombe sur ce texte « Eux ou la prise du pouvoir » d’Eduardo Manet. Comment ? Je ne sais plus.

L’histoire d’un couple, M et Mme Arthur, à la recherche d’un paradis perdu. Une écriture dense, lyrique, un univers qui me parle. Amour, désir et manque, à travers des scènes cocasses et burlesques.

Je tombe sur cette pièce, j’ai 18 ans, je tombe fou très fort.

Je veux la monter. Seul ! Tout faire : la mise en scène, jouer, je veux changer la pièce aussi. J’ai le goût du montage. Ne rien changer au texte, mais le disposer autrement pour le faire mien. Je ne sais pas encore que mon envie d’écrire naîtra de là.

Au final, je me retrouve avec l’histoire d’un homme, M Arthur, désespérément amoureux de la femme qui l’a quitté (Mme Arthur), à tel point possédé par elle, qu’il devient elle.

Je nage à l’air libre, je me sens flotter, j’ai le sentiment d’accomplir ce que je dois. Toute ma vie est remplie des mots d’Eduardo. Pas une seconde je me dis que c’est culotté, que l’auteur, peut-être, a son mot à dire. On me le suggère :

« - Il faudrait peut-être demander l’autorisation ? 

- Ah bon ?

- Eh oui, c’est comme ça que ça marche. La SACD, ça ne te dit rien ?

- L’autorisation pour la jouer ?

- Et pour transformer le texte aussi ?

- Oh là là ! »

Qu’à cela ne tienne ! J’écris à Gallimard, l’éditeur de l’auteur, et demande son adresse. On me la transmet (sic). J’écris à Eduardo Manet : « Cher Monsieur, je souhaite… j’ai envie… j’aime… permettez… dites-moi. »

Eduardo me répond. Il me donne rendez-vous un jour de début d’automne au café Sarah Bernhardt à Paris. Paris ! Par le train de nuit. Une autre époque !

Il fait beau ce jour-là, je n’ai pas si peur, moi que l’angoisse surplombe assez souvent. À la terrasse du Sarah Bernhardt, je le vois, mon Eduardo, dans son costume de lin blanc cassé, d’une élégance latine, derrière ses lunettes de soleil.

Sa voix sinueuse et frappée achève de me charmer.

Je lui explique ce que je veux faire, ou plutôt ce que j’ai déjà fait de sa pièce. Il trouve cela très intéressant. Je lui apprends que j’ai trouvé un petit théâtre à Lyon qui accepte de me programmer pendant quelques semaines dans quatre mois. Il trouve cela formidable. Je lui fais part de mon désir d’aller répéter seul en Italie. Pays de mes origines. Sa pièce me ramène à mes origines. Je me vois répéter à Venise ou à Rome. Il trouve cela fantastique.

J’ai chipé le livret de caisse d’Epargne que mes parents s’échinaient à approvisionner avec constance depuis pas mal d’année. Je suis en âge de le dilapider. Ça, je ne le lui dis pas.

Il acquiesce à tout, il m’autorise à tout, à une condition :

« - Laquelle ?   L’angoisse me submerge, enfin.

- Je veux voir votre travail avant tout le monde. Dès que vous avez fini de répéter, vous me téléphonez, et vous venez me la jouer pour moi seul, votre pièce. »

À mon tour de le trouver intéressant, formidable, fantastique.

Quand j’y repense, je me dis que c’est impensable. Imaginez, vous êtes auteur, un jeune fou vous annonce sur-le-champ qu’il veut jouer votre pièce, mais pas telle que vous l’avez écrite… et vous approuvez ? Moi auteur vivant, jamais ! jamais ?... Ou alors, je sens que ce jeune fou est entièrement dévoué à ce qu’il pompe de moi. Ou alors je sens que ce qui le pousse à créer est plus fort que nos préoccupations narcissiques égotistes d’auteurs contemporains en mal de reconnaissance. Ou alors je pressens que c’est une question de liberté. La liberté, Eduardo ?

Me voici à vingt cinq kilomètres de Rome, sur une plage déserte une après-midi d’octobre. Je connais mon texte par cœur. Sur le sable, un poteau planté attend mon intervention. Je me dénude, je m’approche du poteau et je joue avec, autour, sur, pendant des heures, les mots enchanteurs de Manet. À la fin, je m’apaise, me retourne et m‘aperçois que depuis je ne sais combien de temps, une brochette de militaires (la plage se trouvait à côté d’une caserne) était en train d’admirer le spectacle que je leur offrais gracieusement. Je suis complètement nu, la honte m’envahit, illico, je cours me jeter dans la mer froide, sous les rires des militaires qui m’applaudissent.

Si ça plaît aux militaires, y a pas de raison que ça déplaise aux mortels.

Ensuite Venise, le long des canaux, les soirs quand tout est vide, à l’heure où tout le monde est endormi, excepté les pervers et les amoureux. « Venezia, la città ai canali di sperma ». La ville aux canaux remplis de sperme, au bord desquels je décharge mon monologue.

De retour en France, je vais répéter dans ce petit théâtre tout en pierres, au centre de Lyon. Existe-t-il encore ? Je me revois, Tout de blanc vêtu, mes cheveux noirs naturels très longs, surgissant d’un cube noir. Auparavant, j’avais prévu de descendre de la niche qui se trouvait tout en haut, à trois mètres du sol. Sur L’adagietto de la symphonie numéro 5 de Mahler, je descends lentement l’échelle qui me mène jusqu’au cube, et le spectacle peut commencer… Ça s’appelle « EUX », tout simplement.

Mais avant tout cela, il faut présenter mon travail à Eduardo. Je le lui ai promis. Dans 15 jours c’est la première. Ne plus tarder ! Et s’il allait détester ? Je lui téléphone, il m’invite à venir jouer chez lui.

Dans son salon, je joue. Je saute dans son fauteuil, je me couche sur son divan, je me cache sous sa table, je suis comme rarement je ne me suis senti : un acteur amoureux de sa matière, des mots, du jeu, en accord avec l’acte théâtral. C’est l’extase à l’état pur.

Eduardo est ému. Comme je le comprends. Il me complimente, je lui rappelle un acteur cubain fameux. Il me donne définitivement l’autorisation de jouer sa pièce.

Il ne pourra pas venir me voir à Lyon, il sera à New York à ce moment-là (Ah ! la vie d’auteur !) Mais il m’envoie un télégramme le jour de la première.

Grâce à cette découverte d’Eduardo, j’ai fondamentalement pris conscience que le théâtre serait fait de ma chair ou ne serait pas. Je suis devenu un acteur et un auteur, je continue à respirer de théâtre et surtout, j’ai compris qu’il était nécessaire de créer, d’agir. Toujours agir. Ne pas attendre, aimer, dire que l’on aime, ne pas s’empêcher.

Lorsque tu décides de te lancer dans une aventure et que ça prend dès le départ, que tout semble t’accueillir les bras ouverts, c’est signe que tu es sur la bonne voie, là où tu dois être.

Merci Eduardo Manet. Je n’ai pas oublié.


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