Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

Femme assise à un arrêt d’autobus

:::: Par Corinne Klomp | paru le 05/06/2012

klomp3.jpg

Samedi soir, vingt heures. Je suis lovée à l’arrière d’un taxi, toutes fenêtres ouvertes, nez et cheveux au vent (pollué, pas mauvais). Je me laisse bercer par les odeurs, les sons, l’air tiède de Paris. J’éprouve une joie pure à l’idée d’aller ripailler à la campagne chez des amis que je n’ai pas vus depuis dix ans. Le chauffeur, branché sur Radio Nostalgie ou une fréquence équivalente, écoute de vieux tubes. Moi aussi du coup. Il me prend une envie de chanter à tue-tête (je me retiens) et en chœur avec Lara Fabian (je sais). La soirée ne s’annonce pas mal.

Il y a du monde, beaucoup de voitures, trop. Pas grave. Je ne suis pas si pressée. Le taxi aborde le boulevard Sully, à la vitesse d’une ancestrale connexion internet : très très bas débit. Sur le trottoir à quelques mètres de moi, une femme vêtue de noir capte mon regard. Je la trouve élégante, pas toute jeune, belle. Je la reconnais. Elle s’appelle Marie-José Nat. Elle est accompagnée d’un homme aux cheveux blancs, sans doute Serge Rezvani, son compagnon. Ce soir il ne m’intéresse guère, elle en revanche...

Une chance, mon taxi routine (se dit d’un véhicule qui piétine sur ses quatre roues, motrices ou non), je prends mon aise pour la scruter. Elle s’assied sur le banc de l’abribus. Aux lèvres elle arbore ce sourire doux et énigmatique qui l’a rendue célèbre, un sourire qui n’est pas botoxé repulpé charcuté (massacré), son sourire. Elle attend le bus, droite et fière. Elle sait où elle va. Une autre femme rejoint l’abribus, flanquée d’un mari ou d’un amant. Depuis mon poste d’observation, impossible de trancher. La femme me tourne le dos mais je devine à son allure, à ses cheveux courts qui poivrent et salent qu’elle appartient à la génération de Marie-José. J’écris Marie-José car je la connais un peu désormais, elle prend le bus comme moi (le taxi ce soir une exception).

L’autre femme, dans ma tête je l’appelle Françoise ça lui va bien, se plante debout devant Marie-José assise et regarde le plan de la ligne du bus. Françoise sait où (aller), mais pas comment y (copier coller). Marie-José, elle, elle sait tout, et le reste. Sans se départir de son sourire, elle jette un œil rapide à Françoise, perdue dans la contemplation des nombreux arrêts où elle ne s’arrêtera pas. Ce regard de Marie-José me touche, mais pas Florent Pagny qui trémole (je me comprends) dans le poste. C’est le regard d’une femme, de toutes les femmes donc c’est aussi le mien, quand je teste en un éclair une rivale potentielle, quand je jauge sa capacité de séduction et que je me compare (archi nul). Marie-José détourne la tête, son sourire se précise. Aucun doute, elle s’estime victorieuse de sa brève bataille avec Françoise. Mon taxi routine de plus belle, le bus de Marie-José se fait désirer.

Je repense à ce roman magnifique que ma prof de français nous avait demandé de lire en seconde ou en troisième, dans les années 70. Elise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli. Sur la couverture de l’édition Folio, je revois la photo de Marie-José alias Elise, tirée du film de Michel Drach. La comédienne n’a guère changé depuis.

Elise ou la vraie vie (quel titre !) se passe pendant la guerre d’Algérie. C’est l’histoire d’une bordelaise qui monte à Paris travailler à l’usine. Elle y rencontre un jeune Algérien dont elle tombe amoureuse. Après ça se gâte, on n’est pas chez Cendrillon. Je ne me souviens plus bien de la suite de l’intrigue, un détail m’a marquée pourtant. A l’issue d’une journée perdue à trimer à la chaîne, le jeune ouvrier offre à Elise un coton imbibé d’essence pour qu’elle nettoie son beau visage de ses traces de cambouis. Existe-t-il cadeau plus sensible, plus sensuel ? J’attends mon coton imbibé d’essence (compte dessus et bois de l’eau).

Marie-José sourit à son compagnon. J’oublie qu’elle et lui ont soutenu Nicolas Sarkozy. Je l’oublie car François Hollande est notre président. 

Enfin mon taxi décolle sans quitter le sol (on n’arrête pas le progrès). Marie-José Nat attend l’autobus. Elle ressemble à un tableau de Manet. Femme assise à un arrêt d’autobus. A la radio Claude Dubois entonne les premières paroles du Blues du Businessman. Je demande au chauffeur de monter le son. Alza la radio alza la radio[1]. La vie va bien.


[1] Comme le demande Lio dans l’inoubliable Week-end à Rome d’Etienne Daho.

 


haut Réagissez à cette contribution...

haut de Emmanuelle Sardou - posté le 05 06 2012

Quel joli prélude !…

haut de Irina - posté le 08 06 2012

Merci pour ce beau bébé billet vivant et poétique.

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre