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Le théâtre de non-acteurs

:::: Par Laura Fatini | paru le 29/02/2012

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Au théâtre des non-acteurs on joue à « faire du théâtre ».

On se rencontre une fois par semaine soit tous les jours si on est proche du lieu où se tiendra le spectacle; on répète mille fois gestes, postures, émotions, déterminations; on se rencontre le soir après le travail ou la fac; on se rencontre en renonçant à la sortie en amoureux ou au repas du dimanche en famille.

Pour deux, trois heures on devient acteurs – bien sûr on sait qu’on ne l’est pas. Mais une fois ôtées pudeurs et incertitudes, changé de robe et de chapeau, on est prêt. On monte sur scène.

C’est celui-ci mon « théâtre de frontière ». Une définition qui paraîtra hautaine mais qui explique assez bien l’idée de la limite et en même temps de la découverte propres aux petits théâtres de Toscane : peut-être dans un grenier, une église déconsacrée, une salle communale. Le plus petit hameau a son théâtre.

La limite, la frontière est essentiellement et avant tout physique. Avant tout, on a un lieu où il est difficile de se rendre. Et puis on a très peu de place, très peu de spectateurs (même quand la salle est pleine !), très peu d’argent pour la mise en place, très peu de couverture médiatique – quand il y en a une…

Mais je parle aussi d’une limite impalpable, presque cachée et pourtant bien évidente. Cette forme de méfiance, de suspicion presque vers tout ce que représente la nouveauté, qui se montre comme le résultat d’une recherche, qui ne soit pas tout de suite perçu comme « amusant ».

Et pourtant…

Et pourtant, en travaillant à fond sur le public, sur les textes, sur la mise en scène, en attendant de pied ferme celui qu’on sait qui sera là, même si cela signifie différer le début du spectacle…

Quelque chose d’un coup a changé. Et c’est là que naissent les non-acteurs. Enfants, adolescents ou adultes, avant ils vont voir du théâtre comme spectateurs, ils le vivent et ils font du théâtre après.

De cette passion personne ne fait un travail. Et pourtant certains en auraient toutes les capacités.

Celle-ci aussi est une frontière, la limite entre le « vrai boulot » et ce qu’on fait pour s’amuser ; il faut dire aussi que de « vrai boulot » il y en a très peu en ce moment et peut-être ce qui nous fait survivre c’est justement cette forme de créativité, de « divertissement constructif ».

Et voilà la découverte, l’inattendu qui saisit celui qui reste debout sur la ligne de démarcation, sur la frontière justement. Les ateliers théâtraux sont de plus en plus fréquentés et le public aussi augmente sensiblement, même quand on lui propose des textes difficiles : parfois il en connait les auteurs par des œuvres plus célèbres ou plus accessibles ; autrefois il s’agissait de metteurs en scène inconnus qui construisaient la pièce autour des acteurs en jeu.

Et moi, je suis un de ces metteurs en scène-là.

Entant que réalisatrice j’ai eu la chance de travailler avec des textes de Agota Kristof, Friedrich Dürrenmatt, Slawomir Mrozek, David Mamet et j’ai pu constater combien ils touchent le public de façon inattendue et directe.

En tant qu’auteure j’ai eu la chance de tester directement l’efficacité de mes textes à travers l’interprétation de l’acteur ou pour mieux dire du non-acteur. Surtout, je les ai imaginés déjà en phase d’écriture en les pensant à travers l’interprétation du non-acteur.

C’est cela un des avantages de tirer une pièce d’un scenario conçu pour un atelier : une fois décidé l’argument à traiter, on le confie à celui ou celle qui se trouve à portée de main, une sorte de mise à l’épreuve déclinée selon les personnages qui existent déjà et ont déjà une propre personnalité. Il faut juste faire attention à maîtriser la chose.

J’ai parlé de l’adolescence comme d’une période passée à attendre un futur qui réalise des rêves d’amour, une passion, un travail en faisant asseoir des filles sur le proscenium, en les faisant attendre devant une porte à franchir (inévitablement, on la franchira cette porte un fois appelé sur scène…), tout simplement.

Justement dans Itaca (« Ithaca ») aucune des protagonistes sait pourquoi on l’appelle ni qui l’appelle. Chacune d’entre elles attend, c’est tout et essaye avec les autres de donner du sens à cette attente.

J’ai emprunté à  Le baron perché de Calvino son protagoniste pour expliquer la détermination de ceux qui aujourd’hui décident de ne pas se conformer à ce qui les entoure en proposant leur propre « art de vie » : ce n’était pas un hasard si pendant la réalisation de La rivoluzione di due metri (« La révolution de deux mètres ») en Italie on avait des étudiants et des ouvriers qui montaient sur les toits pour protester, exactement comme Cosimo, baron de Rondò.

Finalement j’ai affronté le thème du suicide, aussi. Ça se passe dans un petit village où, étrangement, le taux de suicides est supérieur à la moyenne nationale sans que personne ne s’interroge là-dessus, vu qu’il n’y a pas de motifs apparents pour que cela se produise. Les non-acteurs qui ont joué dans cette comédie (eh oui, il s’agit d’une comédie !) se sont questionnés pendant les répétitions sur les raisons de ce bizarre primat et ensuite ceux qui ont vu cette pièce ont fait de même.

D’un autre point de vue, nous sommes là au cœur de la démarche formative des ateliers théâtraux de ce type : ils sont pensés pour tous ceux qui n’aspirent pas à devenir acteurs mais qui veulent tout simplement affiner leur façon naturelle d’exprimer sur scène émotions et interrogations qu'ils n’arriveraient pas à formuler autrement.

Tout ce qui se déroule sur scène est regardé à la loupe, et ce n’est pas simplement au public de le faire mais aussi à l’acteur : les mots, une fois dits, résonnent dans la tête de celui qui les écoute mais aussi de celui que les a proférés; le geste qui les accompagne les surligne, les rend plus clairs, plus compréhensibles.

Le théâtre devient donc le lieu privilégié pour la « mise à l’épreuve » de ce qui se passe à l’extérieur du théâtre, de la relation entre l’individu et la société ou finalement des sensations et des questions les plus intimes. Mettre en scène un spectacle demande un travail qui prend des mois et des mois, et pendant cette période on a le temps d’affronter ces thématiques, un temps que les non-acteurs soustraient à leur vie privée faite de travail, de cours, de famille.

Le temps pour penser, et penser en se confrontant avec autrui : dans un quotidien fait de soirées passées devant à la télé, c’est le cadeau que « faire du théâtre » offre aux non-acteurs.

traduit de l'Italien par Eva Valeriani


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