Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Mon Chéri

:::: Par Françoise Sliwka | paru le 08/02/2012

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Ce matin, il est revenu alors que je ne l’attendais plus. Il est arrivé en même temps que les premières fraises, en même temps qu’un tout début de printemps. Malheureusement (ou heureusement ?), les fraises furent meilleures que ses baisers. Bien meilleures. Sa peau m’a donné beaucoup moins de plaisir que la chair du fruit. Elles étaient sucrées, juteuses, parfumées, rouges et belles comme on avait oublié qu’un fruit puisse l’être, elles étaient comme un rêve de fraise au beau milieu de l’hiver. Et pourtant, bien réelles sous mon regard, sur mes lèvres, sur ma langue, sous mes dents et dans ma gorge.

Je les ai toute de suite repérées à l’étal du maraîcher : joyeuses comme un soleil de juin, elles attendaient mes mains, dormant doucement les unes contre les autres au creux de la barquette. J’ai regardé le prix inscrit à la craie sur la petite ardoise avec une relative angoisse : je fais très attention depuis peu à mes dépenses. Tout me paraît si cher depuis que j’ai ce billet d’avion sur mon bureau. Le soir, avant d’aller me coucher, quand j’ai enfilé ma robe de chambre bleu ciel par-dessus ma chemise de nuit, les pieds bien au chaud dans de petits chaussons bleu eux aussi mais turquoise, (je les ai tout de suite repérés dans les rayonnages du supermarché, je les ai essayés, mes tout petits pieds dedans semblaient barboter dans l’eau claire, c’était parfait), le soir, après avoir dîné léger non pas par égard à quelque régime que ce soit, Dieu merci, j’étais toujours été fine, même un peu maigre malgré ma gourmandise, je prends l’enveloppe dans le tiroir gauche de mon bureau et je la pose sur mes genoux. Je la caresse du bout des doigts un petit moment et puis, avec beaucoup de délicatesse, je l’ouvre. C’est une banale enveloppe en papier kraft, format A5, épaisse parce que dedans il y a mes billets. Aller-retour. J’ai pris un retour même si j’espère rester toute ma vie là-bas, et peut-être même après. Oui, mourir là-bas, y être enterrée ne me déplairait pas. D’ailleurs, enterrée non, c’est une bêtise, il faudrait demander à disperser mes cendres dans la mer, au large de Murano. Je ne sais pas si une étrangère en a le droit. Il faudra que je me renseigne en arrivant, je demanderai au Consulat. Le Consul est peut-être comme dans les films un homme affable et distingué, parfumé et bien coiffé, le corps mis en valeur dans des costumes de belle coupe. Peut-être qu’il s’ennuie un peu à Venise, depuis toutes ces années, et puis, sa femme l’a quitté, ils sont en instance de divorce, leurs enfants sont rentrés en France, il est un peu las des coktails, des vernissages, fatigué de cette vie d’expatriés, écoeuré de croiser toujours les mêmes visages, les mêmes faux sourires… Peut-être sera-t-il ravi de me rencontrer, tout à fait par hasard, à l’entrée de son bureau ou piazza dei Fiori (mais je confonds il me semble, c’est à Rome n’est-ce-pas, oui à Rome, pas à Venise, je dois vérifier…), il trouvera d’abord mon petit chapeau de lutin délicieux, ravissant, improbable mais charmant, et puis ce petit manteau vert pomme très appétissant, surtout avec dessous mes mollets rebondis. Je sais que certains hommes aiment mes mollets, à la folie. Le premier fut mon père, il les croquait en été en grognant comme un lion ou comme un loup, je riais aux éclats, il recommençait, m’appelait sa petite cycliste jolie. Ils me plantent mes mollets, ils m’enracinent. Je suis petite et un peu frêle, avec un visage qui n’a pas tellement changé depuis l’enfance, alors, mes mollets ont un côté femme et même vieille dame qui m’ancrent au sol, me donne du poids, de l’assurance. Moi-même, j’aime bien mes mollets quand je les juche sur de petits talons. J’ai d’ailleurs acheté pour le voyage une belle paire de chaussures rouges. Elles étaient très chères. Très chères et très belles. C’est la première fois que je choisis des chaussures de couleur et pas noires ou marrons. Elles sont d’un rouge coquelicot, elles brillent. Ce sont des bottines à petits talons, confortables comme des chaussons (il détestait ma robe de chambre et mes chaussons, il disait tu as l’air d’une vieille sapée comme ça… Qu’est ce que tu fous avec des pantoufles ? Ringard, tu vois ce que ça veut dire ? C’est comme si toi t’étais la définition ambulante du mot, tu vois ? Tu me fais de la peine je te jure…)

Mercredi, je me suis aussi acheté aussi une robe rouge, comme disait ma grand-mère, faut ce qui faut. Chez Guerrisol, pas très chère, une jolie robe bien chaude. Très sobre, en lainage, toute droite, chasuble : dessous, je pourrai mettre s’il fait froid un petit pull à col roulé noir. J’ai essayé à la maison, c’est très joli, je me regardais dans la glace de ma penderie, et je me disais c’est très joli, je suis sûre que je plairais au Consul habillée comme ça.

Reste à le rencontrer. Ce sera facile, Venise, c’est tout petit et je reste au moins un mois, ça laisse le temps d’aller à toutes sortes d’expositions, de fêtes.

Je suis encore surprise qu’ils aient si facilement accepté que je m’absente un mois de la bibliothèque : il est vrai que j’avais si bien tout préparé. La stagiaire est à peine plus jeune que moi, elle est rapide et très gentille. Elle porte souvent le même pull jacquard avec des flocons rouges, je pense qu’elle n’a pas beaucoup d’argent, alors, parfois je l’invite à la cafétéria. J’ai remarqué qu’elle adore les carottes râpées, comme moi, nous en avons ri d’ailleurs. Voilà, c’est ce qui fait que Raoul et moi, ça ne pouvait pas durer, je suis attentive aux gens, à leurs habitudes, à leurs goûts, à leurs petits plaisirs et du coup, parfois le lundi matin, j’apporte un grand tupperware de carottes que j’ai râpées la veille et que nous grignotons avec délice Sylvie et moi, pendant la pause. Si le directeur de la bibliothèque passe, invariablement, il répète d’un ton jovial et pas vraiment malsain, bon appétit mes petits lapins ! Au début, j’ai bien vu que Sylvie était gênée, je l’ai vite rassurée. Ce n’est pas un mauvais bougre.

Je ne sais même pas si Raoul au bout de deux ans de vie presque commune s’est rendu compte que j’adorais les carottes râpées. C’est dommage.

Raoul m’a quittée un mardi 10 février, quelques jours donc avant la St Valentin. J’ai gardé le cadeau que je projetais de lui offrir et j’ai bien fait : il plaira sans doute davantage au Consul. Ce sont des boutons de manchettes, très élégants : tout noir avec des petits pois blancs. La vendeuse était joyeuse, elle m’avait dit, oh regardez moi ça, on dirait des coccinelles, de jolies petites bêtes à Bon Dieu, ça porte chance, allez, vive les amoureux ! Quand Raoul m’a dit nous deux c’est fini, j’ai repensé à la petite phrase de la vendeuse. J’ai d’ailleurs eu une première pensée mesquine, je me suis dit, je vais aller lui rendre ses petites bêtes à Bon Dieu… et puis, je me suis vite ravisée. La pauvre n’y était pour rien, elle était vendeuse, pas cartomancienne, et puis, c’est un cadeau qui se garde, pas comme des chocolats. Ça ne se perd pas.

Ils sont déjà dans ma valise, dans leur petit boîtier rouge avec un bouton pression. Ma valise est prête, je pars dans six jours. Je compte les heures. Cent quarante quatre heures me séparent de mon rêve.

Et puis ce matin, il réapparaît, presque au-dessus des fraises. Il m’a bousculée sur le trottoir devant chez le maraîcher, je serrais la barquette contre moi heureusement, il s’est excusé en ramassant le sac avec les haricots verts, j’ai vu qu’il regardait mes bottines rouges un court instant avant de relever la tête. Il avait peut être reconnu mes mollets. Pourtant, justement, il a dit ah c’est toi, je t’avais pas reconnue. Il a la vilaine manie de ne jamais prononcer les négations, je le reprenais souvent, il me traitait de vieille institutrice. Nous n’avons pourtant que deux mois de différence.

Il s’est relevé lentement comme dans la publicité pour le déodorant quand la femme se relève en fermant les yeux et respire l’odeur de l’homme qui est en face d’elle, sauf, que dans mon cas, je ne porte pas de parfum, alors, il a regardé plutôt que respiré. Il a semblé surpris et heureux de ce qu’il voyait. J’étais un petit peu mal à l’aise, il y avait un an qu’aucun homme ne m’avait regardée avec ces yeux là. D’ailleurs, plus d’un an je crois. Oui, quand Raoul est parti en me laissant grignoter toute seule un gros cœur en chocolat noir, plein de petits cœurs pralinés, délicieux, mais que j’ai mangé un peu trop vite, quand Raoul est parti, il y avait déjà plusieurs semaines, peut-être même plusieurs mois qu’on ne se regardait pour ainsi dire pas. Le travail y était pour beaucoup, nous étions submergés : il rentrait très tard du petit restaurant cubain où il était serveur, et moi, je me lève à 6h45 pour être à 8h20 devant la bibliothèque. Nous manquions de temps, voilà, cruellement.

Nous sommes le 8 février, je viens de le quitter ; en descendant les escaliers derrière moi, il a juste dit, t’es belle comme ça. J’ai frissonné. Il a rajouté, c’est bientôt le 14 février, je travaille, c’est dommage, sinon, je t’aurais bien invitée.

Je ne lui ai pas dit que le Consul m’attendait, avec des petits chocolats à la cerise qui fondent dans la bouche, le petit jus aigre doux coule droit dans le gosier et un jour, a bien failli m’étouffer. A moins qu’il n’ait acheté des petits rochers, les rochers de l’Ambassadeur, les Ferrero Roche d’Or, je les préfère, ils sont plus sucrés. De toutes façons, nous allons vite apprendre à nous connaître, je saurai bientôt quels sont ses petits péchés mignons, et lui voudra tout savoir de moi.


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