Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Le premier des trois coups

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 19/01/2012

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Comme chaque matin, Mademoiselle Nedelec avait écrit la date du jour en haut à gauche du grand tableau noir. Nous apprenions ainsi à lire et à compter, le plus naturellement du monde sans nous en apercevoir. En ces premiers jours de janvier, elle venait d’effacer les deux derniers chiffres et les années quarante disparurent en un éclair d’un simple coup de chiffon. Et 1950 fit son apparition telle la colombe du magicien !... La disparition de la vieille décennie donnait à la maîtresse un air radieux sans que je comprenne vraiment pourquoi mais elle y mettait du cœur. J’interrogeais du regard Riquet le caniche qui faisait la classe à ses côtés mais celui-ci semblait s’en soucier comme de l’an quarante…
C’est à cette époque qu’oncle Jo se mit en tête de fabriquer, avec deux copains ingénieurs, un gros poste de radio à images… Si, si, à images ! Les images apparaissaient, en noir et blanc légèrement brouillé, sur la face aplatie d’une énorme ampoule, le tout entouré d’une forêt de lampes, de fils et de circuits étranges... « Pas question de laisser une telle machinerie déparer le salon ! » avait déclaré ma mère. Mon père entreprit donc la construction d’un meuble haut comme une petite armoire, avec fenêtre pour les images et trous pour les boutons. Une fois encastré dans le meuble, le cul de la grosse ampoule allait pouvoir enfin justifier son nom d’écran et la grosse radio celui de télévision !… Cela n’empêcherait pas les voisins de l’immeuble de venir, pleins de soupçons, se glisser derrière le meuble chacun leur tour, pour essayer de comprendre d’où provenaient ces images incroyables du couronnement de la reine d’Angleterre ou des inondations en Hollande mais là, c’est déjà une autre histoire…
Hélas, lors du premier essai, la machinerie refusa obstinément de se laisser enfermer dans le meuble aux dimensions trop modestes. Mon père, terriblement vexé, décréta que c’était le poste qui était trop gros pour son meuble et, le calme revenu, il fut décidé de faire appel aux talents de notre voisin, monsieur Garçonnet, menuisier de son état au « petit écho de la mode », pour concevoir un écrin digne d’un tel prodige technique.
Un autre prodige fut pour moi la récupération du meuble inutilisable… Une fois trainé dans ma chambre, je me glissais à l’intérieur et, à genoux, je pus vérifier qu’en mettant mes bras en l’air, mes mains arrivaient juste au dessus de la fenêtre. Il ne me restait plus qu’à fabriquer des cônes en carton de boite à chaussure qui, une fois peint, deviendraient des visages et à négocier avec ma mère quelques chutes de tissus qui ne tarderaient pas à devenir des robes et jeudi prochain, j’allais pouvoir frapper devant mes cousines, les premiers trois coups de mon théâtre de marionnettes ! Le succès fut incontestable et au fil des semaines, le répertoire s’enrichissait au rythme d’une alternance que l’opéra et la comédie française auraient sans doute eu du mal à soutenir…
Noël approchait et j’envisageais déjà de demander au Père Noël de bien vouloir subventionner mon petit théâtre avec le dépôt dans la cheminée de vraies marionnettes comme celles du Guignol du parc Montsouris quand survint un événement dramatique… Un triste matin, mon meuble théâtre avait disparu. Un immense chagrin me submergea me laissant au bord de la suffocation. Mes parents avaient beau faire, je restais inconsolable. Alors, tentant le tout pour le tout, mon père pris les choses en main et pour éclaircir cette affaire, décida d’appeler le père Noël. Il décrocha le téléphone mural de l’entrée dont on ne s’était jamais servi et demanda le Père Noël qu’à ma grande surprise il obtint aussitôt. Visiblement, celui-ci était déjà au courant de la disparition, peut-être même partie prenante… Il me faisait dire, par la bouche de mon père qui répétait scrupuleusement ses paroles, de ne pas m’inquiéter, que cette disparition qui m’attristait ne serait que passagère et que ma patience serait récompensée… Ces paroles étranges venues d’une autre dimension, finirent par me réconforter. Et puis, le Père Noël semblait très sûr de lui. Alors…
Le matin de Noël arriva enfin… En pyjama, pieds nus, bouche bée, je regardais, tétanisé, l’immense sapin éclairé de petites bougies à côté duquel trônait un magnifique castelet aux arabesques dorées avec décors et rideaux de satin rouge. Un vrai théâtre !... Il fallu m’encourager pour que j’ose m’approcher. Couchés dans leurs boîtes de vraies marionnettes à tête de plâtre m’attendaient pour prendre vie… Je glissais mes doigts dans la tête et les mains d’un Pierrot et pénétrant dans le lieu sacré, je m’apprêtais à le faire apparaître dans le cadre de scène, lorsque je vis sur l’envers de la façade les trous des boutons destinés à la télévision soigneusement cachés sous une moulure… Le Père Noël n’avait pas menti. Dans ses ateliers, les elfes et les rennes avaient utilisé mon meuble pour fabriquer le plus beau théâtre du monde !…
Le premier des trois coups du théâtre de la vie venait d’être frappé et c’est ainsi qu’au début des années cinquante, la télévision naissante fut étouffée dans l’oeuf et définitivement vaincue par le théâtre !


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